Seul
En constatant que la trotteuse avait repris son mouvement, Hugo fut envahi par un immense soulagement.
Les bruits de la rue, ceux de la maison, l’air interloqué de Chloé : tout lui confirmait un retour à la normale.
Son esprit, ses muscles et sa tension nerveuse se relâchèrent d’un seul coup. Il fut submergé par une vague de fatigue et eut l’impression que ses jambes allaient se dérober sous lui.
Il eut presque envie de serrer sa sœur dans ses bras, mais ne le fit pas, par pudeur, et surtout par crainte de sa réaction.
— Tu vas rester planté là ? lui lança-t-elle, agacée.
Il lui répondit par un grand sourire qu’il voulait le plus sincère possible et opéra un demi-tour pour remonter à l’étage à toute vitesse.
Dans la chambre de ses parents, les morceaux du verre brisé étaient toujours là, mais la moitié du contenu de la bouteille s’était répandue sur le parquet. Il ramassa rapidement le tout et enfouit les débris dans la poubelle de la salle de bain.
De retour dans sa chambre, il referma la fenêtre et s’assit sur son lit pour faire le point sur ce qu’il venait de vivre.
« Il s’est passé quoi, là ? »
Il remonta le fil de ses souvenirs pour tenter de reconstituer chaque instant : le stress qui avait augmenté, les piques de plus en plus acerbes de Chloé, sa perte de contrôle, ses gestes faits sans réfléchir.
Les yeux fermés. Les muscles contractés. La respiration bloquée. Pourquoi avait-il ressenti ce besoin-là, précisément ?
Et ensuite… ce silence.
« Mais c’était quoi, ça ? » Il n’y comprenait rien. « C’est pas possible, normalement… » Il repensa à tout ce qu’il avait observé : les appareils qui ne fonctionnaient plus, sa sœur inerte, l’électricité, l’eau, la rue. C’était dingue.
Et surtout… l’horloge. Son portable. Peu à peu, une idée fit son chemin dans son esprit. Il parvenait tant bien que mal à une conclusion. Et elle l’effrayait. « Le temps… c’est ça… le temps s’est arrêté… Mais non. C’est impossible. Ça n’existe pas. Détends-toi, Hugo. On n’est pas dans un film. » Il n’arrivait pas à y croire.
En entendant, dans l’entrée, Valentine et Ambre revenir de chez le médecin, Hugo redescendit lentement les escaliers, encore perplexe et complètement perdu dans ses réflexions.
En pénétrant dans la cuisine, sa mère l’interpella :
— Salut, Hugo, ça va ?
— Coucou, Maman. Oui, ça va.
— T’es sûr ? T’as l’air bizarre, t’es tout pâle. Ça a été au collège aujourd’hui ? T’es malade, toi aussi ?
— Non, non, ça va.
Chloé afficha un sourire narquois entendu.
— Tu as beaucoup de devoirs ?
— Un peu.
— Bon, ben ne traîne pas alors. Papa devrait rentrer tôt ce soir et je voudrais bien que, pour une fois, on ne mange pas trop tard.
Hugo ressortit de la pièce avec un profond découragement et une impression de lourdeur écrasante.
Ce trop bref échange avec sa mère l’avait frustré. Il n’avait parlé de rien. Ni de son nouveau désastre scolaire en allemand. Ni de cette dinguerie qu’il venait de vivre.
Il avait l’impression d’être condamné à traîner derrière lui, en permanence, une immense masse sombre, opaque, nauséabonde. Tous les mensonges, toutes les cachotteries, toutes les dissimulations qu’il gardait enfouis au plus profond de lui.
La soirée s’était déroulée le plus normalement du monde et Hugo avait fait bonne figure pour ne pas — toujours sur le qui-vive — éveiller le moindre soupçon. Il tenait son rôle. Comme d’habitude.
Finalement de retour dans sa chambre, après le dernier brossage de dents, il avait attendu, au fond de son lit, la tournée des chambres de sa mère, qui venait souhaiter bonne nuit à ses enfants.
« Dors bien, mon bonhomme. À demain. » lui avait-elle dit tendrement avant d’éteindre la lumière et de refermer la porte.
