Chapitre 19 : Cléo

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Cléo était fascinée par tout ce qu’elle apprenait dans ce nouveau monde, mais Syn la fascinait plus encore. Il avait ce côté elfique et insaisissable qui semblait sorti tout droit du Seigneur des Anneaux. Plus d’une fois, elle avait voulu en savoir plus à son sujet – ses origines, ses pouvoirs, son espèce – mais il éludait toujours ses questions par un froncement de sourcils ou un sourire en coin.

Malgré tout, elle avait trouvé en lui un professeur digne de ce nom. Il les poussait toujours plus loin dans la réflexion, à les malmener pendant les séances de combat et surtout à les encourager dans le maniement de leurs pouvoirs. Sur ce sujet, Cléo était très frustrée de faire partie des élèves moyens, voire carrément mauvais.

Elle avait finalement découvert que l’air était son élément. Cela ne l’avait guère surprise, elle avait toujours aimé sentir le vent caresser sa peau et elle avait une personnalité assez volatile, elle adorait sauter d’une idée à une autre.

Lors de leur dernière séance d’entraînement, Syn leur avait appris à canaliser un minimum de pouvoir pour réaliser des actions simples : allumer une bougie pour Ilana, créer un filet d’eau pour Jorick, faire grandir une fleur pour Caleb, Lysandra devait essayer de deviner les pensées de l’un d’entre eux, Liam devait essayer de faire apparaître un arc électrique et elle avait pour objectif de déplacer un objet grâce au vent. Un exercice plutôt simple en apparence. Une catastrophe en réalité.

Alors qu’Ilana, Jorick et Caleb avaient brillamment réussi l’exercice, elle s’était trouvée incapable de soulever la branche de plus de quelques centimètres. Elle en avait été rouge de honte, elle détestait être dernière de la classe. Quoique pour se rassurer elle aurait pu se dire que Liam et Lysandra avaient fait pire qu’elle. Liam n’avait même pas voulu essayer tandis que sa cousine avait cru capter les pensées de Jorick alors qu’il était simplement en train de marmonner. Mais, rien n’effaçait son échec.

Elle s’efforçait d’oublier ses mauvais souvenirs dans un livre quand quelqu’un frappa à la porte de sa chambre. Sa sœur entra, les mains débordant de tartines de miel.

— Je me suis dit que tu avais envie de noyer ton chagrin dans la nourriture, lui lança-t-elle avec un clin d’œil.

Cléo rit de bonne grâce, sa sœur la connaissait bien, elle savait toujours comment alléger l’atmosphère.

— On ne peut rien te cacher, répondit Cléo en lui faisant de la place sur son petit lit.

Les filles se régalèrent, mettant des miettes partout sur la couverture. L’estomac bien rempli de Cléo lui fit oublier quelques instants son échec. Elle savoura ce moment complice avec Ilana, ces instants étaient rares ces derniers temps. Ces dernières semaines, ils avaient été pris dans un tourbillon d’événements qui ne leur avait que peu de temps pour se poser et réfléchir.

— J’ai vu que tu te sentais mal de ne pas avoir réussi tout à l’heure. Tu sais, ce n’est pas grave de ne pas tout savoir faire du premier coup, dit Ilana en passant son bras autour des épaules de sa sœur.

— Justement, d’habitude, je réussis tout. Je n’ai jamais besoin d’apprendre ou de réviser, j’y arrive c’est tout, soupira Cléo.

— Et bien, bienvenue dans le monde des gens normaux, blagua Ilana. Tu verras tu vas y arriver, il te faut juste un peu d’entraînement. Je crois en toi.

Ce sourire franc, plein de confiance, suffit à apaiser Cléo. Avec sa sœur à ses côtés, elle se sentait capable de tout.

— Merci de m’avoir remonté le moral, dit-elle en enlaçant sa sœur. Bon allez, j’ai assez déprimé pour aujourd’hui ! Je vais aller trouver Syn, j’ai quelques questions à lui poser sur un passage que j’ai lu dans un livre.

Elles sortirent en même temps de la chambre, Ilana retournant vers l’atrium tandis que Cléo poursuivit sa route vers le bureau de son professeur.

Même aux heures les plus chaudes de l’après-midi, les couloirs du Temple restaient frais grâce aux vieilles pierres. Les poils de ses bras nus se hérissèrent sous la fraîcheur de l’air. Cet endroit était construit tel une cathédrale, avec ses vieilles pierres et ses hauts plafonds voûtés. Elle appréciait particulièrement le silence solennel qui y régnait. Après un énième virage, elle se retrouva devant la porte du bureau de Syn. La couleur du bois de la porte avait vieilli et, ce qui autrefois devait être un marron profond, était désormais du bois noirci. Elle allait frapper lorsqu’elle entendit des éclats de voix provenant de l’intérieur. Elle colla son oreille contre la porte, intriguée.

— Vous aviez dit que nous pourrions compter sur leur soutien ! s’énerva quelqu’un, un homme d’après la voix.

