Chapitre 117 : Dans les cartons
Ally
L'été avait enfin pointé le bout de son nez. Dès les premiers vrais beaux jours, nous étions remontés à Glasgow, Stair et moi, pour en profiter et faire notre choix pour notre future résidence. Il avait fait très peu de déplacements depuis la naissance de Steve - un seul sans le bébé et moi, en plus de son absence en fin d'année pour la promotion du live à Londres. Les garçons et Gordon voulaient se remettre au travail et en tout premier lieu, se consacrer à la création de leur maison de production. Ils avaient déjà signifié à la maison de disques qu'ils ne repartaient pas avec eux, même si ces derniers avaient proposé un contrat alléchant. Gordon avait, un temps, hésité à leur dire de le signer, car les conditions étaient vraiment bien meilleures que pour le précédent, mais ils étaient tous trop échaudés.
La vente des quatre albums marchait très bien, le site internet continuait à recevoir des visites et Lucky veillait à répondre à toutes les questions des fans. Pour les faire patienter, il proposait régulièrement des petites pastilles racontant l'histoire des chansons, ce qu'il avait un peu mis en stand-by avec la dernière tournée. Les fans étaient friands de ces nouvelles, des anecdotes aussi que les garçons acceptaient de livrer.
Nous logions chez Jenna et Lynn, ce qui nous facilitait les choses pour garder les deux petits. Thilia venait de fêter son premier anniversaire, elle ne marchait pas encore, mais trottait à quatre pattes. Elle était même très rapide et il fallait constamment avoir l'œil sur elle. Elle disait déjà quelques mots : papa, mama, bim (qui signifiait quelque chose comme "papa joue de la batterie"), lolo pour son biberon et de manière générale quand elle avait faim, et nounou pour son doudou. Elle avait adopté le papillon bleu que Lynn posait habituellement devant sa grosse caisse, pour rappeler leur soutien à l'association du même nom. Jenna avait dû se résoudre à en acheter toute une cargaison...
Ce jour-là, nous devions visiter trois maisons dans le quartier. Au fil des derniers jours, nous avions finalement convenu qu'une maison nous conviendrait mieux qu'un appartement. Stair voulait pouvoir jouer sans déranger les voisins et sans avoir à se rendre au studio : quand l'inspiration lui venait, ça pouvait être à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Et comme un bébé qui réclame son dû, lui devait alors pouvoir écrire ou jouer sans restriction. Le but était donc de trouver une maison offrant un garage ou une pièce que nous pourrions faire insonoriser et qu'il pourrait transformer en petit studio, ou du moins, en salle de travail pour lui. Cette pièce devrait être suffisamment grande pour qu'il puisse y créer une bonne acoustique, y installer un ou deux amplis - de marque différente selon le son qu'il rechercherait -, une quantité impressionnante de câbles et de pédales, sans oublier que la collection de basses était en train de s'étoffer. Après la deuxième Fender Précision qu'il avait achetée et dont il s'était beaucoup servi durant la tournée, il en avait racheté une deuxième, exactement la même, puis une d'un luthier français très coté. Contrairement à sa première, celle qui portait nos initiales, cette dernière était entièrement artisanale. Elle était aussi très belle, toute en bois, et elle avait un son qui me mettait à genoux. J'adorais quand il en jouait et Steve aussi. Il y avait de grandes chances pour qu'il l'utilise pour l'enregistrement du prochain album, même si ce n'était pas encore au programme.
En plus de cette exigence concernant une pièce de travail pour lui, nous voulions avoir quand même un peu d'espace pour nous et un petit jardin. Trois chambres nous semblaient le minimum, pour héberger la famille. Snoog disait que c'était pour offrir un petit frère ou une petite sœur à Steve, ce à quoi je lui répondais qu'il devait d'abord se charger de lui offrir un petit cousin ou une petite cousine. Ce qui le faisait bien rire, évidemment.
Nous étions prêts à partir tous les quatre pour les visites ; Edna, la jeune fille que Lynn et Jenna avaient embauchée pour garder Thilia venait d'arriver. Cela ne la dérangeait pas du tout de garder Steve en plus. Elle avait l'habitude des enfants, étant issue d'une famille nombreuse. Depuis peu, elle sortait avec Treddy. Cela m'avait un peu surprise, car la différence d'âge entre eux était assez importante - quatorze ans - et Treddy avait été bien échaudé par ce qu'il avait vécu avec la mère de Coleen.
