Chapitre 125 : Hasard, vous avez dit hasard ? 

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Ally

- Baby ?

- Oui ?

- J'voudrais ton avis...

- J'arrive.

J'étais installée au salon, pendant la sieste de Steve. Nous étions dimanche et le groupe faisait relâche. Sauf Stair. Si les Dark avaient convenu de s'offrir un week-end complet de repos - aussi parce que Treddy avait enfin obtenu la garde de sa fille deux week-ends par mois et une semaine tous les deux mois -, ce n'était pas vraiment le cas de mon chéri. Depuis la veille aux aurores, il était enfermé dans sa salle. Je l'en sortais pour les repas et, parfois, Steve allait le chercher, histoire de lui rappeler qu'il avait un fils et que ce dernier avait envie que son papa s'occupe un peu de lui.

Je profitais donc d'un moment juste pour moi ce qui était finalement assez rare ces temps-ci, car non seulement je travaillais ou faisais du bénévolat au centre social, mais en plus je m'occupais de la maison et de Steve. Je savais que ce serait le cas pour cette période d'enregistrement pour le groupe et m'en accommodais.

Je quittai donc le canapé et abandonnai mon livre pour rejoindre Stair. Sa basse ronflait, posée sur l'ampli. Il jouait avec la Fender. Quand j'entrai dans la pièce, il se penchait pour ramasser des feuillets éparpillés par terre. J'ignorais totalement ce qu'il était en train d'écrire : peut-être travaillait-il encore sur des arrangements.

- Tiens, fit-il en me tendant une feuille. Voilà le texte.

- Une nouvelle chanson ?

- Yep. J'viens de finir la mélodie.

Je pris la feuille avec émotion : j'allais découvrir sa toute dernière création. Et j'étais la première personne à laquelle il la montrait, avant même de la présenter au groupe.

Au fil de ma lecture, je me sentis à la fois émue et attendrie, mais aussi profondément heureuse. Je souris à plusieurs reprises. A la fin, je demeurai un instant pensive avant de dire :

- Je l'aime beaucoup. Je pense cependant qu'il faut que tu changes la phrase que tu places entre les couplets. Tu répètes toujours la même, alors qu'en fait, il y a une progression.

- Hum, c'est vrai. T'as raison. Bon, j'm'y remets.

Je le fixai un instant, puis dis :

- Tu ne voudrais pas faire une pause ? Et profiter de la sieste de ton fils pour autre chose que la musique ?

Il me regarda un peu interdit durant quelques secondes, puis sourit, avant de m'enlacer :

- Désolé, baby. J'm'occupe pas beaucoup d'vous deux ces temps-ci... Là aussi, t'as raison.

Nous gagnâmes alors notre chambre.

Et Steve nous laissa profiter d'une vraie sieste crapuleuse.

**

- Papa !

Je souris alors que Stair resserrait son étreinte autour de moi.

- C'est toi qu'il appelle...

- Hum... J'y vais. Il aurait pu me laisser deux minutes de plus, non ?

- Papa !

- A priori, non, mon chéri. Désolée de te le dire...

Stair se leva, attrapa t-shirt et caleçon, puis quitta notre chambre. Je me levai à mon tour, me rhabillai tranquillement. Dans la pièce voisine, je les entendais rire. Steve était tout content d'avoir un peu son père pour lui et cela faisait plaisir.

Je gagnai la cuisine, préparai le goûter. Le soir tomberait vite - nous étions à quelques jours du solstice d'hiver et les journées étaient très courtes en Ecosse à cette période - et si nous voulions un peu profiter, il ne fallait pas tarder.

Nous sortîmes dans le jardin : il avait beaucoup neigé et la couche était importante. Très gentiment, Aarav était passé dans la semaine pour dégager l'allée. Stair entreprit de construire un bonhomme de neige pour son fils. Steve voulut l'aider et je n'eus pas le temps de lui changer ses moufles qu'il plongeait déjà ses mains dans la neige. Le bonhomme une fois achevé était très réussi. Il était plus grand que Steve. Je pris quelques photos et le bonhomme finit avec Eddie-Di sur la tête, en guise de chapeau. Pas sûre que le doudou ait apprécié, vu la tête qu'il faisait.

**

- Voilà, j'ai modifié comme tu me le suggérais.

Stair s'était remis au travail après le repas et le bain de Steve. Notre loustic était maintenant bien endormi, fatigué par la sortie dans le jardin. Au moins, nous avions tous pris l'air et ce n'était pas un mal, surtout pour Stair. La preuve, en un petit quart d'heure, il avait modifié le texte de sa chanson.