— Pour l’instant ils ne sont pas encore prêts, ils peinent à comprendre le fonctionnement de leurs pouvoirs, rétorqua Syn, impatient. Que dire de leur aptitude au combat…

Cléo fronça les sourcils. Alors comme ça nos progrès laissent à désirer, sympa. La discussion reprit.

— Nous avons besoin d’eux, l’Ombre s’étend toujours plus loin dans le royaume de Valdris. Nos forces s’amenuisent. Si je pouvais dire à nos troupes que les élus marchent parmi nous, elles se battraient avec deux fois plus d’ardeur, argumenta l’inconnu.

— J’ai dit non Tobin, vous n’obtiendrez rien de plus de moi.

Son ton ne souffrait aucune contestation, il avait pris sa décision. Le bruit d’une chaise qui racle le sol tira Cléo de son espionnage. Vite, il faut que je me cache. Elle regarda partout autour d’elle afin de trouver une cachette et finit par jeter son dévolu sur un interstice entre le mur et une colonne. Elle arriva à s’y glisser, même si le bout de ses pieds dépassaient légèrement. Elle croisa les doigts pour que Syn ou l’inconnu ne la remarquent pas. Son cœur battait si fort qu’elle craignit son professeur l’entende. La pierre froide du mur lui glaçait le dos, et chaque seconde semblait durer une éternité.

La porte s’ouvrit à la volée. Un grand blond sortit en trombe — Cléo n’eut qu’un aperçu de son visage, mais ses yeux bleus la frappèrent. Lorsqu’elle osa relever la tête, Syn se tenait dans l’embrasure, bras croisés, la fusillant du regard. Pour la discrétion, c'est loupé. Elle sortit de sa cachette, penaude, tel un enfant pris en flagrant délit.

Syn la fixa un long moment sans rien dire. Ses yeux, d’ordinaire calmes et insondables, lançaient cette fois des éclairs.

— Tu as souvent l’habitude d’écouter aux portes, Cléo ? demanda-t-il d’une voix basse, mais tranchante.

— Seulement quand les conversations concernent moi, répliqua-t-elle avec une insolence calculée.

Il arqua un sourcil, et elle crut percevoir l’ombre d’un sourire sur son visage, mais il disparut aussitôt.

— Ce n’est pas toi que cela concernait, dit-il simplement.

— Ah non ? Alors ce n’est qu’une coïncidence si j’ai entendu que nous étions apparemment… incompétents ?

Syn soupira et passa une main sur son front. Il semblait las de se battre sur tous les fronts à la fois.

— Tu n’aurais pas dû entendre ça.

— Peut-être. Mais c’est vrai, alors ? Tu penses vraiment qu’on n’est pas prêts ?

Il la regarda longuement, et cette fois son ton perdit un peu de sa froideur.

— Je pense que vous ignorez encore à quel point le monde dans lequel vous êtes tombés est dangereux.

— Donc tu nous caches des choses.

Il esquissa un léger sourire ironique.

— Je vous préserve de choses que vous ne pourriez pas encore comprendre.

Cléo croisa les bras, piquée au vif.

— Tu parles comme un vieux sage de conte de fées. On dirait que tu nous prends pour des enfants.

Syn resta silencieux, son regard se perdit un instant dans le vide, avant de murmurer :

— Si seulement tu savais à quel point vous l’êtes encore.

Cette phrase résonna étrangement dans le silence du couloir. Cléo ne sut que répondre. Derrière l’autorité du professeur, elle perçut quelque chose d’autre — une fatigue, peut-être même une peur.

Elle aurait voulu le questionner davantage, mais Syn reprit aussitôt son masque impassible.

— Retourne à tes quartiers, Cléo. Évite, à l’avenir, d’écouter ce qui ne t’est pas destiné.

— Oui, maître, répondit-elle avec un petit sourire insolent avant de tourner les talons.

Cléo s’éloigna d’un pas vif, le cœur battant encore de l’échange. Elle se sentait autant vexée que troublée. Syn avait une manière de la désarmer sans élever la voix, sans colère… juste avec ce calme glacial qui la mettait hors d’elle.

Elle descendit les escaliers menant vers la cour intérieure, où un vent léger s’engouffra aussitôt dans ses cheveux. L’air. Son élément.

Elle leva les yeux vers le ciel clair qui s’étendait au-dessus du Temple. Peut-être qu’il avait raison. Peut-être qu’elle n’était pas encore prête. Mais elle comptait bien le prouver par elle-même, pas attendre qu’il la juge digne. Un sourire têtu étira ses lèvres.

— On verra bien qui a raison, murmura-t-elle pour elle-même avant de reprendre sa marche.

Derrière elle, sur le seuil de son bureau, Syn observait sa silhouette s’éloigner dans la lumière déclinante. Un instant, son regard s’adoucit presque imperceptiblement. Puis il referma la porte, le visage à nouveau impassible.

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