Collège

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Premier problème. Hugo, comme trop souvent, avait traîné au lit. À son troisième passage, Valentine avait finalement dû hausser le ton.

L’accueil dans la cuisine, où le reste de sa famille avait presque terminé de prendre le petit-déjeuner, avait donc été glacial. Regard noir de son père, pas un mot de sa mère et dédain savamment calculé de Chloé. Seule Ambre tentait maladroitement de détendre l’atmosphère en jouant bruyamment avec ses céréales, ce qui produisait l’exact effet contraire.

Hugo était déjà en retard : la course contre la montre avait commencé.

— Hugo, dès que tu as terminé ton petit-déj’, tu vas te brosser les dents et faire ton lit. Et dépêche-toi, il ne te reste plus beaucoup de temps, l’avait interpellé Valentine.

— Je te préviens Hugo, avait surenchéri Jérôme, si tu rates encore ton bus et que je suis obligé de t’accompagner au collège, ça va mal se passer ! Tu ne seras pas près de sortir de ta chambre le week-end prochain !

— Pfff ! Il ne l’aura jamais, avait commenté Chloé dans un sourire moqueur en enfilant son manteau. Bisous, à ce soir ! avait-elle lancé en attrapant son sac avant de quitter la maison.

Hugo avait bien compris que ce dernier message ne lui avait pas été adressé.

Finalement, après un sprint effréné — histoire de bien commencer la journée — il était parvenu à l’arrêt de bus au moment où celui-ci arrivait.

Atmosphère moite et chaude. Vitres couvertes de buée, plus ou moins taguées. Air saturé d’humidité et d’un mélange d’odeurs indéfinissables, désagréables.

Hugo avait remonté l’allée centrale presque jusqu’au fond et était venu s’asseoir à côté d’une jeune adolescente qui regardait à l’extérieur.

— Wesh Elo’, ça va ?

— Arrête un peu avec ça Hugo. T’es chelou, tu te prends pour Mathéo et ses potes ?!

— Oh ça va, commence pas, c’est pas le jour.

— Qu’est-ce que t’as ?

— Oh rien de spécial. C’est comme d’hab’ : les darons sur mon dos, Chloé qui me vanne dès qu’elle peut, ma petite sœur ultra chiante, le collège… tout quoi !

— Ah ben ça va, c’est cool !

— Ouais… on va dire ça.

Elo’ — Élodie — et Hugo se connaissaient depuis l’école primaire. Au collège, ils n’étaient plus dans la même classe, mais ils avaient conservé leur amitié.

Elle avait été la « nouvelle » à la rentrée de CM1, lorsque ses parents avaient emménagé dans la région.

Blonde, assez menue, mais aussi grande que lui, elle paraissait timide au premier abord. Elle avait en réalité un caractère bien affirmé. Hugo en faisait régulièrement l’expérience. Clairement, dans le duo qu’ils formaient, l'alpha, c’était elle.

Hugo n’aurait pas su dire s’il la trouvait jolie. Il ne s’était jamais, jusqu’à présent, posé la question. Il n’en avait donc aucune conscience.

En revanche, il avait un avis très arrêté sur son style, qu’il qualifiait de « classique excentrique ». Cela ne correspondait à rien, mais il trouvait que ça sonnait plutôt bien. « T’es sérieux là ? » avait rétorqué Élodie lorsqu’un jour, il lui en avait fait part.

Ils se voyaient quasiment quotidiennement. D’abord dans le bus, puis au collège. Leurs maisons étant éloignées d’un peu plus de 800 mètres, il n’était pas rare qu’ils passent leurs après-midi de week-end ensemble. C’était d’ailleurs un bon levier de pression pour ses parents, qui le menaçaient régulièrement du désormais célèbre : « Fais ci, termine ça, sinon tu n’iras pas chez Élodie aujourd’hui ! ».

Évidemment, au collège, cette proximité n’avait échappé à personne. De l’avis général, Élodie était le crush d’Hugo. Lui ne s’en était jamais rendu compte. Pour la jeune fille, en revanche, cette fausse rumeur lui garantissait une certaine immunité qui l’arrangeait bien. Sans jamais la confirmer, elle ne la démentait pas non plus.

Le bus, qui avait fini par se garer à proximité du collège « Nelson Mandela », déversa son flot d’élèves. Bonjour poli et entendu au surveillant posté devant le portail d’entrée. Deux ou trois vannes bien senties à quelques connaissances, en guise de bonjour.

Hugo jeta un regard vers l’horloge du bâtiment administratif.

« Moins cinq ! Déjà ! Va falloir y aller. Et c’est parti pour l’enfer interminable. En plus, on commence par allemand. Génial, ça va être un vrai calvaire. Quelle journée de m…

Salut Hugo, à tout’ ! »

Il avait été interrompu dans ses funestes pensées par la voix d’Élodie, qui partait rejoindre sa salle de cours.

« À tout’ ! »

« Guten Morgen zusammen! Los, setzt euch hin, holt eure Sachen raus, und bitte in Ruhe! »[1]

Madame Kowalski, la prof d’allemand, était d’origine polonaise. Elle l’avait annoncé lors de son premier cours, presque sur le ton de la confidence, comme un secret un peu honteux. Cette précision, et surtout la manière dont elle l’avait donnée, avaient instantanément suscité une sorte de malaise parmi les adolescents.