Je voulais voir Iron Maiden

T'as huit ans et t'es qu'un p'tit gamin

T'en rêves tout haut et un jour vient

Où tu t'retrouves au pied d'une scène

Pour un concert d'Iron Maiden

Autour de toi, ça saute, ça crie

Autour de toi, c'est d'la folie

Toi t'es béat, béta, admiratif

Du jeu de fou de Steve Harris

Je voudrais jouer comme Maiden

Un rêve dément s'empare de toi

Suivre son courant est ta seule voie

Et tu te bats avec tes doigts

Pour en tirer tu ne sais quoi

Quand tu doutes et te maudis

V'la que te r'viens le souvenir

De cet instant magique et très complice

Et du regard de Steve Harris

Je jouerais un jour comme Maiden

On est fan ou on l'est pas

Et toi tu l'es jusqu'au bout des doigts

Jamais sortir, surtout la nuit,

Sans ce bon vieil Eddie

Dans ta tête s'enchaînent les riffs

Et des accords très incisifs

T'entends même en coulisses

Sonner les triolets de Steve Harris

Je voudrais jouer avec Maiden

Le temps qui passe, les pierres qui roulent

Et la musique devient ta vie

Des anges sombres face à la foule

En ces moments dont tu t'enivres

Un rêve d'enfant dev'nu réalité

Ta Fender gravée est ta seule vérité

Tes doigts sur le manche glissent

A l'unisson de Steve Harris

Je voulais jouer avec Maiden

Toujours le même plaisir sur scène

Pour les fans qui se déchaînent

Sur les morceaux hauts en couleurs

Des anges sombres qui ont grand cœur

Etre sur cette scène un jour d'été

Etre sur scène et se r'trouver

Pour un instant magique et très complice

A jouer aux côtés de Steve Harris

Et finalement...

J'ai joué avec Iron Maiden

* I would like to play with Maiden (de Stair)

Et cela convenait bien mieux, à mon humble avis. Resterait maintenant à voir ce que le groupe en penserait...

Stair

- C'est Ally qui m'a suggéré de modifier la phrase de ponctuation.

Nous étions début décembre. J'étais arrivé ce matin-là avec ma dernière création. Cela faisait un bon mois que je l'avais en tête et que je m'efforçais de la concrétiser. Entre le travail en studio et le temps à consacrer à Ally et Steve, il ne me restait pas beaucoup de moments pour écrire.

Nous avions avancé le travail autant que possible et l'album prenait vraiment bonne tournure. Depuis deux semaines environ, nous avions allégé notre présence en studio : nous n'y passions plus qu'une poignée d'heures chaque jour, car tous les titres que nous avions écrits étaient désormais enregistrés. Nous avions beaucoup travaillé I have a dream et nous pensions toujours qu'elle serait la chanson pivot de l'album. Restait à trouver les deux, voire trois qui compléteraient l'ensemble tout en restant dans le ton. Cet album s'annonçait, pour les textes, dans la continuité du précédent, car hormis Black Eyes, toutes les chansons évoquaient le combat pour la liberté ou l'emprise de l'homme sur la nature, la destruction de notre environnement. C'était une thématique nouvelle pour nous et Lynn avait été le premier à l'aborder, avec Rêve perdu. Nous n'étions pas insensibles à cette question et finalement, elle s'inscrivait bien dans notre prise de conscience politique.

Je m'étais donc bien demandé comment mes potes allaient recevoir ma nouvelle chanson. Car elle était vraiment très différente, par les paroles, des autres. Eventuellement, elle pourrait se rapprocher de Black Eyes. Eventuellement. Musicalement, en revanche, j'étais tout à fait dans le ton de ce nouvel album. Lynn disait que c'était logique puisque j'avais beaucoup travaillé soit à écrire des mélodies, soit à peaufiner ce que les uns et les autres avaient apporté. Je devais bien reconnaître que, sur le plan musical, cet album me ressemblait beaucoup. Même s'il demeurait, dans mon esprit, une pure création du groupe.

Toute l'attention était tournée vers moi. J'avais laissé paroles et partitions à mes comparses, et je venais de dérouler toute la ligne de basse. Je les sentais attentifs et intéressés.

- Ally a eu raison, fit Treddy. Ca montre l'évolution, comment tu as avancé.

- Yep. Et finalement, comment ton rêve s'est réalisé, ajouta Lynn en souriant.

Je hochai la tête. Snoog n'avait encore rien dit, mais il affichait un petit sourire malicieux. Je lui demandai :

- T'en penses quoi, Snoog ? C'est pas trop dans l'ton des autres chansons, mais...

- Déconne, mec. J'me vois carrément chanter ça ! Et d'ailleurs... Tu vas voir.

Et là, au lieu d'entonner les paroles, comme nous le pensions tous, il se mit à fredonner un tout autre texte :

J'étais pas né, même pas minot

Quand ce jour-là le grand Joe

A balancé en coup de poing

Cette chanson et ce refrain

London Calling !

C'est déjà loin, une autre époque

Que celle des punks et d'l'anarchie

Mais un conseil, faut pas qu'tu t'moques

De leurs crêtes, de leurs envies

London Calling !