Dès ma première rencontre avec Edna, je l'avais trouvée très sympathique et assez attendrissante. Elle s'occupait très bien de Thilia et je lui confiais donc Steve sans crainte, ni retenue. En la voyant parfois avec Treddy, elle me rappelait moi-même au même âge, quand j'avais fait la connaissance de Stair : elle avait encore en elle un peu d'innocence et c'en était touchant.
Elle ne connaissait pas grand-chose à la musique métal, mais découvrait ce monde avec plaisir et curiosité. Si, dans les premiers temps, Snoog l'avait impressionnée, elle avait vite compris qu'il ne fallait pas s'attarder à ses taquineries. Il la laissait assez indifférente ce qui devait bien agacer notre chanteur.
**
- C'est pas mal, là, hein ?
- Je pense aussi. J'aime bien la disposition.
- Moi aussi. Le jardin tout autour, pas trop grand...
- Et à cinq minutes à pied du studio, dit Lynn. J'ai testé, montre en main.
- Je confirme, fit Jenna. C'est vraiment la plus proche qu'on ait repérée et qui nous semblait pouvoir vous convenir, d'après le descriptif.
La maison que nous venions de visiter me plaisait bien. C'était la dernière que l'on voyait aujourd'hui et c'était vraiment celle qui cochait toutes les cases pour nous. Un grand garage qui avait été légèrement réduit - les précédents propriétaires y ayant aménagé une buanderie -, un beau rez-de-chaussée avec un grand salon-salle à manger, une cuisine séparée avec un celllier, une petite chambre et une petite salle de douche.
A l'étage, il y avait trois belles chambres, dont l'une avec une petite salle d'eau attenante. Et une grande salle de bain. Pas de grenier, ni de cave, mais nous n'en avions pas besoin.
- Je refais un tour à l'étage, dis-je. Je voudrais revoir la disposition des pièces pour bien l'avoir en tête.
- Pas de soucis, fit l'agent immobilier qui nous accompagnait.
- Je viens avec toi, dit Jenna qui me suivit dans l'escalier.
Une fois sur le palier, nous entrâmes dans la chambre qui donnait sur l'arrière.
- C'est orienté nord-sud, dit Jenna.
- Oui, j'ai noté cela. Cette chambre donne au nord, ainsi que la salle de bain. Les deux autres au sud.
- Cette maison te plaît ?
- Oui, dis-je. Je la trouve mignonne d'extérieur aussi. Reste à voir si la petite chambre en bas sera suffisante pour Stair pour la transformer en pièce de travail pour lui.
- Sinon, il pourra utiliser le garage.
- C'est vrai, même si ce serait pratique de pouvoir y garer la voiture, surtout en hiver.
Nous quittâmes cette pièce, jetâmes un nouveau coup d'œil dans la salle de bain, puis nous entrâmes dans la chambre la plus grande, celle qui offrait aussi la petite salle d'eau.
- Soit pour nous, soit pour Steve... Avec la salle d'eau à côté, c'est pratique tant qu'il est petit.
- Alors ce sera sa chambre jusqu'à ce qu'il parte, fit Jenna avec bon sens. Il y prendra goût et ne voudra plus la quitter ! A vous de choisir... Maintenant.
- Tu as raison.
- C'est chaleureux, reprit mon amie. J'aime bien les touches de bois et les pièces en bas sont lumineuses.
- Oui, je l'ai remarqué aussi, malgré le temps couvert.
- Il paraît qu'il faut toujours faire les visites quand il ne fait pas beau, ça donne justement une meilleure idée de la luminosité. Si elle est suffisante.
Je hochai la tête. Jenna avait raison.
- J'aime bien que la maison soit un peu en retrait de la route. Et ce n'est pas très passant. Ca ne donne pas sur le fleuve, en revanche, contrairement à votre appartement.
- C'est vrai, reconnut Jenna. Mais vous pouvez le voir depuis l'étage. Etait-ce important ?
- Non, pas vraiment, ris-je doucement. Bon, reste à voir ce que Stair va en penser. Et si le prix n'est pas trop élevé...
- C'est dans le haut de la fourchette que vous aviez donnée, mais ça reste correct. Lynn en avait touché deux mots à Treddy, par rapport aux prix sur Glasgow et les alentours et il a dit que pour les trois maisons qu'on avait retenues pour vous, ce n'était pas exagéré.
