Chapitre 13
Le collectionneur les conduisit plus profondément dans le bâtiment blanc.
Le silence ici semblait différent du reste du carnaval.
Dehors, même dans les zones les plus calmes, il restait toujours :
- un orgue grinçant quelque part,
- un rire lointain,
- le froissement des guirlandes sous le vent du seuil.
Mais ici…
tout paraissait étouffé.
Comme si les murs eux-mêmes empêchaient le bruit d’entrer.
Le groupe avançait lentement entre les rangées de lits.
Lythra essayait de ne pas regarder les petits corps immobiles trop longtemps, mais chaque détail attirait malgré elle son regard :
une main serrée autour d’un morceau de tissu,
des cheveux soigneusement attachés avant le sommeil,
une peluche recousue plusieurs fois posée contre une poitrine qui ne se soulevait plus.
Le collectionneur marchait sans faire le moindre bruit.
Les lanternes suspendues au plafond glissaient doucement sur son visage blanc pendant qu’il traversait les dortoirs comme quelqu’un connaissant parfaitement chaque enfant présent ici.
Puis ils quittèrent finalement la grande salle.
Un long couloir blanc s’ouvrit devant eux.
Le sol y était couvert d’un tapis pâle usé par endroits, et plusieurs veilleuses rondes diffusaient une lumière chaude le long des murs. Des dessins d’enfants avaient été accrochés partout :
des grandes roues immenses,
des soleils colorés,
des chevaux de carrousel,
des silhouettes tenant des lanternes sous un ciel noir rempli d’étoiles.
Certains dessins étaient vieux.
Très vieux.
Le papier s’effritait déjà aux coins.
Mais quelqu’un les entretenait encore.
Lythra sentit son ventre se serrer davantage.
Parce que ce lieu était probablement l’un des plus monstrueux qu’elle ait vus.
Et pourtant…
tout y était fait avec douceur.
Le collectionneur finit par s’arrêter devant plusieurs portes blanches.
Puis sa voix résonna doucement dans le couloir :
— Vous pourrez dormir ici.
Kael observa immédiatement les portes avec méfiance.
— Tu vois, normalement, quand une entité cosmique nous dit ça dans un lieu pareil…
ça finit rarement bien.
Elya, toujours accrochée à sa peluche, fronça légèrement les sourcils.
— C’est des chambres.
Kael baissa lentement les yeux vers elle.
— Oui.
Et ça ressemble exactement à ce qu’un cauchemar dirait avant de manger quelqu’un.
La petite fille sembla réfléchir sérieusement à cette phrase.
Puis :
— Mais personne mange les gens ici.
Le silence qui suivit fut terrible.
Parce que techniquement…
elle disait vrai.
Le collectionneur ouvrit lentement une porte.
Et Lythra sentit immédiatement sa poitrine se contracter.
La chambre ressemblait réellement à celle d’un enfant.
Une petite veilleuse diffusait une lumière dorée près d’un lit soigneusement préparé. Plusieurs coussins avaient été empilés contre un mur sous une couverture épaisse décorée de constellations cousues à la main.
Près de la fenêtre ronde, un mobile suspendu tournait lentement sous le vent du seuil.
Des étoiles en papier.
Des lunes argentées.
De petits chevaux blancs.
Et sur une étagère…
des dizaines de jouets.
Le cœur de Lythra se serra violemment.
Parce qu’aucun de ces objets ne semblait abandonné.
Tout paraissait entretenu.
Préservé.
Comme si quelqu’un refusait de laisser le temps toucher cet endroit.
Puis Elya entra doucement dans la chambre.
— Celle-là est gentille.
Elle posa sa peluche sur le lit avant de tirer légèrement la couverture pour la remettre droite.
Petit geste machinal.
Habitué.
Lythra détourna légèrement les yeux.
Elle n’arrivait plus à supporter cette douceur.
Puis le collectionneur ouvrit une autre porte pour Kael.
Et immédiatement :
— Ah non.
Kael resta immobile dans l’encadrement.
La chambre était encore pire.
Des guirlandes lumineuses traversaient le plafond en diffusant une lumière chaude sur plusieurs dessins accrochés aux murs. Une petite boîte à musique jouait doucement près du lit, sa mélodie lente résonnant dans toute la pièce.
Et sur l’oreiller…
une peluche de dragon attendait.
Kael fixa la chambre plusieurs secondes.
Puis il souffla :
— Je refuse émotionnellement cet endroit.
Elya pencha légèrement la tête.
— Pourquoi ?
Kael passa une main contre son visage.
— Parce qu’on dirait qu’un parent aimant a essayé de recréer une chambre parfaite dans un monde qui devrait même pas exister.
Le silence retomba doucement dans le couloir.
Puis le collectionneur parla calmement :
— Les enfants dorment mieux lorsqu’ils se sentent en sécurité.
Le cœur de Lythra se serra encore davantage.
Parce qu’il disait ça avec une sincérité absolue.
Pas comme une justification.
Pas comme un mensonge.
Comme une évidence.
Puis Vaelith prit finalement la dernière chambre sans discuter.