C'est ce jour-là que j'ai compris

Que la colère a un avenir

Pas d'no future pour mes désirs

Chanter et jouer seront ma vie

London Calling !

Merci à vous, merci The Clash

Merci à vous, vous les Apaches

D'un autre temps, d'une autre vie

C'est grâce à vous que j'sais qui j'suis

London Calling !

* The Clash for ever (de Snoog, en référence à l'album London Calling)

On le regarda tous bouche bée. A la fin, Lynn éclata de rire et déclara :

- J'pense en effet que la chanson de Stair est tout à fait dans l'ton.

- Bravo les gars, dit David. Deux pour le prix d'une aujourd'hui, on va pouvoir finir l'album...

- Y a encore du boulot, fit Snoog. J'ai pas encore de mélodie, même si, évidemment, j'imagine bien ce texte construit comme London Calling.

- On n'a plus qu'à s'y mettre maintenant, conclut Treddy.

- On commence par la tienne, Stair.

- Tu crois ?

- Ouais, tu l'as apportée en premier... Et comme la mélodie d'la mienne n'est pas du tout construite, autant s'occuper d'la tienne. On gagnera du temps.

- Si tu le dis...

Snoog voulait absolument qu'on commence par ma chanson, arguant que j'avais été le premier à la présenter au groupe. Cela m'était égal. Très vite, Lynn donna le ton pour la rythmique. David n'eut plus qu'à se caler dessus. En revanche, nous passâmes du temps, Treddy et moi, à poser la mélodie, à l'enrichir avec la ligne de basse.

Ally comprit vite que le rythme allégé des dernières semaines n'allait pas continuer. Car avec la chanson apportée par Snoog, cela faisait deux titres à peaufiner avant de pouvoir les enregistrer. Les filles et les gamins ne nous virent pas beaucoup durant les deux semaines qui nous séparaient des Fêtes, période au cours de laquelle nous avions décidé de faire relâche. Ally, Steve et moi descendrions à Manchester pour passer une semaine en famille. Snoog ferait aussi un saut pour voir ses parents. Les Donovan, eux, se rendraient à Glasgow pour Noël. Les parents de Jenna devaient venir aussi.

Ally

- Ta suggestion a été adoptée à l'unanimité, baby.

- Oh, vraiment ?

- Yep. Treddy trouve cela très bien et Lynn a dit que ça montrait bien mon évolution et que finalement, j'avais réalisé mon rêve...

- Je suis contente d'avoir bien modestement contribué à l'élaboration de cette chanson. Ils ne l'ont pas trouvée trop légère ? Pour le thème, je veux dire...

- Non, pas du tout. D'autant, figure-toi, que Snoog a écrit un texte similaire...

- Ah bon ?

- Un hommage à The Clash...

- Un de ses groupes fétiches... Et à Joe Strummer, je suppose.

- Bien vu.

Stair était rentré très tard ce soir-là. Steve était déjà endormi, il avait fait un bref passage dans la chambre pour déposer un bisou sur le front de son fils et lui remettre Eddie-Di dans les bras. J'avais veillé un peu, puis je m'étais finalement couchée. Stair était rentré un quart d'heure peut-être après que j'avais gagné la chambre. Il m'y avait rejointe bien vite : il n'avait pas eu besoin de manger, ils avaient pris leur repas au studio.

Je savais qu'il avait l'intention de présenter sa toute dernière création au groupe aujourd'hui et je m'attendais donc à ce qu'il rentre un peu tard. Mais que Snoog ait lui aussi amené un nouveau texte, cela, c'était une vraie surprise. Et d'autant plus qu'il y abordait un peu la même thématique que Stair avec la sienne.

- Vous êtes vraiment raccord, alors, tous les deux, souris-je.

- Yep. Snoog l'a écrite aussi parce qu'on célèbre ces jours-ci le quarantième anniversaire de la sortie du disque de The Clash. On va encore travailler dessus, d'autant qu'il n'a qu'une vague ébauche de mélodie. Mais j'pense que la mienne sera prête d'ici quelques jours et qu'on pourra l'enregistrer. On va tenir notre dead-line. Enfin, celle qu'on s'est fixée... Personne ne nous oblige à rien.

- Vous aurez donc tous vos titres de gravés avant les Fêtes ?

- Normalement, oui. Et on peaufinera en tout début d'année. On devrait pouvoir sortir le disque courant janvier. Tout le monde est très content. On a réfléchi à l'ordre aussi, et même si celle de Snoog n'est encore qu'à l'état d'ébauche et que la version finale pourrait nous amener à faire une modification, normalement, on sait dans quel ordre elles vont apparaître sur le disque.

- C'est cool. Vous n'aurez pas à passer du temps là-dessus. Gordon doit être content lui aussi.

- Yep. J'pense qu'en fin de semaine, on pourra vous faire écouter tout ça.

- Ca me plairait bien, souris-je.

- En attendant, c'est toi qui m'plais, baby...

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