Troubadour - Avignon

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 Les jours de foire, les premiers nés s’aventuraient vers le bas quartier. D’ailleurs, ils disaient "descendre" au vieux quartier. En petits groupes, même en famille, ils déambulaient, au spectacle. La misère des verdoyants proposait souvent de belles surprises. On rigolait devant une difformité improbable, puis on teintait d’un peu de pitié son visage pour ne pas laisser paraître le dégoût qui advenait en fin de rire. Pour les parents accompagnés de leurs enfants, une petite leçon d’histoire illustrée se mettait parfois en place. On rappelait alors aux marmots que, à trop pécher, Dieu en concevait une certaine colère. Ces verdoyants, descendants de contaminés, en payaient le prix. Et puis, un peu de marche, mettait en appétit avant de manger.

 Ils croisaient bossus, boiteux, aveugles et toutes sortes d’estropiés. Après plusieurs générations, le nombre d’infirmes avait drastiquement diminué mais beaucoup de verdoyants présentaient encore, les traces, les abbérations et les déformations héritées de leurs parents. Un adolescent en haillons, le visage envahi par des excroissances osseuses, profitait du passage des premiers nés pour tendre sa main en quête d’une pièce marquée à l’effigie du Pape. A l’arrivée d’une famille d’immaculés, il s’autorisa à demander :

- Une pièce, s’il vous plaît ?

 Le découvrant dans son recoin, la mère ne put retenir un petit cri et empoigna son fils pour lui bander les yeux de sa main. Puis, ils contournèrent le bras du verdoyant en descendant du trottoir.

- Moumoune, pourquoi as tu peur ? Ils ne sont pas dangereux, dit le mari qui ostensiblement laissa tomber une pièce dans la main ouverte sans un regard pour le garçon.

Dominique qui arrivait juste derrière n’eut point besoin de demander au garçon de disparaître. A la vue des capes blanches, l’adolescent recula jusque dans l’ombre d’une carcasse de voiture. Recouverte d’un toit de planches, elle devait lui servir de maison.

 Débouchant de la rue de la Peyrolerie, les trois apprantis chevaliers éparpillèrent une famille. Quelques minutes plus tôt, le père s’insurgeait devant le “spectacle répugnant de ces dégénérés qui feraient mieux de rester chez eux,” montrant du doigt un bébé sans jambe, agrippé à sa mère.

 Dominique s’arrêta à l’entrée d’une impasse. Plusieurs personnes se regroupaient autour d’une petite table faite du reste d’une souche d’arbre coupée et d’une porte posée dessus. Il découvrit Troubadour, un verdoyant de Tricastin qu’il avait connu quand il était enfant. A presque 30 ans, il avait été le premier talentueux éduqué par Mathusalem.

 Ses parents, plutôt âgés et lourdement handicapés, se pensaient stériles. Sa naissance fut miraculeuse pour eux et d’autant plus remarquable que son corps et son visage ne présentaient aucun défaut. Maintenant adulte, tout en lui résonnait d'une harmonie canonique avec des proportions parfaites, une musculature bien équilibrée, un teint légèrement halé, des yeux verts soulignés par de grands cils et une chevelure bouclée, abondante, d’un marron auburn. Christique, avec sa barbe courte et clairsemée, on aurait pu le croire décroché d’un crucifix. de jupons, il n’avait pas à forcer les choses, son physique suffisait à attirer les plus belles femmes. Personne ne pouvait le croire verdoyant. Et pourtant, il ne voulait aucunement passer pour un premier né. Coureur

 Habillé simplement, principalement de vêtements en lin, son seul luxe s’accrochait sur son coeur, une broche d’acier poli en forme de clé de sol. C’était un chanteur fabuleux, capable de couvrir plusieurs octaves. Mieux, ses cordes vocales dupliquaient toutes les voix imitant chaque modulation, chaque timbre. Sa gorge reproduisait aussi les cris des animaux et les bruits du quotidien.

 Face aux badauds, il en usait pour leur plus grande joie. Il prit la voix sensuelle d’une femme :

- Approchez monsieur, venez découvrir mes atouts.