Et cela inquiéta immédiatement Lythra davantage que tout le reste.
Parce qu’il connaissait cet endroit.
Il ne semblait même plus surpris par l’horreur douce du carnaval.
Comme si une partie de lui avait déjà accepté depuis longtemps que certains seuils fonctionnaient ainsi.
Le collectionneur finit par s’éloigner dans le couloir blanc.
Elya lui emboîta immédiatement le pas avant de se retourner une dernière fois vers Vaelith.
— Si tu veux…
je peux te montrer demain où le monsieur aux histoires dormait.
Le souffle de Vaelith vacilla presque imperceptiblement.
Puis il hocha lentement la tête.
Et Elya sourit avant de disparaître avec le collectionneur au bout du couloir.
Le silence retomba aussitôt.
Lythra entra finalement dans sa chambre.
Et immédiatement…
quelque chose lui donna envie de pleurer.
Parce que tout était trop chaleureux.
La couverture sentait encore le savon.
Une petite veilleuse diffusait une lumière douce près du lit.
Des étoiles phosphorescentes avaient été collées au plafond blanc au-dessus de l’oreiller.
Et sur une commode…
un dessin attendait encore.
Une enfant tenant la main d’une grande silhouette noire devant une grande roue illuminée.
Le collectionneur.
Lythra s’assit lentement sur le lit.
Puis elle enfouit brièvement son visage dans ses mains.
Parce qu’elle ne savait plus quoi penser.
Le collectionneur était un monstre.
Il gardait des enfants ici jusqu’à leur mort.
Mais tout dans ce bâtiment respirait aussi :
- l’attention,
- la patience,
- une forme déformée d’amour.
Puis quelqu’un frappa doucement contre sa porte entrouverte.
Kael.
Il entra sans réellement attendre.
Et immédiatement, il regarda la chambre avant de lâcher :
— Je hais profondément cet endroit.
Lythra eut malgré elle un léger souffle.
Pas un rire.
Presque.
Kael s’approcha lentement de la fenêtre ronde.
Dehors, les lumières du carnaval traversaient encore le brouillard du seuil. Des lanternes montaient lentement dans le ciel noir pendant que les grandes roues continuaient de tourner au loin.
Puis Kael murmura :
— J’aimerais tellement pouvoir juste dire que tout ça est monstrueux.
Sa voix avait changé maintenant.
Plus basse.
Plus fatiguée.
Il s’assit finalement contre le mur près du lit avant de passer ses mains contre son visage.
— Mais ce truc croit réellement aider ces enfants.
Le silence retomba dans la chambre.
Lythra observait toujours les étoiles collées au plafond.
Puis elle murmura :
— C’est ça le pire.
Le vent traversa doucement la fenêtre ronde.
Les petites étoiles suspendues au mobile tournèrent lentement dans la lumière dorée.
Puis Kael reprit :
— Les seuils me terrifient.
Le cœur de Lythra se serra immédiatement.
Parce qu’il ne plaisantait plus du tout maintenant.
Kael gardait les yeux fixés vers les lumières du carnaval dehors.
— Pas juste parce qu’ils sont dangereux.
Sa gorge bougea légèrement.
— Parce qu’ils changent les gens.
Le silence sembla devenir plus lourd autour d’eux.
Puis il ajouta :
— Et Vaelith…
bordel…
Il s’interrompit plusieurs secondes.
Comme s’il cherchait réellement ses mots.
— Il traverse tout ça depuis combien de temps déjà…?
Lythra ne répondit pas.
Parce qu’elle aussi commençait à comprendre ce que ça signifiait réellement.
Des siècles.
Des seuils.
Des mondes entiers comme celui-ci.
Et Arich au milieu de tout ça.
Puis Kael souffla finalement :
— Ren me tuerait si il me voyait ici.
Le prénom traversa immédiatement la chambre avec quelque chose de profondément humain.
Lythra releva légèrement les yeux vers lui.
Kael avait un léger sourire fatigué maintenant.
— Il dirait que j’ai encore suivi une idée catastrophique juste parce que quelqu’un avait besoin d’aide.
Le vent fit doucement bouger les rideaux près de la fenêtre.
Puis il ajouta plus bas :
— Torvan aussi.
Le silence revint.
Mais cette fois…
moins lourd.
Comme si parler de leur monde avait ramené quelque chose de vivant dans cette chambre trop parfaite.
Puis Kael regarda finalement Lythra.
Longtemps.
Et derrière son sarcasme habituel…
elle vit enfin ce qu’il cachait depuis plusieurs jours.
La peur.
Réelle.
Immense.
— On va finir par se perdre ici, pas vrai ?
La question de Kael resta suspendue longtemps dans la chambre.
Le vent du seuil faisait lentement tourner les petites étoiles accrochées au mobile près de la fenêtre ronde, projetant parfois des ombres mouvantes sur les murs blancs pendant que les lumières du carnaval pulsaient encore dans le brouillard extérieur.
Lythra ne répondit pas immédiatement.
Parce qu’au fond…
elle y avait pensé elle aussi.
Depuis les premiers seuils.
