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Les heures s’égrènent au rythme des clients, des cartons déballés et du tintement du tiroir caisse. Une affluence constante de têtes connues. Il faut dire qu’en dehors du petit magasin généraliste de monsieur Maurice, il n’y a rien à cinquante kilomètres à la ronde. Tout le monde se connaît et au-delà du besoin de se ravitailler, c’est l’occasion de prendre des nouvelles les uns des autres. Depuis 1952, sa boutique est fédératrice de la communauté. Une poignée de gens aussi chaleureux qu’accueillants. Je fais de mon mieux pour rester intègre, mais ce n’est pas toujours facile. La foule m’angoisse.

À treize heures, je m’installe sur une table-banc à côté du magasin pour prendre mon déjeuner. Rien de transcendant : une part de pizza, des chips goût oignon, un soda au citron et une pomme. Monsieur Maurice insiste toujours pour m’offrir le repas, arguant que je n’ai que la peau sur les os. Un père plus vrai que nature.

Pour terminer en apothéose, j’allume la seule cigarette que je m’autorise dans la journée. J’ai eu beau essayer, c’est une habitude que je n’arrive pas à perdre. À quoi bon lutter, autant profiter. Je m’allonge sur le banc, ferme les yeux et savoure le goût du tabac lorsqu’une ombre me couvre le visage.

— Cigarette, s’il te plaît, me demande un homme en tendant la main comme un mendiant.

Son français hésitant est entrecoupé d’un fort accent des pays de l’est. Je me redresse et l’observe un instant. C’est la première fois que je le vois ici.

— Euh… oui, tenez…

Je lui en donne une, craque le briquet et le tends. Une décharge me surprend lorsque sa paume m’effleure tandis qu’il protège la flamme. Son regard frôle le mien. Des yeux sombres, lourds, qui me mettent mal à l’aise. Il me remercie d’un hochement de tête, puis s’éloigne sans un mot de plus.

Je le détaille sans le vouloir : le crâne rasé, des tatouages qui dépassent de ses manches retroussées, un jean usé, troué par endroits, des bottes dans un piteux état, un grand sac à dos militaire sur le dos.

Un marginal…

J’écrase mon mégot et retourne à l’intérieur.

— Monsieur Maurice ? Vous savez qui c’est ?

Du doigt, je désigne sa silhouette au loin.

— Le grand muet chauve ? Aucune idée, je ne l’ai jamais vu et il n’a pas décroché un mot.

— Qu’a-t-il acheté ?

— Plusieurs boîtes de conserve et un réchaud. Je pense qu’il va camper dans les parages.

Face à mon silence et à mon regard figé dans la direction de l’inconnu, monsieur Maurice pose sa main sur mon épaule.

— Tu es sûr que tout va bien, mon garçon ?

Je me racle la gorge, incertain.

— Oui… je m’inquiète sûrement pour rien…

Je ne crois pas à mes propres mots.

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