Chapitre 8 - Le Mnémophage (partie 4/4)

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Le réel le frappa immédiatement. Ses yeux brûlèrent d'un coup, une douleur vive remontant dans son crâne, ses blessures revenant sans filtre, pleines, brutales. Sa mâchoire tira, son œil pulsa, et une larme glissa malgré lui. Son visage se contracta, une grimace brève, incontrôlée.

Dans le réel, rien n'avait changé. Les Theta toujours en place. Beta debout, légèrement en retrait, qui l'observait sans un mot. Zeta immobile à côté de lui, les mains crispées sur son pantalon, le regard toujours vissé au sol. Epsilon absente d'ici malgré sa présence, les yeux perdus dans son terminal comme si le reste n'existait pas.

Et les six. Toujours là. Toujours enchaînés. Mais quelque chose avait changé dans leurs regards au moment où les yeux d'Eno avaient perdu leur opacité, ce voile blanc qui signalait l'absence, pour revenir au présent. Pas un mot. Pas un geste. Juste ce souffle retenu qui s'échappait enfin, à peine perceptible, presque rien. Mais réel.

Puis le mouvement arriva sans prévenir.

Beta.

Le siège pivota sous Eno, l'alignant face à elle. La mécanique tira légèrement sur ses muscles, et aussitôt son corps réagit. Une tension remonta dans sa poitrine, rapide, désordonnée.

Le stress revint. La peur. Une gêne plus diffuse, plus profonde.

— Tu as réussi ? Demanda-t-elle.

Sa voix tomba, simple, directe.

Eno hocha la tête, lentement. Sa gorge se serra légèrement avant qu'il ne parle.

— Oui… c'est sur le disque externe. Il suffit… de l'analyser. De le décrypter.

Beta sourit. Cette fois, sans retenue. Le mouvement étira son visage, visible, assumé. Elle se redressa légèrement, satisfaite, puis son regard glissa vers Zeta.

Le sourire disparut.

— Tuez Zeta. Sa voix ne changea pas. Neutre. Froide. Ce gamin travaillera à sa place désormais.

Le choc passa immédiatement dans l'air. Zeta se contracta d'un coup, son corps se repliant sur lui-même, un cri montant dans sa gorge, déformé, paniqué, tandis qu'un Theta levait déjà son arme, le canon venant se poser contre sa tempe.

Et Eno réagit. Sans réfléchir.

— Non !

Le mot sortit plus vite que son souffle. Avant la pensée. Avant même la peur. Juste ce refus brut, viscéral, celui de regarder encore une fois quelqu'un s'effondrer devant lui sans pouvoir faire autrement.

— Vous avez dit qu'il n'arriverait rien si je récupérais les données !

Sa voix trembla légèrement, mais il continua, le corps tendu malgré la douleur.

— Si vous le tuez, personne ne pourra décrypter ce que j'ai récupéré ! Il est capable de le faire, lui ! Moi non, jamais, pas pour vous !

Sa poitrine se souleva plus fort, l'air passant difficilement. Les mots sortaient trop rapidement, désordonnés, mais il ne s'arrêta pas. Il en avait assez. Assez des corps. Assez des morts. Assez de regarder des vies se brisées, s’empilées les unes sur les autres dans cet espace qui puait le sang et le métal froid. Une de plus et quelque chose en lui ne tiendrait plus.

— Même si vous me menacez de me tuer, je ne le ferai pas ! Vous ne me forcerez pas ! Je vais nulle part ! Je rentre chez moi !

— ''Eno, qu'est-ce que tu fais !'' La voix de Filie claqua dans son esprit, plus vive qu'à l'habitude.

Les mouvements se figèrent.

Le Theta suspendit son geste. Zeta resta là, tremblant, le souffle cassé, les yeux humides fixés sur Eno avec quelque chose d'indéchiffrable. Pas de la gratitude. Pas encore. Juste la stupeur de quelqu'un qui ne comprend pas pourquoi on vient de prendre ce risque pour lui.

