Christian - Tricastin

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Devant son cheval qu’elle tenait par les rennes, elle courait. Elle aimait trop courir. Et puis, son cheval préférait sûrement galoper sans personne sur ses reins.

Arrivée au col, elle aperçut enfin dans la vallée les deux tours de Tricastin. Vieilles sentinelles d’un savoir perdu, leur ciment blanc sous le soleil de printemps accrochait l’œil à plusieurs kilomètres de distance.

La verdoyante s’arrêta au bord du chemin pour attendre le reste du groupe. Au bout d’une demi-heure, la tête de Cube commença à apparaître derrière le col. A son habitude, sur son grand cheval, il menait le groupe qui arrivait à la file. Juste derrière, le menton haut, Cyrano montait son magnifique cheval bai. Un des deux mulets avait été réquisitionné pour Camelia. Plus petit que les chevaux, il trottait de temps en temps pour les rattraper. La verdoyante subissait à chaque fois les tressaillements, incapable de se coordonner avec le bidet. Fatiguée, meurtrie, les fesses endolories, l’adolescente lançait de temps en temps un regard par dessus son épaule, vers Esther. La jésuite, habituée à monter en amazone, ne la regardait pas. Toute à sa passion, elle lisait un livre, nullement gênée, le bas de son corps épousant les déhanchements de sa jument blanche.

Le groupe s’arrêta à la hauteur de Plume.

- Dans quelques heures, vous serez à la mission. Je pars devant, je préviendrai que vous arrivez, dit Plume.

Les autres verdoyants se retournèrent vers Esther.

- Plume, tu n’oublies rien ? demanda la jésuite.

- Ça ne craint rien, nous sommes presque arrivés !

- Plume ?

- S’il vous plaît, ma soeur ?

- Très bien, tu peux y aller mais tu ne t’arrêtes pas en chemin !

- D’accord, dit elle en soufflant.

Plume remonta la file des chevaux pour s’arrêter devant les jumelles.

- Eh les filles, ça ne vous dérange pas de ramener Coco aux écuries ? dit Plume.

- Mets-le à couple avec le mulet. On le surveillera, répondirent elles.

- Merci, à plus tard.

D’un bond, Plume repartit sur le chemin qui descendait vers la vallée du Rhône. L’air dans les oreilles, le défilement des arbres en bord de chemin, elle dévalait à grande vitesse la colline. Elle retrouva le sourire. Son agilité lui permit de prendre une petite sente qu’elle seule pouvait emprunter. De temps en temps, il fallait sauter par dessus des barres rocheuses, se balancer à des branches d’arbres.

Elle avait menti. Après avoir ricoché sur le tronc d’un pin, elle obliqua vers le Sud et s’engagea sur ce chemin qu’elle connaissait bien. Délimité par des genêts en fleurs qui déversaient leur légère odeur de miel, il sinuait à flanc de colline. A l’abandon, la sente disparaissait peu à peu à chaque assaut saisonnier des ronciers. Cela faisait déjà quelques années que ce chemin n’était plus utilisé. Elle pénétra dans une forêt de pins et ralentit pour marcher. Au bout d’une centaine de mètres, elle déboucha dans la clairière. En bordure de trouée, la cabane se dressait entre les troncs de quatre pins d’Alep qui lui servaient de charpente. C’était la première fois qu’elle revenait depuis leur départ. Le toit accumulait les aiguilles et les pignes de pins ; quelques planches avaient disparu des murs mais l'abris résistait encore, acceptée par la forêt.

Les gonds rouillés de la porte grincèrent quand Plume pénétra dans la mansarde. Chaque recoin de l’unique pièce lui rappelait son frère ; chaque repli abritait un souvenir de leur vie avant Tricastin. Ce lit recouvert de paille où ils dormaient côte à côte. Cette table sur laquelle il lui avait appris à compter et lire. Cet âtre de pierres directement posé sur le sol de terre battue qui les éclairait et les chauffait. Elle s’assit sur le banc le dos au mur, ferma les yeux et emplit ses poumons de cette odeur si particulière de résine.