Je sortis mon téléphone pour prendre quelques photos de chaque chambre, puis nous redescendîmes. Stair discutait avec l'agent, Lynn les écoutait avec attention. Il leur rappelait que les trois maisons étaient toutes disponibles à la vente dès maintenant. Il avait aussi quelques autres à nous proposer, mais elles se trouvaient plus loin. Nous convînmes de le revoir très rapidement et, au moins, de lui faire connaître notre décision, même si nous ne donnions pas suite.
Stair
- Ca, c'est moi qui m'en charge.
Andrew venait d'intervenir, avant même que j'aie pu dire le moindre mot. Il se trouvait avec moi pour superviser notre déménagement. Il avait arrêté le déménageur qui s'apprêtait à prendre trois cartons dans lesquels j'avais soigneusement rangé une partie de mes affaires de musique, notamment des câbles et des pédales. A côté se trouvaient les deux amplis et les étuis des basses. Tout cela, ce serait lui qui allait s'en occuper.
J'eus un petit sourire : Andrew était presque pire que moi quand il s'agissait de prendre soin de mes instruments et de tout ce qui allait avec. Il réagissait comme si nous étions en tournée. Au fond, c'était un peu pareil. Sauf que nous allions moins loin et qu'il n'y aurait qu'un seul voyage.
Nous étions fin août et Ally et Steve étaient partis depuis trois jours à Glasgow, pour qu'Ally puisse déjà être sur place pour réceptionner nos affaires. Ils logeaient chez Jenna et Lynn. Nous n'avions pas tardé à faire notre choix et il s'était vite porté sur la dernière maison que nous avions visitée avec nos amis, début juillet. Nous avions signé la vente dans la foulée et nous étions maintenant propriétaires. La maison plaisait beaucoup à Ally, je l'aimais bien moi aussi. Elle était simple d'apparence, plutôt grande et nous offrait tout ce dont nous avions besoin.
Nous avions décidé d'emménager le plus vite possible et de réaliser les travaux d'isolation de la petite chambre du rez-de-chaussée après : la pièce demeurerait vide de toute façon, les ouvriers pourraient y venir aisément. Et je préférais être sur place pour suivre le chantier. Nous attendions d'ailleurs des devis, en ayant contacté notamment l'une des entreprises qui avaient fait le travail au studio. Je n'avais pas besoin de quelque chose d'aussi léché que pour ce dernier, je m'attendais d'ailleurs à avoir une acoustique un peu moins bonne du fait de la taille de la pièce, mais ce qui m'importait surtout, c'était que ce soit bien isolé et que je puisse y travailler dès que j'aurais besoin, y compris en pleine nuit, sans réveiller Ally et Steve. Lorsque je chercherais un son bien particulier, j'irais au studio et je verrais avec les autres et surtout avec Julian. Dans mon esprit, cette pièce devait surtout me servir pour composer tranquillement.
Ici, à Manchester, l'appartement ressemblait à un vrai capharnaüm. Des cartons partout, on ne trouvait plus rien. C'était aussi une des raisons pour lesquelles j'avais fait partir Ally et Steve. Difficile de vivre avec un bébé en étant en plein déménagement. Il manquait toujours quelque chose qu'on avait emballé... Ou qu'on ne trouvait tout simplement plus, alors que c'était sous notre nez. Au moins, chez Lynn et Jenna, Ally aurait tout ce dont elle pouvait avoir besoin pour Steve. Et nous pourrions demeurer chez nos amis quelques jours, le temps de ranger tranquillement nos affaires dans la maison, ce qui serait moins stressant que de loger au milieu des cartons.
**
- Pfiou... Ca y est !
Ally se laissa tomber dans le canapé. Je la regardai d'un air amusé. Oui, ça y était : le dernier carton venait d'être vidé, plié et remisé dans le garage. Andrew passerait demain avec une camionnette pour embarquer tous les emballages et les déposer à la déchetterie. Nous étions maintenant dans nos nouveaux meubles. Et ça faisait plaisir.
Edna et Jenna avaient gardé Steve depuis deux jours, nous permettant de nous occuper tranquillement du rangement. Ne demeuraient encore emballés que mes instruments et tout mon matériel, rangés dans une des chambres à l'étage, en attendant de pouvoir intégrer le futur mini-studio.
- Va falloir fêter ça !
Snoog et Lynn étaient venus nous aider depuis ce matin ; hier, ça avait été David et Treddy. Avec Snoog qui n'avait pas pu s'empêcher de passer en fin de journée pour faire son curieux.
