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Les oiseaux se joignent à la brise du matin pour nous accompagner, tandis que de fines bandes de brume s’étirent à la surface du lac. Malgré cette nuit peu reposante, la quiétude de la nature parvient à calmer mon humeur maussade. Comme toujours.
Observer la vie, pour se souvenir qu’elle coule encore dans mes veines…
Je tourne la tête vers mon compagnon d’infortune qui sifflote, apparemment de bonne humeur. Mais lorsque nos regards se croisent, une affreuse sensation me saisit à nouveau. Une peur sourde, enfouie dans le labyrinthe de mes émotions encore à vif. Il me sourit. Une flèche en plein cœur. Je détourne le regard, le fixe devant nous.
— Toi être ici depuis longtemps ?
Surpris autant par sa question que par ses progrès linguistiques, je lui lance un regard de biais.
— Bientôt deux ans. Et toi ?
— Quatre mois…
Le silence se réinstalle entre nous, ni gêné ni tendu. Il flotte entre les mots comme les points de suspension à la fin d’une phrase.
— Toi venir de où ?
— De France. Et toi ?
— Russie…
— Pourquoi tu es là ?
La question m’échappe sans le vouloir. Il fronce les sourcils en serrant les lèvres. Je tressaille.
— Je veux dire… pardon…
Son regard s’abaisse à mesure qu’il glisse les mains dans ses poches, le visage fermé. Je m’en veux aussitôt. Le silence est maintenant pesant.
—
Arrivé au magasin, je lui indique le tableau électrique pour qu’il allume les lumières, lui donne un tablier, puis lui explique le gros du travail. Il acquiesce sans jamais répondre, simplement en hochant la tête. Mon estomac, encore vrillé par ma maladresse, s’alourdit d’une exaspération irrationnelle, presque infantile.
C’est bon, on est plus des gamins !
Je souffle avec force. Il le remarque et fait de même. Mon agacement grimpe d’un cran. Pour me calmer, je me dirige vers le comptoir afin de vérifier le fond de caisse. Les premiers clients ne tardent pas à arriver.
Malgré mes inquiétudes concernant ses capacités professionnelles, Milo est un modèle de serviabilité. Durant toute la matinée, il range, nettoie et renseigne avec une aisance qui contredit son look.
L’habit ne fait décidément pas le moine…
Les habitués l’accueillent et l’encouragent avec bienveillance. Mais alors que je m’apprête à prendre ma pause déjeuner, l’un d’entre eux s’en prend à lui avec virulence.
— Un problème, monsieur Harrington ?
— Dis à ce communiste de ne pas m’approcher !
L’insulte n’échappe pas à Milo. Je remarque aussitôt ses poings serrés et m’interpose.
— Qu’a-t-il fait pour vous énerver, monsieur Harrington ?
Le flic à la retraite me dévisage avec une moue haineuse, saturée de racisme. Odieux.
— Ce sont tous des voleurs !
Milo fait un pas en avant, se heurte dans mon dos. Je peux sentir sa respiration s’accélérer. J’ai chaud.
— Monsieur Harrington, il est ici pour travailler et jusqu’à votre arrivée, tout se passait très bien.
Le vieillard bedonnant crispe la mâchoire, ses yeux se plissent. Il lève un doigt et entrouvre la bouche, prêt à cracher une autre insanité, mais je le coupe :
— À moins que vous ayez besoin de quelque chose, je vous serai reconnaissant de bien vouloir partir. Maintenant.
Mon ton sec le fait encore un peu plus fulminer. Si c’était possible, je jurerais voir de la fumée sortir de ses oreilles. Il se retourne et quitte le magasin en pestant dans sa barbe hirsute.
Milo pose sa main sur mon épaule.
— Merci…
Je me tourne vers lui. Nos visages se frôlent, nos souffles se mélangent. Trop près. La sonnette de la porte me ramène à moi. Je hoche la tête, puis retourne derrière le comptoir.

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