Conscience
Hugo vérifia l’heure. Le cauchemar l’avait réveillé un quart d’heure plus tôt. Encore perturbé par ce que son subconscient lui avait fait vivre, il se leva. Pour une fois, il ne serait pas en retard.
Après s’être habillé, il descendit dans la cuisine déserte. Alors qu’il commençait à dresser la table du petit déjeuner, le souvenir du rêve s’imposa à lui, fugace, désagréable. Il le chassa aussitôt.
Il entendit son père dans les escaliers.
— Salut mon grand. Tu es tombé du lit ce matin ? demanda-t-il, surpris.
— Salut Papa. Oui, je me suis levé plus tôt.
Hugo fut tenté d’en dire plus, mais la perspective de devoir tout lui expliquer, et en particulier son cauchemar et le zéro de la veille, l’en dissuada.
— Tout va bien, Hugo ? questionna son père sur un ton qui lui sembla un peu trop inquisiteur.
— Oui, t’inquiète. C’est juste un bruit dans la rue qui m’a réveillé, mentit-il, une fois de plus.
— Ah… et au collège ? poursuivit-il en se faisant couler un café.
— Ça va... Enfin… ça me saoule toujours autant.
— Arrête de parler de cette manière, Hugo, tu sais bien que je n’aime pas ça.
Profitant de l’occasion, il changea de sujet :
— Mais papa, c’est comme ça qu’on parle aujourd’hui.
— Non, trancha-t-il. On dirait une racaille. Je voudrais juste que tu fasses un peu plus attention, au moins à la maison, reprit-il sur un ton moins sévère.
— Oui, je sais, répondit Hugo blasé, avant de surenchérir. Je suis sûr que papy râlait pareil quand tu avais mon âge.
Son père esquissa un sourire en s’asseyant.
— Hum… tu as sans doute raison. En tout cas, c’est sympa de me faire remarquer que je vieillis…
— Ça arrive à tout le monde ! conclut Hugo.
En marchant vers l’arrêt de bus, Hugo s’interrogeait. Dans quel état d’esprit serait Élodie ce matin ? La nuit avait-elle apaisé sa colère, ou allait-il retrouver ce visage fermé qu’il appréhendait déjà ?
Sous l’abri, une autre question l’assaillit. Devait-il lui parler de ce qu’il avait vécu la veille ? Il avait instinctivement envie de partager ce secret, mais l’idée s’effondra aussitôt. Elle ne le croirait pas. Pire encore, elle y verrait sans doute une manœuvre maladroite pour reprendre contact. Un mensonge de plus.
Lorsqu’il grimpa dans le car, sa décision était prise. Il ne lui dirait rien. Pas tout de suite. Il devait d’abord décrypter son attitude. Il serait bientôt fixé.
Il l’aperçut dans le fond, le visage tourné vers la vitre. Tout en remontant l’allée centrale, il l’observa du coin de l’œil. Rien ne transpira. Le regard perdu au loin, elle resta impassible.
— Salut, tenta-t-il, je peux m’asseoir ?
— Non, répondit-elle sans tourner la tête.
Clair.
Il n’insista pas et s’installa quelques sièges plus loin.
Au collège, la matinée s’étira lentement. À la pause de dix heures, il aperçut Élodie dans un coin de la cour. Il s’avança pour aller lui parler mais s’arrêta net lorsqu’il croisa son regard aussi noir qu’une nuit sans étoile.
Dans l’impasse, il revint à l’autre question qui monopolisait son attention.
« Le temps s’est vraiment arrêté ? »
Il alla s’asseoir sur un banc à l’écart du tumulte, et tenta de reprendre les faits dans l’ordre. Le verre. La bouteille d’eau. L’humidité sur ses mains, le froid des morceaux coupants. Il les avait bien ressentis.
Il se pencha en avant, les coudes sur les genoux, et serra sa tête entre ses mains.
Soudain, la sonnerie retentit.
Il se redressa et observa autour de lui. L’espace d’un instant, à peine perceptible, les élèves semblèrent suspendus, comme surpris par la fin brutale de la pause. Puis le mouvement reprit.
Il eut la sensation étrange d’avoir assisté à la scène de l’extérieur, en spectateur.