Pourquoi avait-il fallu que son frère tombe sur Esther et son groupe ? Pourquoi avait-il accepté d’aller à Tricastin ? Elle se baissa pour ramasser un des cahiers que Christian utilisait pour lui faire classe. Elle décolla l'escargot qui, blotti au fond de sa coquille, attendait des jours plus humides, les premiers orages. Il s’était, dans ce désert d’aiguilles de pin, accommodé du vieux papier de la couverture du cahier sur laquelle on pouvait encore lire “Mon Cahier de Vacances CM2”. Elle ne savait plus ce que voulait dire “vacances”, Mathusalem avait dû leur expliquer. Et CM2 ? Aucune idée. Elle l’ouvrit. Son écriture malhabile de l’époque remplissait les blancs des phrases à trous. De temps en temps, au-dessus d’un mot barré, l’écriture de son frère apparaissait, un mot seul le plus souvent, corrigeant une faute. Glissant de mot en mot, de page en page, elle exhumait les souvenirs de son frère. Dormir avec son frère, rire avec son frère, se disputer avec son frère, l’écouter raconter sa dernière chasse, le voir faire des grimaces, sentir ses doigts démêler ses cheveux mi-longs. Revivre ce temps où son frère ne vivait que pour elle ! Ses larmes tombaient dans le silence de la cabane. Seul l’escargot, trompé, mouillé d’eau salée, déploya une de ses cornes. Arrivée à la fin du livre, Plume s’essuya de la manche son visage rougi.

- Pourquoi m’as tu laissée ? cria-t-elle de rage.

Elle jeta le livre dans les cendres froides et sortit de la cabane . Elle sprinta sur le chemin. Ils avaient été si heureux entre ces planches de pins.

Le vent de sa course éparpilla les dernières perles de larmes. Des branches giflées, une odeur de pin l’enveloppa. Elle s’arrêta et ramassa quelques coulures de résine aux cassures des branches. Recommençant à courir, elle les malaxa entre ses doigts devenus poisseux. Il lui suffisait alors de porter sa main sous son nez pour se retrouver dans la cabane de pin. Et peu importait si le soir, il faudrait nettoyer au sable, à l’huile d’olive puis au savon, cette résine devenue noire de saleté.

Après la mort de son frère, Cube son meilleur ami, était venu la voir. Au début, plusieurs fois par jour, mais aucun des deux n’était un grand causeur. Le dialogue se déroulait toujours de la même façon.

- Ça va ?

- Ça va.

- Tu es sûre ?

- Oui.

Silence.

- Tu as besoin de quelque chose ?

- Non … Ça va.

Cube hésitait dans ses paroles, hésitait dans ses gestes. Ne sachant pas quoi faire de ses battoirs, ne sachant pas quoi dire à cette adolescente mutique.

- Tu es sûre ?

- Oui.

Silence.

Il croisait, décroisait ses bras, tirait un peu sur son bracelet de cuir, puis revenant à Plume:

- Tu viens me voir, si tu as besoin de quelque chose. D’accord ?

Après un oui de la tête, il repartait lançant un dernier regard par dessus son épaule, ponctué d’un geste de la main.

Après la mort de son frère, elle ne voulait voir personne. Elle alternait entre de longues sorties en pleine nature et rester dans sa chambre. Elle avait même pensé partir de Tricastin.

Un jour, allongée sur sa paillasse, elle entendit frapper à la porte de sa chambre.

- Entre Cube, dit-elle en se redressant.

La porte s’ouvrit sur la silhouette décharnée de Mathusalem. Jamais, elle ne l’avait rencontré en dehors de sa tour. Et jamais elle ne l’avait vu sans Lem, son secrétaire. Il devait attendre quelque part dans les couloirs du dortoir.

- Bonjour Plume.

- Bonjour Maître.

- Tu peux m’appeler Charles ou Mathusalem. Comme tu préfères.

- …

Il posa sa canne contre le mur et s’assit en face de la jeune fille, sur la seule chaise disponible. Il sentait les vieux livres. De la craie ornait ses manches. Ébouriffé, avec ses cheveux blancs et crépus, on aurait dit un vieil hibou. Sa peau noire -la couleur était plutôt un mélange de marron foncé teinté de reflets violets- s’accordait avec des vêtements de lin marron et ocres. Chaque fois qu’elle le voyait, elle se demandait quel âge il pouvait avoir ?

- Je viens pour te parler de ton frère, continua t il.

- Je ne veux pas en parler.

- Alors écoute moi. Ton frère était quelqu’un de bien, quelqu’un de bon. Il voulait aider les autres.

- Vous aussi, vous aidez les autres.

- Certains aident les autres pour gagner le paradis ou la faveur de quelqu’un. Moi, je le fais égoistement pour pouvoir encore me supporter. Ton frère voulait juste aider les autres, les moins chanceux que lui.

