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L’orage s’est calmé, mais pas la pluie.

Cela ne m’aurait pas dérangé de rentrer à la maison sous l’ondée, mais Milo, malgré ses airs de dur à cuire, semble frileux à cette idée.

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours adoré cette sensation, ce frisson. L’eau est capable de bien des magies. Elle glisse sans entrave, emportant dans sa chute les imperfections qui vous collent. Elle a le pouvoir de rafraîchir ou de réchauffer, de réanimer ou de tuer. De nettoyer jusqu’à l’âme.

Après avoir fermé la boutique, nous montons jeter un œil au grenier. Monsieur Maurice y stocke tout un tas de matériel et il me semble y avoir vu des ponchos étanches.

Je pousse la trappe. La chaleur étouffante me coupe le souffle. Un nuage de poussière flotte devant mes yeux et je retiens une toux mécanique. J’enclenche l’interrupteur, mais la lumière ne s’allume pas.

— Milo ? Tu peux me ramener une ampoule ?

Le bruit de ses pas précipités sur le parquet grinçant me fait sourire. Il apparaît en bas des marches, l’air perdu, avec une dizaine de petits paquets dans les mains.

— Il y a trop de sortes !

J’éclate de rire. Une moue se dessine sur son visage.

— Pardon.

Je m’essuie les yeux et reprends :

— Donne-moi une A19, s’il te plaît.

Il me tend une ampoule et je pénètre dans le grenier à tâtons. Le luminaire est pile au centre de la pièce mansardée. J’avance droit devant moi, les bras tendus. Un frisson me remonte la colonne vertébrale lorsque la sensation d’une toile d’araignée me chatouille le haut du crâne.

Que la lumière soit !

Autour de moi, les cartons sont empilés dans un ordre quasi-militaire. Milo me rejoint, peu rassuré.

— Je déteste les greniers, lance-t-il en regardant autour de lui.

— Pourquoi ?

— Quand j’étais petit, mes frères disaient que c’était là que les fantômes vivaient. Mon père nous y enfermait quand nous n’étions pas sages.

— C’est horrible !

Il se tourne vers moi, son sourire se fane.

— Ce n’était pas le pire…

Partagé entre curiosité et respect, je hoche finalement la tête, les lèvres serrées. Je n’ai pas envie de réitérer la même bévue que ce matin. Milo soupire, puis se tourne vers les cartons et en ouvre un. Dans un mouvement de recul, il balaye un nuage de poussière qui s’élève juste sous son nez.

— On cherche quoi déjà ?

— La paix ?

Les mots sortent sans volonté, mais avec ferveur. Milo m’adresse un regard interrogateur. Je souffle, puis me laisse tomber au sol, vaincu.

— Il y a deux ans, j’ai perdu…

Je déglutis. Une larme roule déjà sur ma joue.

— J’ai perdu celui que j’aimais. Un accident d’une banalité affligeante, camion contre trottinette.

Milo s’assoie en tailleur, juste devant moi.

— Il me manque… terriblement. Je pense à lui en permanence. Je m’en veux.

— Pourquoi ?

Le timbre de sa voix est posé, sans jugement.

— Parce que j’ai la chance de pouvoir continuer et pas lui. Depuis ce jour, j’ai l’impression que mon âme supporte deux vies… mais je n’ai malheureusement qu’un seul cœur…

Milo baisse la tête.

— Je voudrais pouvoir oublier… arrêter de m’inquiéter pour un futur dans lequel je ne suis même pas sûr d’exister… mais il y a toujours un moment où la paix se brise…

— Impossible d’oublier…

— Que veux-tu dire ?

Il prend une grande inspiration. Ses yeux brillent. Le martellement de la pluie au-dessus de nos têtes s’étouffe dans la bulle de nos confidences.

— Avancer ne signifie pas oublier. Il faut apprendre à vivre avec, car sinon, la paix, jamais ne reviendra.

Malgré la sagesse de ses mots, je perçois une cassure, profonde. Je me penche vers lui et pose ma main sur son épaule. Le noir de ses yeux n’a plus rien d’intimidant. Ses coins de lèvres se soulèvent brièvement.

— J’ai…

Il hésite. La pluie s’intensifie à nouveau.

— J’ai tué mon père.

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