Chap 74 : Quelqu'un peut me répondre

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Combien de temps s'est-il écoulé depuis mon arrivée ? Un jour ou peut-être deux ? Je reprends peu à peu conscience du monde qui m’entoure même si certaines lignes restent floues. J’ai l’impression de voir un film au ralenti. Le réalisateur, facétieux, a pris un malin plaisir à occulter des passages pour entretenir le mystère. Le dernier son gravé dans mon crâne, un coup de feu. Puis, c’est le trou noir. Comment ai-je pu passer d'un sous-bois, les pieds glacés dans un tas de neige à cet endroit tout confort ? Confort somme toute relatif, étant donné ma situation. J'ai les mains attachées dans mon dos et les chevilles entravées au pied du fauteuil. Le miroir de la penderie renvoie une image bien peu flatteuse de mon état. Sans parler du mal de tête qui tambourine sous mon cuir chevelu.

Seul soulagement, dans ce tableau plutôt sordide à quelques jours de Noël, je suis toujours vivant. Je ne comprends pas pourquoi j’ai eu le droit à une telle faveur. À moins qu'ils attendent l'heure idéale pour se débarrasser de ma carcasse. Par chance, ils ne m’ont pas balancé au fond du Saint Laurent. Mon corps serait remonté à la surface tôt ou tard à la fin du dégel. À moins que je ne nourrisse les poissons. Je vais m’abstenir de leur mettre de telles idées dans la tête.

J'essaie de rembobiner le scénario pour tenter de percevoir des détails de cette soirée obscure où tout a basculé. Malgré mes protestations et son état très faible, Peter a voulu se lever pour s'extraire du véhicule. Selon ses dires, je devais décamper au plus vite. Pourquoi ma pomme plutôt que la sienne devait être sauvée ? Était-il au courant de quoi que ce soit ? Il n 'avait qu'une obsession, fuir sans plus attendre. Dans son regard se lisait la peur. Sa belle assurance, son arrogance dont il avait fait preuve à chacune de nos rencontres s’étaient évanouies dans un filet de larmes, source dans laquelle se nourrissait son désespoir.

D'un accord silencieux, nous avons franchi la première étape, le remettre sur ses deux pieds. À ce moment-là, j'ai bien eu conscience que nous n’irions pas bien loin. Il m’a juste annoncé qu'il servirait de diversion pour que je file en douce. D'après lui, je pourrais retrouver la grande route et sûrement une voiture prête à me ramener en centre ville. J’ai râlé pour la forme, il était hors de questions que je laisse en plan. Nous partirions tous les deux ou aucun.

Dehors, nous avons perçu qu’il y avait des points de discorde entre les protagonistes. Le ton montait crescendo. Trop concentré à ne pas faire de bruit, je n’ai pas compris quel sujet pouvait les tirailler. Quelque part je m'en moquais. Ma priorité était de lever le camp au plus vite. Seul hic à ce projet, comment avancer dans le noir dans un monde inconnu. Le froid s'était intensifié. Peter alternait somnolence et sursaut. Je ne savais pas ce qui avait pu le mettre dans cet état. Il avait besoin de soin au plus vite. Je ne voulais pas avoir sa mort sur la conscience. À cette heure, le doute persiste et me vrille l'estomac.

Petit à petit des éléments remontent à la surface. Nous avons réussi à atteindre la porte du camion, j’ai jeté un œil avant de nous extraire de notre boîte en fer. Le chemin était libre, les kidnappeurs se tenaient à l'écart de la route, sûrement pour ne pas attirer l'attention. Enfin qui oserait s’aventurer à cette heure dans un chemin de terre loin de toute civilisation ? Il est où le grand méchant loup, songé-je pour me donner un peu de courage. Peut-être qu'il était dans les parages, tapi dans l'ombre prêt à surgir pour me dévorer. Arrête de délirer, ai-je alors pensé. Franchement, il a toujours le mauvais rôle ce canidé, plaisantais-je à voix basse sous le regard incrédule de Peter. Il devait croire que j’avais perdu la tête.

J’ai posé le pied au sol. J'avais soulevé Peter pour le porter. Léger comme une plume, ce fut un mince exploit. Je n'avais pas pris en compte que le camion se trouvait dans un fossé. Sous le poids de nos corps, je me retrouvais enfoncé dans la poudreuse jusqu'à mi-cuisse. Ce contretemps n'étais pas à notre faveur, ni le “putain” que je laissai échapper. Les deux additionnés avaient attiré l'attention de nos gardes du corps qui se pointèrent illico presto. Le plan d'évasion venait de prendre un sacré coup dans l'aile. Retour au point de départ sans passer par la case liberté. Je m’en suis voulu d'être aussi niais.