 Devant lui, s’étalaient trois cartes, faces cachées. Avec le timbre d’un marchand de rue, il retourna une des cartes:

- Gentes dames et damoiseaux, si vous retrouvez l’icône de Saint Jude, patron des chanceux, vous gagnerez l’effigie de notre très saint père, Jean-Paul III.

 Posée sur la table, il montra de son index la pièce frappée au profil du pape. Avec une voix grave, d’outre-tombe, il retourna les deux autres cartes :

- Attention de ne point tomber sur celles-ci.

 Sur les cartes, on voyait un Satan rigolard, fourche à la main. Puis Troubadour recommença son boniment, cette fois-ci avec la voix d’un enfant récitant mécaniquement une poésie.

- Je mélange les cartes. Un coup vers la droite, un coup vers la gauche. Mais où est donc notre vénéré Saint Jude ?

 Il se tourna vers les personnes attroupées devant lui. Un bossu, verdoyant sûrement, posa une pièce devant la carte de gauche.

 Dans un geste théâtral, Troubadour retourna la carte dévoilant la face triste de Saint Jude avec sa massue. Puis, il reprit sa voix de bonimenteur.

- Nous avons un gagnant ! Bravo ! Il est vrai que vous portez la chance sur votre dos.

 Il donna une pièce au parieur qui se retourna sans rien dire pour se diriger vers la taverne au coin de la rue.

- Quel dommage de repartir si vite, quand le Saint patron des chanceux est avec vous !

 De nouveau, il mélangea les cartes avec de grands gestes circulaires.

- Qui veut tenter sa chance ?

 Légèrement en retrait, un couple de premiers nés s’avança vers la table. L’homme, poussé du coude par sa femme, posa une pièce devant la carte de droite.

 Troubadour avec une voie d’outre-tombe énonça :

- Je crains monsieur que la chance ne soit pas de votre côté.

 La face hilare de Satan se dévoila. Il prit la pièce du premier né pour la mettre dans sa poche.

- Mais que Monsieur ne s’attriste guère, ne dit-on pas : « Malheureux au jeu, heureux en amour. » ?

 Et, il lança une oeillade à sa femme qui rougit.

- Jean-Paul, veux-tu montrer à monsieur où se trouve notre Saint préféré ?

Un chien jaune, un bâtard hirsute de taille moyenne, assis à côté de lui, se leva pour poser sa truffe sur la carte du milieu. Troubadour le caressa ; le chien se rassit.

- Jean-Paul, tu es incroyable. Tu trouves à tous les coups. Si tu n’étais pas un chien, je te croirais aidé des anges, dit Troubadour dévoilant la carte du Saint.

 Quelques verdoyants, assis sur un tas de pierres, rirent de la farce.

- Monsieur veut encore tenter sa chance ?

 Voyant le couple hésiter, il proposa d’une voix chaude tout en mélangeant les cartes.

- Votre femme pourrait essayer. Je lui laisse deux essais pour trouver le saint homme.

Une nouvelle oeillade ponctua la phrase. Alors que le couple conversait à voix basses, nez contre nez, hésitant sur les cartes à découvrir, Dominique apparut devant le verdoyant. Encadré de ses deux sbires, l'apparition de noir et de blanc effaça tous les sourires. Le couple s’interrompit. L’homme et la femme refluèrent vers la ruelle.

- Salut Chérubin, ça fait longtemps. Au moins 5 ans, non ? dit Troubadour avant d’avancer son bras par dessus la table pour lui serrer la main.

L’apprenti chevalier resta planté, immobile.

- Mon nom est Dominique.

- Il est vrai que tu n’as plus rien du chérubin, continua Troubadour sans se départir de son sourire.

- Je suis Chevalier de la croix.

- Ah, je croyais que les chevaliers portaient le rouge.

- Ce n’est plus qu’une question de mois ! dit il en tapant du poing sur la table.

 Thomas et Hubert sursautèrent ; c’était la première fois qu’ils le voyaient en colère. Dominique recula d’un pas, se redressa et plongea son regard dans les yeux du verdoyant. Il reprit d'un ton calme :

- Pendant la foire, je suis en charge de cette triade et je dois faire respecter la loi.

- Ça doit être du boulot avec tout ce monde. En tout cas c’est gentil de prendre le temps de venir saluer une vieille connaissance.

- Tu sais que les verdoyants n’ont pas le droit de toucher les objets sacrés, lié à notre culte ?