De fait, son allemand était teinté d’un accent slave, ce qui pouvait parfois rendre la compréhension encore plus difficile. En tout cas, Hugo usait et abusait largement de cet argument pour justifier de ses piètres performances en la matière.

« Kowax » ou « le cauchemar » comme l’avaient rapidement surnommée les élèves, était petite, maigre, sèche, presque rabougrie. Son visage, marqué par quelques rides profondes et sévères, était entouré d’une coiffure faite de cheveux fins et courts, poivre et sel, souvent en bataille.

Son regard, d'un bleu acier, vous transperçait. Il avait le don de vous plonger dans un sentiment de culpabilité profonde, même si vous n’aviez rien à vous reprocher. Son teint pâle, presque jaune, complétait ce tableau peu engageant.

Invariablement vêtue d’un imperméable d’une couleur douteuse, d’un pantalon de toile hors d’âge que ses maigres jambes ne remplissaient pas et d’un pull informe, soit gris, soit beige, elle ne se séparait jamais d’une sacoche de cuir usée.

Son ton était tantôt énergique et martial, tantôt fielleux et sournois. Elle avait une pédagogie qui n’appartenait qu’à elle et à laquelle les élèves ne comprenaient rien. Sans véritable structure, ses cours alternaient entre anecdotes datant de la guerre froide en Allemagne de l’Est et de longs points de grammaire trop pointus et subtils pour son auditoire.

De l’avis de tous, une heure d’allemand avec « Kowax » était le summum de la «  péniblitude ». Madame Kowalski, était assurément la prof’ la plus détestée de tout le collège.

Et ce matin, « Frau Kowalski », comme elle avait demandé qu’on l’appelle, était particulièrement en forme.

Dès le début du cours, elle avait pris à partie Luca, un des élèves de la classe d’Hugo. Alors qu’il terminait de sortir ses affaires de son sac, elle l’avait interpellé sur un ton faussement bienveillant masquant à peine son agressivité :

— Je vous en prie, mon cher Luca, prenez tout votre temps, je vais patienter encore un peu… Je suis là pour vous apprendre l’allemand, pas pour vous materner, avait-elle repris sèchement.

Luca s’était instantanément figé, mains posées sur son pupitre. Satisfaite, la prof avait alors poursuivi :

Gut!... Los, jetzt, an die Arbeit ! Heute machen wir Grammatik: den Dativ.[2]

Herr Hugo, que pouvez-vous nous dire sur le datif ? avait-elle sifflé en se tournant vivement face à lui.

Surpris, sidéré et pétrifié, Hugo avait été incapable de dire le moindre mot dans les premières secondes. Pourtant, il fallait répondre quelque chose, maintenant, vite. Mais ça ne venait pas. Ce trop long silence coupable qui trahissait ses lacunes n’en finissait pas.

— Alors ? Nous vous écoutons, avait-elle insisté.

— Euh… le datif…est…une déclinaison…

Nein ! Das ist falsch! [3] , l’avait-elle brutalement coupé. Le datif n’est PAS une déclinaison. C’est un CAS, avait-elle martelé. La déclinaison, c’est ce que vous êtes incapable de faire correctement, mon pauvre Hugo !

Puis, rejoignant tranquillement le tableau, elle avait entamé sa logorrhée sur un ton martial et magistral.

Hugo s’était senti soulagé de ne plus être dans la ligne de mire, mais, en contrôlant discrètement sa montre, il avait pris conscience qu’il restait encore plus de cinquante minutes de cours. « Ouah… ça va être interminable, ça n’avance pas ! Et ce n’est que le premier de la journée. ». Et en effet, les minutes s’étaient égrainées avec une lenteur infinie, sans qu’Hugo ne puisse rien y faire.

À quelques instants de la sonnerie salvatrice, Madame Kowalski avait enfin achevé sa litanie sur le datif et changé de sujet :

— Je vais terminer en vous rendant die letzte Klassenarbeit.[4] C’est mauvais ! La moyenne est de 11 à peine. La meilleure note ne dépasse pas 13 et, bien entendu, plusieurs d’entre vous m’ont contrainte à leur mettre zéro ! Il va falloir vous mettre au travail, je vous le dis.

Comme à son habitude, elle classait et distribuait les copies dans l’ordre décroissant des notes. Cela valorisait, avait-elle expliqué, les meilleurs — ou les moins mauvais, selon elle — élèves. C’était un vrai supplice pour Hugo, car il savait pertinemment que la sienne n’arriverait qu’à la fin de la distribution. Et ça n’avait pas manqué, elle l’avait servi en dernier.

— Ah, Herr Hugo, voici la vôtre, enfin. Zéro, évidemment. Null, comme on dit en allemand, avait-elle commenté perfidement, tout en lâchant dédaigneusement la feuille bardée de feutre rouge sur la table d’Hugo.

Un problème de plus.

[1] « Bonjour à tous ! Allez, asseyez-vous, sortez vos affaires, et en silence s’il vous plait ! »

[2] Bien !Allez, au travail maintenant ! Aujourd’hui, leçon de grammaire : le datif. »

[3] Non ! C’est faux !

[4] La dernière évaluation

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