Quelque chose s’éclaira.
Hier soir, le temps s’était peut-être arrêté.
Probablement, oui.
« Sauf pour moi… ».
Il se remit lentement en marche, encore sonné par ce qu’il venait de comprendre. Il lui sembla pourtant y voir un peu plus clair.
Les cours s’enchaînèrent. Hugo, assis à sa table, le regard tourné vers le tableau, prenait machinalement quelques notes, mais n’écoutait pas vraiment. Une pensée revenait sans cesse, obstinée. Le monde s’était arrêté autour de lui.
Plus il y réfléchissait, plus une évidence s’imposait. En avoir pris conscience n’était pas suffisant. Il devait comprendre.
La fin des cours arriva sans qu’Hugo ne s’en rende vraiment compte. Dans la cour, il se dirigea lentement vers la sortie, en ruminant ses pensées.
Il était désormais convaincu qu’il devait agir. S’il voulait avancer, il fallait qu’il se confronte à nouveau à ce qui s’était produit la veille. Reprendre l’initiative.
Pourtant, le doute le paralysait.
« Et si je restais coincé ? »
Cette perspective le glaça. Le silence éternel. Le monde mort. Ne plus jamais revoir sa famille. Seul pour toujours.
Le cerveau en désordre, Hugo releva la tête et se rendit compte qu’il ne restait que quelques élèves autour de lui.
Ce retour à la réalité le sortit de sa torpeur. Il comprit. Il devait essayer. Ici. Maintenant.
Il se posta à l’abri derrière un coin de mur.
Il inspira profondément, puis expira lentement.
Il ferma les yeux et se concentra.
Quand il perçut son rythme cardiaque ralentir, il bloqua sa respiration.
Il contracta chaque muscle. Il voulait ressentir tout son corps.
Puis il attendit. Les secondes s’étirèrent.
Dix. Quinze. Vingt.
Rien.
Le doute s’insinua.
Trente secondes.
Toujours rien.
« C’est mort ! Ça n’a pas marché. »
Pourtant, un détail le rattrapa.
Le bruit ? Pas de bruit, le silence.
Il rouvrit les yeux brusquement.
Margo, une élève de sa classe, sac à l’épaule, franchissait le portail, suspendue en pleine enjambée.
Hugo sentit un frisson lui parcourir l’échine.
Au pied d’un platane, quelques feuilles flottaient dans l’air, immobiles.
Il déglutit avec difficulté.
Dans une salle de cours, un surveillant refermait les fenêtres, figé dans son geste, les deux battants entrouverts.
Hugo n’osa pas bouger. « Putain, ça a bien recommencé ! »
Alors il s’approcha de la fontaine à eau du préau et appuya sur le bouton. Pas une goutte ne vint.
Il saisit le réservoir et le secoua doucement. L’eau resta parfaitement lisse. Pas une ride à la surface.
Il leva les yeux vers l’horloge du foyer des élèves. Les chiffres n’avançaient plus.
Son cœur s’emballa et sa respiration devint courte.
« Et si ça ne repartait pas… Bouge, Hugo… Tu peux pas rester comme ça… »
Il recula presque en trébuchant et retourna derrière le mur.
Il expira longuement, cherchant à reprendre le contrôle.
« Allez… recommence. Exactement pareil »
Il ferma les yeux. Bloqua. Contracta.
Les secondes s’écoulèrent.
Interminables. Toujours le silence.
L’attente. L’oppression.
Rien.
L’air lui manqua.
« Merde… ça a foiré ! »
Les larmes lui montèrent aux yeux.
« Non… Ne lâche pas… Allez encore une fois ! »
Il ferma les yeux. Bloqua. Contracta.
Attendit.
Toujours rien.
Et soudain, BWAAAAAAAM.
Dans la rue, le klaxon d’un camion déchira le silence.
Hugo sursauta si violemment qu’il crut que son cœur allait s’arrêter.
Sous le choc, il tourna la tête vers la sortie. Margo franchit le portail d’un pas décidé.
Le vent reprit. Les feuilles retombèrent. Une porte claqua au loin.
Hugo resta immobile, sonné.
Puis il comprit.
Il l’avait fait.

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