Hugo s’était alors retrouvé seul dans le noir, face à lui-même et à l’épisode irréel de la fin d’après-midi. Il reprit le fil de ses pensées. « Ce n’est quand même pas possible que le temps se soit arrêté ! » songea-t-il.
Et pourtant, quand il réfléchissait, tous les signes s’étaient bien manifestés. Plus rien ne fonctionnait. Les lois de la physique — même s’il ne savait pas exactement ce qu’elles régissaient — semblaient avoir cessé d’exister. Les êtres vivants — sa sœur, la mère dans la rue, les oiseaux dans le ciel — avaient été paralysés, pétrifiés. Et surtout, les marqueurs du temps — l’horloge de la cuisine, son téléphone — avaient tous deux indiqué, sans équivoque, qu’il était à l’arrêt ! « Mais, non ! Non ! Non ! Ce n’est pas POS – SIBLE ! »
Et pourtant… Si… Il n’y avait pas d’autre explication. Il avait beau refaire mille fois l’enchaînement dans sa tête, retourner le problème dans tous les sens, il revenait sans cesse à cette même conclusion. C’était la seule hypothèse envisageable. Même s’il n’arrivait pas à y croire.
Il n’allait pas pouvoir s’en sortir seul cette fois-ci. C’était trop gros, trop grand pour lui. Il allait lui falloir de l’aide. Mais de qui ? Dans son univers, il décidait toujours seul de ce qu’il pouvait dire ou ne pas dire, de la vérité qu’il allait masquer ou dissimuler. Jamais personne d’autre n’était intervenu. Il n’avait jamais réellement partagé quelque chose d’intime avec qui que ce soit.
Elo’ ? Même avec elle, il ne s’était jamais vraiment livré. Soit leurs échanges restaient superficiels, soit il travestissait les faits pour qu’ils soient à son avantage. Qui d’autre ? Chloé ? Certainement pas. Son père ? Encore moins. Sa mère ? Il sentait qu’il n’oserait jamais. Mais qui alors ? Qui allait pouvoir lui venir en aide ? … Personne. Il allait devoir se débrouiller seul avec ça.
Épuisé par cette journée qui l’avait particulièrement remué, il sentit brusquement son attention décliner et il se laissa complètement happer par le sommeil. Le noir l’engloutit.
Il devait avoir dormi une ou deux heures quand soudain, la porte de sa chambre s’ouvrit violemment. Une silhouette se dessina à contrejour dans la lumière du couloir. Hugo, peu rassuré, se redressa sur ses coudes. « C’est qui ? » demanda-t-il.
Il observa plus en détail et se rendit compte qu’il avait face à lui une jeune fille en chemise de nuit qui tenait un imposant objet circulaire dans ses bras. Le visage toujours dissimulé par les effets de lumière, il ne parvenait pas à l’identifier.
— Mais c’est quiii ? cria-t-il, gagné par la peur.
— Pourquoi tu mens, Hugo ?
— Que…quoi ?
— TU DOIS DIRE LA VE—RI—TE !
— Chloé ? … c’est toi ? Mais ça va pas ! T’es cinglée, sors de ma chambre !
— Le TEMPS, Hugo. Le TEMPS, c’est la VÉRITÉ ! déclama la silhouette d’une voix rauque et caverneuse.
Complètement désemparé et horrifié, Hugo hurla : « Maman ! Papa ! Chloé me fout la trouille ! Venez vite ! »
Il fut presque rassuré en entendant les bruits de porte dans le couloir, mais ce fut de courte durée. S’attendant à voir arriver sa mère ou son père derrière la silhouette, il ne fut pas moins terrorisé de voir apparaitre « Kowax » dans l’encadrement de la porte.
Elle passa devant la silhouette, se saisit de l’objet circulaire — qui en fait, était l’horloge de la cuisine — et vociféra de sa voix autoritaire :
« Le TEMPS, Herr HUGO, le TEMPS, c’est la VÉRITÉ ! »
Ce faisant, elle envoya vers lui l’horloge, comme on lance un frisbee. Au moment où celle-ci allait atteindre son visage, … Hugo se réveilla brusquement. Il était trempé de sueur.

Annotations