Beta regardait Eno. Fixement.

Son visage ne bougeait pas, mais quelque chose passait dans la tension de sa mâchoire, dans le rythme de ses doigts qui tapotaient lentement contre son bras opposé. Une crispation contenue. Une irritation maîtrisée. Elle réévaluait. Il le sentit.

Puis, derrière elle, la voix d'Epsilon s'éleva. Calme. Posée. Comme si rien de ce qui venait de se passer ne l'avait effleurée.

— Virex arrive. Quinze minutes, pas plus. Ils ont de l'avance sur nos prévisions. Le signal coupé de Gine a fini par déclencher leur alerte, et quand ils ont vérifié : caméras éteintes. Ça a suffi à lancer le reste de la manœuvre. Vingt-cinq soldats, classe 4. Mais ils n'ont pas prévenu l'I.A.C. Aucun milicien n'interviendra. Ils maintiennent le secret malgré tout.

Elle fit glisser une donnée sur son écran, comme si elle venait de lire un rapport météo. Mais la phrase coupa l'espace net.

Beta souffla lentement, une respiration maîtrisée, presque contenue. Ses doigts cessèrent de tapoter son bras. Son regard revint sur Eno une dernière fois, plus froid, plus fermé, puis elle décroisa les bras et fit un simple geste de la main.

— On remballe. Attachez celui-là. Son doigt désigna Eno sans hésitation. Zeta reste. Étape finale. Brûlez tout.

Aussitôt, tout se mit en mouvement. Les Theta s'activèrent, précis, rapides, récupérant le matériel important, déconnectant les modules, arrachant les derniers éléments utiles dans une coordination parfaite. Pas un mot échangé. Pas un regard de trop. Juste cette efficacité blanche, silencieuse, qui rendait le groupe encore plus inquiétant que ses armes.

Beta, elle, se dirigea directement vers le Mnémophage, récupéra le disque externe sans un mot, sans un regard pour le reste. Elle le glissa contre elle. Puis elle se tourna vers Eta. Elle s'accroupit à côté du corps sans hésiter, sans prendre le temps de vérifier quoi que ce soit. Ses doigts saisirent le bas de sa veste et la soulevèrent.

Eno ne put pas s'empêcher de regarder.

Pas un centimètre de biologique. Rien. Le torse d'Eta était une construction pure, des plaques d'alliage sombre s'emboîtant les unes dans les autres avec une précision d'horlogerie, des conduits noirs et bleus courant entre les modules, chargés d'un liquide noir épais qui pulsait encore faiblement. Aucune chair. Aucun os. Aucune trace de ce qui aurait dû être un corps humain sous la surface. Juste de la mécanique. Froide. Parfaite. Indifférente à sa propre mort.

Ses doigts trouvèrent l'endroit précis dans le thorax, une jointure invisible entre deux plaques, et elle pressa. Le panneau céda avec un bruit dur et sec à la fois, et le liquide jaillit d'un coup, huile noire et dense, éclaboussant sa combinaison blanche sans qu'elle bronche d'un millimètre. Elle plongea la main à l'intérieur, fouilla, et ressortit une puce entre deux doigts. Petite. Presque insignifiante. Elle la glissa dans une poche et se redressa.

Pas un mot. Pas un regard pour ce qui restait ouvert derrière elle.

Le disque. Le code fantôme. Tout ce qu'Eno avait construit. Parti avec elle.

Eno sentit les mains sur lui presque immédiatement, fermes, sans douceur. On le tira, on le força, ses épaules tirant sous la contrainte, puis son corps fut projeté à côté des autres, enchaîné de nouveau. Le métal froid remonta dans son dos, dans sa nuque, et au même instant… le vide.

Filie disparut. Pas une coupure progressive. Pas un affaiblissement.

Une absence. Totale.

