Pas Sans Eux
Cela fait maintenant un an et demi que Yakov vit chez sa sœur qui lui a aménagé un étage juste pour lui. Ils ont appris à se connaître, à vivre ensemble et à être présents l’un pour l’autre.
Par ailleurs il sait se rendre aussi disponible qu’il peut pour Victor et Zélie, son neveu et sa nièce qui ont respectivement huit et six ans.
Lui est très actif, il bouge partout, tout le temps. C’est un petit garçon qui ne tient pas en place, cette hyperactivité est d’ailleurs la cause de pourquoi il est inscrit à autant de sports, foot le mercredi après-midi, basket le samedi et natation pour le dimanche matin. Bavard, à l’école il est considéré comme un élément perturbateur même s’il possède des notes plutôt correctes.
Tandis que sa petite sœur est plutôt de nature timide, réservée et dans son coin. Elle ne parle pas beaucoup et préfère la lecture à n’importe quel sport, et pour ce qui est de l’école c’est une élève modèle, personne n’a rien à lui reprocher, à moins qu’il ne faudrait un peu plus participer à l’oral.
Yakov est très fier de sa famille, sa sœur a un travail assez bien rémunéré, les enfants n’ont aucun manque, leur mère, malgré l’absence du père, subvient à tous leurs besoins et assouvie la plupart de leurs envies, ce qui fait que Yakov peut rester tranquille et profiter de ces petits moments de bonheur, disons qu’il rattrape, du moins il essaye, ses années perdues en prison.
Il ressent quand même un certain manque, il ne saurait pas dire quoi mais il y a cette chose, indéfinissable pour le moment, qu’il se dit ne pas retrouver depuis qu’il vit en France. Mais qu’est-ce que c’est ? Il n’en parle pas tout de suite à sa sœur puis un jour vient cette conversation :
- Fadila ?
- Oui Yakov.
- Il faudrait que je te parle d’un point qui me taraude.
- Qu’il y’a-t-il ? Les enfants t’ont embêté ? Tu veux retourner au pays ? Oh ! Pire ? Tu as fait quelque chose de mal ?
Il est vrai que sa sœur a tendance à très très vite s’emballer sans savoir de quoi il s’agit et cela rend Yakov encore plus anxieux qu’il ne l’est déjà.
- Mais pas du tout, les enfants sont à l’école, le pays ne me manque pas et pourquoi aurai-je fait quelque chose de mal ? Je ne suis quasiment jamais sortie depuis que j’habite chez toi.
- Je ne sais pas, j’ai demandé par…précaution ?
- Précau…oh et bien laisse tomber.
- Non pardonne-moi, de quoi voulais-tu que nous discutions ?
- Et bien à vrai dire je ne sais pas comment m’exprimer à ce sujet. Je suis très bien ici, je t’assure que là n’est pas le problème, de plus nous arrivons à la période de Noël et je ne voudrais pas gâcher l’ambiance pour les enfants, mais il y a bien une chose qui me perturbe.
- Alors dis-moi laquelle, arrêtons de tourner autour du pot !
- Justement ! C’est là que se pose un souci, je ne sais pas laquelle c’est !
- Ecoute, attendons que les enfants rentrent de l’école et nous irons nous promener, prendre l’air te sera sûrement bénéfique.
L’après-midi passe, les enfants rentrent et en ce Vendredi 18 Décembre 2020 il neige sur Paris, La Dame de Fer devient de plus en plus blanche et notre petite famille se balade. Yakov réfléchis :
- A quoi penses-tu ? Demande Fadila.
- A notre discussion de ce midi, je pense qu’en fait le manque profond que je ressens est celui d’être entouré de gens comme moi.
- De gens comme toi ? Comment ça « comme toi » ?
- Et bien de criminels.
- Oh ! Si je comprends bien tu es en train de dire que pour te sentir bien ta sœur, ta nièce et ton neveu ne te suffisent pas ? Il te faut avoir des délinquants près de toi. Je ne te comprends pas, je pensais pourtant faire de mon mieux.
- Fadila, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, c’est simplement que je me retrouve aujourd’hui à avoir cinquante-neuf ans, j’ai presque passé autant de temps de ma vie en liberté que derrière les barreaux, j’ai fréquenté autant de mauvaises personnes comme de gens biens et ce que je voudrais en fait c’est aider les jeunes qui se prédestinent mal à faire mieux que moi. Aller en prison n’a jamais aidé personne et cela peut même détruire un Homme. Regarde les infos, aujourd’hui un fort pourcentage de jeunes entre dix-huit et trente ans tournent mal, entre les vols, les viols, le harcèlement, les accidents et j’en passe. Je veux simplement un meilleur environnement social pour les adultes de demain, pour Victor et Zélie.
- Je vois bien ce que tu veux dire mon frère, mais que veux-tu faire ? Désolée de te dire ça comme ça mais ici, pour les gens, tu n’es personne. Je veux dire hormis la police d’Israël et nous ta famille personne ne sait qui est Yakov ELEDFASI.
- Nan oui, je sais bien. Mais j’avais pensé à une sorte d’organisation ou association, un local ou tout le monde, hommes, femmes, majeurs, mineurs, français ou étrangers pourraient venir, s’asseoir pour parler d’eux, de leur vécu et/ou écouter les autres. Un lieu où l’on raconterait les pires choses sur nous sans avoir peur de se faire juger.
- Mmh, en gros les délinquants anonymes ?
- Arf…écoute Fadila tu as sûrement raison, c’est une idée à la noix mais ce ton moqueur n’est pas obligatoire, je te parle d’un projet qui me tient à cœur.
- Non Yakov, pardon je me suis mal exprimée. C’est simplement que tu connais l’être humain tout autant que moi, personne ne viendra, les gens ne sont pas assez fous pour s’auto balancer, surtout pas envers des gens qu'ils ne connaissent pas. Et puis, comment ferais-tu pour savoir si un tel ou une telle viendraient partager de vraies expériences qui leurs sont arrivées ?
- Ce que tu dis n’est pas faux et je t’avoue avoir pensé comme toi au début, mais il suffirait de peut-être juste pouvoir se renseigner auprès de ses gens, avoir une copie des casiers judiciaires. En ce qui me concerne je compte parler de ce que j’ai vécu au pays face à chaque nouvel adhérent, cela apporterait certainement un climat de confiance et tout de suite après je montre mon dossier pour leur prouver que je dis la simple et pure vérité. Il se pourrait que cela en aide un ou deux à se lever et se confier.
- Yakov, tu es mon frère, je t’aime, ce que tu dis me touche et il vrai que je n’ai jamais entendu parler de ce genre d’activité, je suis prête à m’engager là-dedans avec toi et je te promets de toujours faire de mon mieux pour t’accompagner et te soutenir dans ce projet.
- Merci ma sœur, je me sens bien mieux de t’en avoir parlé et surtout de savoir que tu es derrière moi.
- Même en cas de chute, mes enfants et moi seront toujours ta famille. Et, bon, à partir de ce soir ce sont les vacances mais je te propose que lundi à la première heure nous commencerons le repérage en agences immobilières pour trouver le lieu, le local parfait pour accueillir tout ce petit monde.

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