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À dix-huit heures, je salue monsieur Maurice et rentre chez moi. La journée a été particulièrement éreintante. Ma batterie sociale est à plat, mon cerveau bouillonne. Milo ne m’a pas quitté.
Malgré mon humeur maussade, je me surprends à sourire en pensant à demain.
Rien que tous les deux…
Lorsque j’arrive à proximité de son campement, une agréable musique flotte dans l’air. Je reconnais Northern Attitude par Noah Kahan et Hozier dont j’écoute souvent le disque vinyle. Rassuré par la mélodie familière, je me convaincs d’aller le voir pour m’excuser.
Lorsque sa tente en piteux état est à portée de vue, je m’arrête, ne le trouvant pas du regard. Un mouvement dans le lac m’interpelle. Il sort la tête hors de l’eau et inspire avec force. Je me décale instinctivement derrière un arbre.
Tandis qu’il regagne tranquillement la rive, un frisson me parcourt à mesure que son corps nu se découvre, luisant dans la lumière dorée du crépuscule tout juste amorcé. Avec nonchalance, il s’allonge sur le sable, les mains derrière la tête. Ses yeux se ferment, sa poitrine se soulève par intermittence. J’entrouvre les lèvres, comme pour lui murmurer quelque chose. Mon esprit tortueux s’interpose.
Pervers !
Je tressaille. Mes mâchoires se serrent, je détourne le regard, puis m’éloigne sans un bruit.
—
Je me réveille en sursaut, le jour n’est pas levé. Aucune image ne me revient, seul son prénom s’impose dans mon esprit. Quatre lettres qui me hantent sans répit. Je suis trempé, dans tous les sens du terme.
Ais-je seulement dormi ?
Assis au bord du lit, je me frotte les yeux avant de me lever. La fraîcheur de l’air est une caresse apaisante sur ma peau. Ardent de l’intérieur, à vif. Je saute sous la douche, l’eau délicieusement glacée me fait l’effet inverse de celui désiré. Il me rejoint enfin et je m’abandonne à ses mains absentes, à la sensation de sa peau que j’imagine douce et salée, au goût de ses lèvres que j’invente. Seulement quelques secondes et ma respiration s’emballe. Mon corps tout entier est pris de violent soubresauts. J’exulte un râle rauque en tombant à genoux. De longues minutes s’écoulent avant que le ruissellement de l’eau finisse par ranimer ma raison.
Debout devant l’évier, une serviette autour de la taille, je me dévisage. Le regard des autres n’a jamais eu autant de poids que celui qui me juge à cet instant. J’ai honte. Je suis perdu.
—
J’abandonne les toasts dans mon assiette, mon estomac refuse de me nourrir. Dans la chambre, j’ouvre le placard et m’habille. Son visage m’observe sur la table de chevet. Je prends le petit cadre en main et soupire.
— Je ne peux pas te faire ça… je ne veux pas…
J’ai la désagréable impression que ma voix résonne dans la pièce. Je secoue la tête et repose la photo usée. Lorsque j’ouvre la porte d’entrée, Milo se tient sur le perron, un fragile sourire aux lèvres, les mains dans les poches. Je ne suis ni surpris ni gêné, juste absent.
Il me salue d’un geste en se dandinant, les lèvres serrées. Je hoche la tête, fuyant son regard qui m’incommode.
— Toi bien dormi ? lance-t-il avec son accent arrondi.
— Pas trop… toi ?
— Agréable, oui.
— Tant mieux pour toi…
Mon sarcasme l’interpelle, il plisse le regard.
— Toi dire quoi ?
— Rien. Allons-y.

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