Son souffle se bloqua d'un coup, trop haut dans sa poitrine.

— ''Filie ?… FILIE !''

Rien. Aucune réponse. Aucun écho. Juste ce silence, compact, brutal, qui écrasa tout l'intérieur.

Un temps.

Puis la pensée tomba, sèche, violente.

— ''Putain… quel crétin…''

L'odeur arriva ensuite.

D'abord diffuse, presque imperceptible, puis de plus en plus présente, grasse, lourde, s'accrochant à l'air comme une matière invisible. Une chaleur sèche s'y mêlait, quelque chose qui piquait déjà la gorge avant même d'être respiré pleinement.

Son regard glissa sur le sol. Un pulvérisateur. Abandonné là, à quelques mètres, couché sur le côté. Il y avait un nom dessus, des caractères courts, techniques, le genre d'étiquette qu'on colle sur du matériel industriel sans chercher à être discret : PYROX-7. Sans Filie pour analyser, pour décrypter, pour lui souffler ce que ça signifiait vraiment, les lettres restèrent muettes. Juste un nom. Juste une évidence froide : quelqu'un avait préparé ça bien avant d'entrer ici.

Et devant lui, le Mnémophage prit feu.

D'un coup.

Les flammes jaillirent, vives, instables, se propageant sur la structure comme si elles suivaient un chemin déjà tracé. La lumière dansa sur le métal, déformant les volumes, et la chaleur monta immédiatement, brutale, collante. Le corps d'Eno se contracta malgré lui, ses muscles se tendant sous la contrainte.

— ''Comment le métal… peut prendre feu ?''

Aucune réponse.

Rien que ce silence intérieur, compact, qui lui rappelait à chaque seconde que Filie n'était encore plus là.

Mais il brûlait.

Autour de lui, les autres réagirent.

Dom fut le premier. Ses chaînes claquèrent dans un impact sec, une fois, deux fois, sa masse tout entière lancée contre les attaches dans une rage muette et inutile. Ori tira aussi, les dents serrées, les bras arrachés vers l'avant, le souffle court, sans un cri. Sexy hurla, un son long, déchiré, qui se perdit dans la chaleur montante. Loli pleurait, les larmes glissant en sanglots violent sur ses joues, les yeux fixés sur les flammes comme si elle cherchait encore à comprendre ce qui se passait. Meni tirait sur ses chaînes en hurlant, méthodique, obstiné, comme si la régularité du geste pouvait finir par faire céder le métal.

Et Kik ne faisait rien de tout ça.

Il regardait les flammes. La mâchoire contractée, les épaules immobiles. Pas de rage. Pas de larmes. Juste ce silence dur, compact, qui pesait plus lourd que tous les hurlements réunis.

Et eux partaient.

Le groupe en blanc quittait déjà le hangar, rapide, coordonné, sans un regard en arrière. Cette efficacité silencieuse qui ne laissait rien au hasard.

— Vous aviez promis de nous laisser en vie !

La voix d'Eno sortit brisée, accrochée dans sa gorge par l'air déjà chargé.

Beta s'arrêta. Se retourna lentement.

— J'ai promis de ne pas vous tuer de nos mains. Son regard resta posé sur lui, froid, stable. Prie pour que Virex arrive à vous avant que le feu ne le fasse. Et encore plus vite pour que la fumée ne vous étouffe pas.

Elle se détourna. Et disparut.

Derrière elle, Epsilon et Zeta franchirent le seuil sans un mot. Puis les Theta, un par un, jusqu'au dernier. La porte ne claqua pas. Elle se referma doucement, proprement, comme si rien d'extraordinaire ne venait de se passer de l'autre côté.

Ce détail-là fut le pire.

Le silence dura à peine une fraction de seconde avant que tout n'explose. Dom tira de toutes ses forces, ses chaînes vibrant sous la tension, ses muscles gonflés, ses mouvements violents, répétés. Les autres hurlaient, tiraient, tentaient de se libérer dans des gestes désespérés. Le métal grinçait, les attaches résistaient.

