Le témoignage – Concile de Tricastin

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Le Pape se tourna vers la Générale.

- Générale Lamaison, voyez-vous un inconvénient au témoignage du novice Dominique ?

Elle se leva et regarda le Pape puis Sepulved. Celui-ci ne quittait pas le Saint Père des yeux.

- Il peut témoigner.

- Dominique, approche-toi, dit Sepulved se tournant vers le fond de la salle.

Esther alors le vit. Comme la plupart, dans cette salle, comme la Générale sa mère, personne n’avait vraiment regardé les quelques gardes aux quatre coins de la pièce. Pour ceux qui le connaissaient d’avant son entrée chez les Chevaliers de la Croix, peu l’auraient reconnu. Deux choses lui avaient valu, enfant, son surnom de Chérubin : son embonpoint qui lui donnait un visage rond et son regard débordant de gentillesse. Chérubin avait disparu. Dominique avait un corps sec, musclé et un visage carré. Surtout, son regard donnait une impression de dureté, d’intransigeance. Sa mère le regarda passer ; il resta le regard braqué sur le Pape qui, de son index, lui indiquait de le rejoindre sur l’estrade à côté de lui. Après avoir embrassé la chevalière du pape, l’anneau du pécheur, il se retourna face à l’assemblée. Il ne fit aucun signe particulier à sa mère. Sa mère n’existait pas. Il fixait un point au-dessus des tonsures des prélats.

- Nous t’écoutons, dit le Souverain Pontife.

Dominique se signa, sur sa bible qu’il conservait sur sa poitrine, puis commença son témoignage.

- Pendant la dernière foire d’Avignon, nous avons arrêté un moisi… un vert qui s’est rendu coupable de blasphème. Durant une patrouille, dans le quartier des derniers nés, derrière le Palais, il proposait aux passants de parier et miser de l’argent. En tant que verdoyant, il n'avait pas le droit de toucher des objets du culte. Pourtant, son jeu utilisait des cartes de pèlerins dont une représentation de Saint Jude, un des apôtres. Mais cela ne lui suffisait pas. Habité par le vice, il était accompagné d’un chien de race équivoque, qui répondait au nom de Jean-Paul. Ce nom avait été choisi, en toute connaissance de cause par le mécréant, pour se moquer de notre Pape et de notre église. Pour lui, la religion est un sujet de moquerie. Le plus grave, loin de garder pour lui son impiété, il attirait les badauds avec son jeu d’argent pour mieux les tromper et répandre ses mensonges blasphématoires.

L’assistance d’ecclésiastiques bruissait de mécontentement. Le Pape d’un signe de la main imposa le silence.

- Je te remercie, Dominique, pour ce témoignage très éclairant. Connaissais-tu ce verdoyant ?

- Oui, je l’ai connu à Tricastin quand j’étais enfant.

- Tu as passé toute ton enfance à Tricastin ? Tu as donc côtoyé des enfants et adultes verdoyants. Que penses-tu des derniers nés ?

- Je n’ai jamais été considéré comme l’un d’eux. Ils m’ont toujours tenu à l’écart car j’étais un premier né. Pire, j’ai souvent été pris pour cible. Ils se moquaient de moi tout le temps.

Il hésita avant de reprendre.

- Ces racailles m’avaient même donné un surnom : Chérubin. Parce que j’étais un peu gros et que je faisais beaucoup plus jeune que mon âge.

- Votre Sainteté, puis je poser une question à … au novice ? demanda Lamaison.

- Faites, Générale.

- Penses-tu avoir été maltraité parce que tu étais un immaculé ou tout simplement parce que tu étais mon fils, le fils de la Générale, cheffe de Tricastin ? L’enfant de la personne en charge est souvent suspecté d’avoir une vie plus facile. Il devient alors le souffre-douleur de son groupe.

Pour la première fois, Dominique se tourna vers elle pour la regarder droit dans les yeux.

- C’est effectivement ce que me disait ma mère, qui avait toujours tendance à défendre les derniers nés. Encore aujourd’hui, elle continue à amoindrir leurs fautes. Maintenant que je fais partie de l’Ordre des Chevaliers de la Croix, j’ai banni le mensonge ; je me suis réveillé. Ils ne sont pas comme nous !

Il reporta son regard sur le Pape ; elle n’était plus que la Générale Lamaison pour lui. Toutes les autres personnes, dans la salle, regardaient la mère qui échouait à attraper le regard de son fils.

- Merci Dominique, dit le Pape.

Après s’être penché vers le Saint Père pour embrasser la chevalière, Dominique regagna sa place au fond de la salle. Il reconnut Esther et hocha légèrement la tête avant de remettre son casque. Il reprit sa place près de la porte, une statue de marbre.

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