CHAPITRE 4 - COMME UN ADO
Je suis resté là, sur ma chaise en terrasse, à gratter mon carnet comme si le monde avait besoin d’un greffier. Le jazz du bar se mélange aux klaxons, ça fait une mélodie bancale. New York, je l’aime comme on aime un chien galeux : il pue, il mord, mais il te suit partout.
Je note :
Ici, tout est plus grand, plus cher, plus rapide.
Mais personne ne sait où il va.
New York, c’est un tapis roulant : tu bouges, mais tu restes au même endroit.
Je termine mon café, prêt à me lever, quand elle bouge. Elena. La blonde aux cheveux longs. Elle prend son gobelet, s’avance, et s’arrête pile devant ma table. Pas un sourire forcé, pas un faux air poli : des yeux clairs, droits, qui percent comme une lame. Elle sort une carte, fine, sobre : Elena Nádasdy – Atelier & Galerie – SoHo. Elle la pose devant moi.
— Vous avez l’air de croire que le monde est un cirque, dit-elle.
Je hoche la tête, réflexe.
— Vous vous trompez. Le monde est un hôpital psychiatrique. La différence, c’est qu’ici les fous dirigent les lieux.
Je reste figé. Bloqué comme un ordinateur qui vient de prendre une gorgée de café sur le clavier. Elle vient de me voler ma réplique. Mon territoire. Elle a pris le sarcasme, l’a retourné, et me l’a planté dans le bide sans lever la voix.
Elle sourit, mais pas trop. Elle ajoute, comme un verdict :
— Passez à ma galerie. Peut-être que vous y trouverez quelque chose que vous n’avez pas encore cassé.
Et elle s’éloigne.
Je reste là, la carte entre les doigts. Mon whisky tiédit. Mon cerveau bugue. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai envie de suivre
Le lendemain, routine. Mais rien n’est jamais routine quand tu trimballes une carte dans ta poche comme une grenade dégoupillée.
Je la sens peser contre ma cuisse, mince, légère, mais plus lourde que mon passé. Elena Nádasdy – Atelier & Galerie – SoHo.
Je relis le nom comme si ça pouvait m’expliquer la femme. Ça n’explique rien. Juste trois mots noirs sur blanc.
Je marche dans Central Park. Le jazz de Coltrane dans mes écouteurs. Les joggeurs transpirent leur anxiété, les couples promènent des chiens qui ont plus de psy qu’eux. Et moi, je me dis que j’ai quarante-six ans et que je me comporte comme un lycéen qui vient d’attraper un regard dans une cour de récré.
Je ricane tout seul.
Bravo, Sacha, consultant international, beau gosse cynique, sniper du bullshit… te voilà transformé en ado avec boutons fantômes.
Le Soir. Whisky. Baies vitrées. Downtown scintille comme une pute en strass. J’ouvre mon registre et j’écris :
Le sarcasme me tient debout.
Mais une carte posée sur une table peut suffire à me faire douter.
Je suis un roc, sauf quand une femme rit au bon moment.
Alors je deviens sable.
Je relis. Je rature. J’éclate de rire. Un roc, sauf quand une femme rit… On dirait une chanson de variétés pour camionneurs dépressifs. J’efface. J’écris autre chose :
Les influenceuses vendent leur image.
Moi, je vends des mots.
Elena, elle, m’a vendu un silence.
Et je l’ai acheté cash.
Je ferme le carnet. Je bois. Je me parle comme à un pote imaginaire :
— Mec, t’es foutu.
Visio fracturée
Dimanche. Les enfants.
Mon fils d’abord :
— Papa, t’as l’air chelou aujourd’hui.
— C’est normal, je suis ton père, je réponds.
Il rit.
— Nan sérieux, t’as l’air… ailleurs.
Je change de sujet. Je lui demande ses notes, ses potes, ses matchs. Ça marche.
Ma fille ensuite. Elle se connecte, son silence habituel. Je sens qu’elle me regarde. Je sens qu’elle voit que j’ai une ombre différente dans les yeux. Elle ne dit rien. Son silence dit tout : t’as une femme dans la tête, connard. Elle claque la visio au bout de trois minutes. Record.
Je reste planté là, avec mon reflet. Je me dis : putain, même ma fille me capte plus vite que moi.
Bar de l’ombre
Je descends au bar d’en face. Le barman me sert sans poser de question. Il sait.
— Fatigué ? dit-il.
— Non. Juste timide.
— À ton âge ?
— Surtout à mon âge.
Il hoche la tête. Comme si tout s’expliquait.
J’observe autour : des traders qui parlent comme des mitraillettes, des influenceuses locales qui rient trop fort, un vieux qui pleure dans son gin. Moi, je bois mon whisky en pensant à Elena. Son rire. Sa phrase. Sa carte. Sa manière de me traiter comme un patient dans un asile plutôt que comme un consultant en costume.
Je me dis que je pourrais passer demain à sa galerie. Juste passer.
Et je me réponds : non, connard, pas encore. Attends. Va bosser. Va voyager. Fais ton cycle.
Je ricane. Je me rends compte que je suis en train de négocier avec moi-même comme un ado devant un numéro de portable.
Impossible de dormir. Je me relève. J’ouvre les rideaux. Central Park est un lac noir. Les lumières de Downtown clignotent comme un électrocardiogramme. Je mets du jazz. Le saxo crie doucement. Je fume une clope. Je pense à elle. Encore. Toujours.
Je me moque de moi. T’imagines, Sacha Kervallen, quarante-six ans, beau consultant cynique, transformé en gamin excité qui rêve d’une blonde hongroise américaine…
Je pouffe. Ça fait mal et ça fait du bien.
Je note dans mon registre :
La connerie du monde ne me tue pas.
Mais le rire d’une femme peut me faire renaître.
C’est ça le vrai danger.
Je claque le carnet. Je reste debout jusqu’au matin.

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