— ''Putain… l'Interface ! Allez, encore, craque encore ces foutues chaînes. Allez, concentre-toi. Concentre-toi !''

La pensée s'imposa, mécanique, désespérée. Mais la panique le prit.

Sa respiration se fragmenta, trop courte, trop haute, impossible à contrôler. Chaque fois qu'il fermait les yeux pour chercher l'Interface, la chaleur le ramenait. L'odeur. La fumée qui grimpait encore et encore, s'épaississant à chaque seconde. Et les flammes qui avançaient, visibles même derrière ses paupières closes, leur lumière orange qui pulsait contre sa peau.

Les hurlements de Sexy. Les sanglots de Loli. La rage de Dom, d'Ori, de Meni, leurs chaînes qui claquaient sans jamais céder. Tout ça entrait en lui, se mêlait, écrasait ce fil ténu qu'il essayait de tenir.

Il rouvrit les yeux. Les flammes étaient plus proches.

Il les referma. Rien. L'Interface restait hors de portée. Il n'y arrivait pas.

La fumée monta encore. Rapide. Dense.

Elle s'étendit dans l'air, s'infiltra partout, glissa dans chaque respiration. Les flammes couraient sur le Mnémophage, puis sur les structures autour, léchant le métal qui brûlait.

La chaleur monta encore, écrasante, et la fumée entra en lui. Directement. Sans filtre. Elle accrocha sa gorge, brûla sa trachée, serra ses poumons. Eno toussa violemment, son corps se pliant malgré lui, cherchant de l'air qui n'existait plus.

Autour, les autres cédaient.

Sexy tomba d'abord. Son corps se relâcha d'un coup, sans bruit, sa tête retombant sur l'épaule, ses chaînes seules la maintenant encore debout avant de le laisser s’écraser au sol. Loli juste après, dans le même silence, le même abandon soudain. Puis Kik, ses yeux se fermant lentement comme s'il choisissait de partir.

Puis Meni. Il ne hurla pas. Il ne se débattit pas. Il regardait encore les flammes quand ses épaules s'affaissèrent, doucement, et que tout en lui s'éteignit. Eno le vit. Il ne put rien faire d'autre que le voir.

— ''Putain… Putain !''

Dom tenait encore. Il hurlait, se débattait, ses chaînes claquant contre le métal dans des impacts secs, sa masse tout entière lancée contre les attaches dans une rage inutile et magnifique. Ori aussi, les larmes coulant librement sur ses joues, son corps tremblant d'un effort qui ne servirait à rien.

Puis les larmes montèrent chez Eno. Silencieuses. Chaudes.

Pas de peur. Pas vraiment. Quelque chose de plus simple, de plus nu. Le regret d'être là. D'avoir couru dans le mauvais sens. D'avoir lâché la main d'Angy pour ça.

Son souffle se brisa encore, plus court, plus difficile. Le noir commença à monter, lentement, envahissant sa vision par les bords, grignotant la lumière des flammes.

— ''Put…ain…''

Ses muscles lâchèrent. La tension s'effondra d'un coup. Les flammes dansaient autour de lui, la lumière se brouillait, la fumée prenait tout.

Dom. Encore debout. Encore en train de se battre. Mais plus pour fuir. Son corps tout entier tendu vers Ori, arc-bouté dans ses chaînes, les muscles gonflés à se rompre, cherchant à réduire cette distance de quelques centimètres qui les séparait encore. Et Ori, les yeux braqués sur lui, hurlant son nom derrière son bâillon, un son étouffé, déformé, méconnaissable, tendant elle aussi ce qu'elle pouvait tendre vers lui. Une dernière fois. Juste pour le toucher.

Un œil se ferma. L'autre.

Son corps bascula. Lourd. Et Eno ne sentit même pas le sol.

L'inconscience le prit.

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