- Oui et alors ?

- Et ces représentations ?

 Dominique dévoila le saint apôtre encadré par les deux diables.

- A Tricastin, les jésuites nous laissaient jouer avec ces cartes.

- Les jésuites sont des imbéciles. Ils vous font croire que vous pouvez être nos égaux .

- Mais, c’est ta mère, la Générale des jésuites qui nous autorise …

- Ne mêle pas ma mère à ça ! Je te connais, Troubadour. Tu es un mécréant, tu l’as toujours été. Tu préférais chanter ou t’amuser plutôt que d’aller prier ou suivre la messe. Tu as trop écouté ce vieux fou de Mathusalem avec ces histoires d’avant la vague.

 Il récupéra l’image du Saint avant de balayer d’un revers les autres cartes.

- Et maintenant voilà le résultat, tu profanes. Tu te moques de la vérité, de la vrai religion, de Dieu. C’est insupportable ! Novices arrêtez le !

 Troubadour se retrouva agrippé par un des novices. La cape dans sa gueule, le chien retenait le deuxième en grognant.

- Laisse le Jean-Paul, dit troubadour calmement.

 Le chien lâcha le tissu pour se placer devant Dominique, les poils du dos hérissés.

- Allons Dominique, je ne suis pas en train de célébrer une messe satanique.

- Tu insultes un Saint de l’église. Tu utilises son effigie pour un jeu d’argent.

- Les jeux d’argent sont tolérés pendant la foire.

- En plus, tu vas jusqu’à te moquer le pape. Tu as appelé ton bâtard du nom de notre Saint Père.

- Pas du tout, c’est lui qui a choisi le nom de mon chien. Jean-Paul était déjà né.

 Quelques rires s’entendirent par delà les capes blanches qui s’éteignirent avec la volte face d’Hubert.

- Ça suffit, emmenez-le ! cria Dominique.

 Troubadour se déroba d’un pas en arrière.

- Ok, je n’aurais pas dû utiliser ces cartes de pèlerins pour mon jeu. Tu sais bien que je ne prends rien au sérieux.

- Justement, il est temps que tu apprennes que la vie est un don de Dieu qui ne supporte pas la légèreté, le futile. Tu n’es plus à Tricastin et je ne suis pas un jésuite.

- LAISSEZ MOI !

Une voix impérieuse figea les deux novices et leurs bras se baissèrent.

- Il utilise son talent. Ne le laissez pas s’enfuir ou il vous en coûtera.

- S’il vous plaît mes seigneurs.

 Tous ceux qui entendirent cette phrase se sentirent envahis d’une compassion incommensurable. Pour l’auditoire, c'était la voix d’un enfant sans défense.

 Hermétique à la voix de Troubadour, Dominique attrapa son bras d’une main, l’autre se positionna sur le pommeau de son épée.

- Si tu continues à utiliser la voix, je te bâillonne. Ne m’oblige pas à user de mon épée.

- Dominique, je vous connais depuis votre arrivée à Tricastin, ta mère et toi. Tu ne peux pas m’arrêter pour si peu. Tu étais si gentil enfant.

- Gentil ? dis plutôt que j’étais soumis. Vous m’avez humilié parce que j’étais le seul premier né au milieu de vous autres. Vous étiez tous jaloux. Maintenant, c’est fini. Je serai bientôt Chevalier de la Croix, un soldat de Dieu, respecté de tous.

 Troubadour resta sans bouger. Son sourire disparut, son visage se figea. Chérubin n’était plus. Tous les adolescents sont des idéalistes, pourfendeurs de l’injustice sur terre. Dominique, habillé d’une cape blanche, était devenu un intégriste sûr de son fait, aucun doute ne venait ternir sa vérité.

- Tu n’auras aucun passe-droit. La loi est la même pour tout le monde, elle nous préserve de la barbarie. La décadence de nos aïeux ne reviendra pas. Ils ont été châtiés et je ne laisserai pas votre engeance tout contaminer une deuxième fois.

 Troubadour se tourna vers son chien.

- Jean-Paul, va voir la Bosse. Il doit encore siroter sa bière, il s’occupera de toi.

- Menottez-le.

 Le chien les regarda partir avant de trottiner vers la taverne.

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