Réponse au défi

2 minutes de lecture

La pluie recommença avant l’aube, sans nuage, comme une fuite lente sous la voûte du monde pour le vingt-troisième jour consécutif. Elle tombait droite, silencieuse d’abord, puis un léger crépitement s’installa, semblable aux os se brisant sous le linceuil.


L’occultiste attendait nu dans la cour de pierre, au centre du cercle gravé la veille, vêtu d'un simple pendentif en béryl. Une rigole serpentait jusqu’à un bassin où s’accumulait l’eau nouvelle.


Lorsque la première goutte toucha sa peau, il tressaillit. Ce n’était pas froid. C’était intime. Une caresse lente, presque consciente, qui cherchait à reconnaître la surface du corps avant de s’y dissoudre. Il ferma les yeux.


Le chant vint.


Pas un son, pas vraiment. Une superposition. Des voix entremêlées, des fragments de phrases, des respirations, des mots sans bouche. La pluie parlait en chutes brisées, en souvenirs déliés. L’occultiste inclina la tête, comme pour mieux offrir ses tempes.


Je vous reçois, murmura-t-il.


La formule était ancienne. Inutile, probablement. Mais le rituel exigeait un cérémoniel.


Le bassin débordait déjà. Il y entra. Le bain fut d'une violence douce.


L’eau monta jusqu’à sa taille, puis sa poitrine. Chaque contact était une intrusion, brulante comme l'eau-de-vie. Il sentit des images glisser en lui : une main étrangère serrant un couteau, un enfant courant dans une rue inconnue, une femme sanglotant contre une porte close. Les pleurs résonnaient dans sa cage thoracique comme s’ils y avaient toujours été.


Il inspira.


Erreur.


La pluie entra par sa bouche. Le chant se fit plus net. Il comprenait maintenant. Non pas les mots, mais l’intention. La pluie ne racontait pas. Elle déposait.


Ses souvenirs s’effilochèrent. Son nom lui échappa d’abord, puis le sens de ses gestes. Il tenta de réciter une ancre, le petit bannissement de Salomon, mais sa langue hésita, engluée de vies étrangères.


Le crépitement s’intensifia, frappant la surface de l'onde avec une insistance presque joyeuse.
Il voulut sortir. Son corps resta.


La pluie avait trouvé ses voies.


Ses yeux se remplirent d’images. Il vit mille morts, mille naissances, mille gestes insignifiants répétés jusqu’à l’usure du monde. Il sentit la fatigue des pierres, la lenteur des racines, la brûlure des fièvres anciennes.


Il pleura.


Ou plutôt, la pluie pleura à travers lui.


La distinction n’avait plus de sens.


La caresse devint complète, totale, sans extérieur. Il n’était plus contenu. Il était traversé.


Le cercle gravé sous ses pieds se fissura.


L’eau déborda, emportant avec elle ce qu’il restait de volonté.


Dans la cour, sous la pluie sans ciel, quelque chose continua à respirer.


Quelque chose qui se souvenait de tout, sauf de lui.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 5 versions.

Vous aimez lire Lignes Obscures ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0