- Oui, bien sûr, soupira Ally. Mais tu permets qu'on se pose un peu, avant ?
- Se poser, se poser... J'imagine bien comment vous allez vouloir inaugurer cette maison ! J'crois que Lynn et Jenna vont garder Steve encore un petit peu, non ?
- Pas un problème, déclara Lynn. Ca fait de la compagnie à Thilia et ils s'entendent bien.
- S'ils continuent comme ça, on les mariera dans vingt ans !
Ally leva les yeux au plafond avant de décocher :
- Quelque chose me dit que tu seras marié avant eux !
- Que nenni ! Je serai célibataire endurci jusqu'à la fin !
- Mouais... Et collectionneur de jupons aussi...
- Ca, j'avoue, que j'aime bien. Même si je collectionne surtout autre chose.
- Les affiches des tournées, ouais, on sait... intervint Lynn.
- Exactement, mon pote. Exactement. Et ça vaut déjà son pesant de cacahuètes, même si c'est pas pour l'argent que je fais ça. Juste parce que ça m'amuse et que je trouve ça cool.
Je me dirigeai vers la cuisine et revins en portant des bières.
- En attendant de pendre la crémaillère, on va trinquer à la bière écossaise.
- Hé hé, fit Snoog en lorgnant sur l'étiquette.
J'avais trouvé une bière indépendantiste : l'étiquette affichait clairement un drapeau blanc et bleu, ainsi que le Yes ! du dernier référendum.
- Tu sais que Maiden fait tirer sa bière "Trooper" ? me lança Snoog.
- Ouaip, évidemment que je le sais.
- On pourrait faire pareil... Une bière "Mort Ghlinne Comhann".
- Plutôt "Indyref2", dit Lynn. Ce serait plus d'actualité.
- Yep, dis-je. Faut trouver un brasseur intéressé. Ou alors, un whisky...
- On pourrait demander à Mickaël, le chef cuistot de Fort William, pour le whisky, dit Snoog. Quant à la bière... Bah, j'pense que Treddy doit pouvoir nous dégoter ça.
Snoog avait toujours des idées originales. Bon, côté merchandising, on restait sobre - malgré cette idée de bière. Des t-shirts, des écussons, des sweats, des auto-collants. On verrait éventuellement à développer cela avec notre maison de production, aussi en fonction des demandes des fans.
Ally
- Qu'est-ce que tu fais ?
- J'inaugure la maison à ma façon.
Stair venait d'entrer dans la salle à manger, portant son petit ampli. Il le brancha, puis alla chercher sa basse - sa première. En le voyant revenir avec, Steve poussa un grand cri de joie. Il était toujours ravi quand son père jouait. Nous avions récupéré notre loulou et nous nous apprêtions à passer la première soirée dans notre nouvelle maison, tous les trois. Et contrairement à ce que Snoog avait sous-entendu, mon chéri avait l'intention d'inaugurer la maison d'une autre façon qu'avec des galipettes.
Enfin, pour l'instant.
- Steve adore quand tu joues, fis-je en souriant d'un air attendri, tout en regardant notre fils.
- Yep. Depuis qu'il a fait sa première dent, j'crois qu'il aime bien. Vraiment.
- Il aimait déjà cela quand il était dans mon ventre. Lors du concert avec les Calamity Brothers, il bougeait beaucoup !
- Et pourtant, ce ne sont pas des airs qu'il avait l'habitude d'entendre, dit Stair en levant légèrement les sourcils tout en faisant ses réglages. Allez, mini-concert ici aussi !
Et il commença avec Reviens !. Puis il enchaîna avec Remember Tomorrow. Je crus qu'il allait refaire la finale du concert avec Maiden, mais non. Il joua ensuite la ligne de Chemin de Croix qu'il travaillait beaucoup ces temps-ci, enfin, qu'il avait beaucoup travaillée avant le déménagement, mais n'avait pas reprise depuis. Ce furent ensuite Lies, more Lies !, No man's land, Children of Freedom.
A la fin, Steve tapa dans ses mains, comme s'il avait voulu applaudir. Puis il protesta parce que son père arrêtait de jouer.
- Je crois qu'il veut un rappel... fis-je, amusée.
- Je crois aussi... Alors, va pour Redemption ! Et après, au lit, mon loulou. J'voudrais inaugurer la maison avec ta mère...
Et j'eus un grand sourire béat en réponse.

Annotations
Versions