- Et il est mort cet imbécile, tué par un sauvage, un verdoyant du dehors.

- Stupide, non, naïf, peut être. Ton frère voyait le bien avant de voir le mal. Je l’admirais pour ça car c’est rare de nos jours !

- Il aurait pu aider à Tricastin, être agriculteur ou cultivateur. Mais non, il a fallu qu’il parte avec le groupe. D’ailleurs, comment a-t-il fait pour entrer dans le groupe des doués ; il n’avait aucun talent.

- Esther a dû comme moi deviner son don.

- Il n’avait pas de don ! Je le sais, je suis sa soeur.

- Il avait un talent qui était aussi son plus grand malheur. Quand il rencontrait quelqu’un, il ressentait son état émotionnel, il éprouvait la même chose. Si la personne souffrait, il souffrait avec elle, autant qu’elle. Si elle était malheureuse, il était malheureux. Je pense que ton frère pouvait être noyé, submergé par les sentiments des autres. Le plus grave pour lui, c’est qu’il n’était plus sûr de ses propres sentiments. Son ressenti était-il le sien ou celui de l’autre ? Comment vivre avec les autres si on est trompé par ses émotions ? Il avait peur de sombrer dans la folie. Pourquoi crois-tu que vous ayez vécus isolés pendant des années, sans rencontrer personne ?

- Alors pourquoi a-t-il voulu s’installer à Tricastin ? Sur notre colline, nous étions seuls et nous étions heureux !

- Je pense que ce n’est pas par hasard si votre colline surplombe la vallée avec ses deux tours. Un jour, il a rencontré Esther et son groupe. Il a d’abord refusé de venir avec eux. Mais quelques jours plus tard, un soir, en secret, il est venu me voir. Il voulait savoir comment fonctionnait l’école. Alors je lui ai fait visiter la tour. Il a posé beaucoup de questions et toutes étaient liées à toi. Comment fonctionnait l’école pour les enfants ? Ce que tu ferais. Avec qui. Il ne m’a rien demandé pour lui. Le dimanche suivant, alors que tout le monde était à la messe, il est revenu avec toi.

- Je me rappelle, il m’a amenée directement à l’école pour vous voir, dit Plume.

- Oui, il voulait que tu rencontres d’autres enfants de ton âge. Que tu ne sois pas seule.

- Et débarrassé de moi, il a pu déguerpir tranquille avec Esther et sa clique !

- Il faut que tu comprennes que pour lui c’était très difficile de te laisser. Mais c’était encore plus dur de ne rien faire pour les autres, les sauvages livrés à eux même, à l’extérieur de Tricastin.

- Mais j’étais sa soeur ! Il aurait pu trouver autre chose. Il y a beaucoup de gens à aider ici à Tricastin sans avoir à partir.

- Il a trouvé sa voie. Peut être que tu devrais faire la même chose ? Le groupe d’Esther va repartir en expédition dans quelques semaines. Tu devrais partir avec eux.

- Je ne peux pas remplacer mon frère. Je ne suis pas comme lui.

- Je ne te parle pas de le remplacer. Si tu pars avec les anciens compagnons de ton frère, peut être que tu comprendras ce besoin viscéral qu’il avait de partir pour aider les verdoyants.

Elle demanda à réfléchir mais elle avait déjà pris sa décision. Elle voulait partir, voyager, quitter Tricastin. Dès le lendemain, au matin, elle retourna voir Mathusalem. Il lui concocta un entraînement intensif, mélange d’exercices physiques, de techniques de survie et de cours d’autodéfense. Esther ne la prendrait dans son groupe que si Plume était prête.

Pendant presque un mois, elle débarquait tous les matins, après prime. Le plus souvent, Mathusalem l’attendait devant sa table, une tasse de chicorée dans une main, un vieux livre ou magasine dans l’autre. Il lui donnait un entraînement à faire, une tache à effectuer. Une fois fini, elle revenait le voir pour son prochain programme. Au fil des jours, ils apprirent à mieux se connaître. Il lui parlait souvent de l’histoire de Tricastin et elle, de la cabane au milieu des pins.

Les jours passant, elle se confia de plus en plus au vieil homme qui prenait toujours le temps de l’écouter. Il ne remplaçait pas son frère mais elle était moins seule. Mathusalem était devenu un mélange de grand-père et d’ami, de sage et de confident. Il lui arrivait même de rire avec lui.

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