Ils ont attrapé Peter pour l'installer sur le siège arrière d'une berline. Le moteur tournait, prêt à partir. Le plus jeune m'administra un uppercut dans l'estomac. Je titubai avant de terminer un genou a terre, le coup de pied en pleine face n'arrangea en rien mon état. Un filet de sang glissa sur la neige, traçant les contours de la dérouillée qui s'ensuivit. Je servais de punching-ball ou plutôt de sparring partner au novice. Les autres le regardaient, l'encourageant à poursuivre la démolition de mon égo. Quand je tentais de me redresser pour ne pas encaisser l’avalanche de coups, une barre de fer venait heurter l'arrière de mes jambes. Finalement, le combat était tout sauf loyal. Je n’avais aucune chance de sortir indemne de cette confrontation.

Je subis un linchage en bonne et dû forme, aucune issue de secours ne se profilait à l’horizon. J’attendais juste le moment où lasser, mon bourreau stopperait le massacre. Je fermai mes paupières pour percevoir dans l'obscurité le regard doux et vert de Lucas en songeant à tout ce que je voudrais vivre à ses côtés si nous avions encore la chance de pouvoir l'expérimenter. En même temps, je m'en voulais de lui causer du souci, parce qu’il avait dû apprendre pour ma disparition.

À plat ventre dans la neige, je ne sentais plus la douleur. Mon calvaire ne dura pas des heures, ils avaient sûrement bien mieux à faire. Si ce n'est de passer leur mauvaise humeur sur ma face de sale gosse comme il ne cessait de jacasser. Si c'était le rite de passage du bleu pour intégrer le groupe de mafieux, je pense qu’il a validé haut la main cette étape. Quoi de mieux que vouloir ôter l’envie au fouineur que je suis de remettre son nez dans leurs affaires. J'entendais en boucle le boss derrière lui demander de faire une pause parce que je devais rester en vie encore quelques jours. Quel honneur ! À moins que ce soit, quelle horreur !

Dans la cohue, je n’ai pas tout saisi, ce qui s’en est suivi. Des cris ont attirés mon attention, puis une déflagration et l’impression de n’être plus que le spectateur passif de la scène finale. Les coups administrés par le complice du bleu ont cessé, s’en est suivi un bruit sourd. Allongé sur ma droite, un mec sans vie me tenait compagnie. Je ne comprenais rien. Les autres vociférèrent qu’ils ne devraient pas traîner là. Selon leur indique, les flics étaient en route. Dans la précipitation, ils m’ont attaché les mains avec la ceinture du cadavre, bandé les yeux avec le premier truc qui trainait. Je ne préfère pas savoir où ils l’avaient trouvé. En deux temps trois mouvements, ils m’ont choppé par les pieds et les bras pour me jeter dans un coffre. Ma tête a tapé sur un truc dur. La voiture a démarré sur les chapeaux de roues me balançant de droite à gauche.

Au cours du voyage, nous avons fait un arrêt après plusieurs kilomètres. J’ai entendu le bleu dire que c'était le terminus pour Peter. Cette information m’a glacé le sang. Au plus profond de moi, j'espère encore qu’ils l'ont posé dans un hôpital pour le remettre sur pied. Je ne sais pas pourquoi mais je pense que la bande de malfrats n'avait pas pour consignes de l'éliminer mais plus de le faire disparaître de la circulation pour un temps. Après ce dépose minute, nous avons repris la route et j’ai atterri sur ce fauteuil avec une entaille sur le front et un filet de sang séché sur mon visage. Il existe un trou béant entre ces deux moments.

Je voudrais bien m’extirper de cette toile d’araignée, sortir le plus rapidement de ce pot de miel. Je tente de réfléchir, pas facile, quand on a le sentiment que les choses nous échappent. Mon cerveau est embrumé. Des voix familières m'interpellent, elles raisonnent de l’autre côté du mur. Je dois délirer. Je tends l’oreille pour tenter d’entendre les échanges. Il y a deux personnes, voire trois. Comment auraient-ils pu me retrouver ? Est-ce possible que Jérémie soit dans les parages et que Lucas l’accompagne. Ont-ils été pris au piège à leur tour et tentent de s’échapper ? Je ne sais quoi penser, peut-être que le coup que j’ai pris sur la tête provoque des mirages sonores. Suis-je éveillé ou dans une de mes terreurs nocturnes ? Je n’ai qu’à hurler pour attirer l’attention, le hic aucun son ne veut sortir de ma bouche.

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