Depuis les premiers chants.
Depuis la première fois où elle avait vu quelqu’un regarder le vide comme si le monde derrière lui l’appelait davantage que celui devant ses yeux.
Puis elle murmura finalement :
— Peut-être.
Kael eut un léger rire sans joie.
— Génial.
Réponse très rassurante.
Mais il ne souriait plus vraiment maintenant.
Ses épaules étaient tombées.
La fatigue creusait enfin son visage.
Et Lythra réalisa brutalement quelque chose :
ils n’avaient presque jamais réellement eu le temps de souffler depuis leur entrée dans les seuils.
Toujours :
- courir,
- survivre,
- fuir,
- traverser.
Même dormir semblait devenu dangereux.
Puis Kael reprit plus bas :
— Tu sais ce qui me fait le plus peur ?
Le silence de la chambre sembla se rapprocher autour d’eux.
— C’est pas mourir ici.
Il observait les lanternes montant dehors.
Une petite lumière dorée traversa lentement le brouillard avant de disparaître dans le ciel noir.
— C’est de commencer à trouver tout ça normal.
Le cœur de Lythra se serra légèrement.
Kael désigna vaguement la chambre autour d’eux.
— Regarde-nous.
Sa voix était presque vide maintenant.
— On dort dans une chambre d’enfant construite par une créature qui garde des gosses jusqu’à leur mort…
et une partie de moi commence quand même à comprendre pourquoi cet endroit existe.
Le silence retomba lourdement.
Parce qu’il disait vrai.
Et c’était probablement la chose la plus terrifiante concernant les seuils :
ils finissaient toujours par rendre leurs horreurs cohérentes.
Puis Kael souffla :
— Au début je pensais que Vaelith était juste dangereux.
Le vent traversa la fenêtre.
Les rideaux blancs bougèrent lentement derrière lui.
— Maintenant…
j’ai surtout l’impression qu’il est fatigué depuis tellement longtemps qu’il sait même plus comment arrêter d’avancer.
Lythra sentit immédiatement quelque chose se serrer dans sa poitrine.
Parce qu’elle aussi le voyait maintenant.
Dans ses silences.
Dans sa manière de regarder certains lieux.
Dans la façon dont chaque seuil semblait réveiller chez lui quelque chose d’ancien.
Puis Kael murmura :
— Et ça me terrifie encore plus.
Le silence s’étira plusieurs secondes.
Puis il se leva finalement.
Lentement.
— Essaie quand même de dormir un peu.
Il posa une main contre l’encadrement de la porte avant d’ajouter :
— Si je reste seul dans ma chambre plus de dix minutes, je vais probablement commencer à parler aux peluches.
Lythra eut malgré elle un très léger souffle amusé.
Et Kael lui adressa enfin un petit sourire fatigué avant de quitter la pièce.
Le silence revint aussitôt.
Mais cette fois…
plus immense encore.
Lythra resta plusieurs minutes immobile sur le lit.
Le carnaval brillait toujours dehors.
Les grandes roues tournaient lentement dans le brouillard du seuil.
Et des lanternes continuaient de monter vers le ciel noir comme des étoiles quittant progressivement le monde.
Puis quelque chose attira son attention.
Une lumière dans le couloir.
Elle fronça légèrement les sourcils avant de se lever.
Ses pieds s’enfoncèrent doucement dans le tapis pâle pendant qu’elle avançait vers la porte entrouverte.
Et lorsqu’elle regarda dans le couloir blanc…
elle aperçut Vaelith.
Il marchait lentement.
Seul.
La lumière des veilleuses glissait sur sa silhouette sombre pendant qu’il avançait sans bruit vers les profondeurs du bâtiment.
Lythra hésita quelques secondes.
Puis elle le suivit.
Le couloir semblait interminable la nuit.
Les dessins d’enfants accrochés aux murs paraissaient différents maintenant sous la lumière faible des veilleuses :
des soleils immenses,
des silhouettes tenant des lanternes,
des grandes roues déformées sous des étoiles beaucoup trop nombreuses.
Puis Vaelith poussa finalement une porte au bout du corridor.
Et immédiatement…
Lythra sentit son souffle ralentir.
C’était de nouveau le dortoir des enfants morts.
Les lanternes suspendues diffusaient encore leur lumière dorée sur les rangées de lits silencieux.
Mais cette fois…
la pièce semblait encore plus irréelle.
Le calme.
Les couvertures soigneusement remontées.
Les peluches serrées contre des corps immobiles.
Vaelith avançait lentement entre les lits.
Sans parler.
Puis il s’arrêta près d’un petit garçon allongé sous une couverture blanche décorée d’étoiles cousues.
L’enfant tenait encore un petit cheval en bois dans sa main.
Vaelith resta immobile plusieurs secondes devant lui.
Puis il remit doucement la couverture en place sur son épaule.
Petit geste lent.
Précautionneux.
Comme quelqu’un ayant déjà fait ça des centaines de fois.
Le cœur de Lythra se serra violemment.
Parce qu’il y avait dans ce geste une tendresse terrible.
Puis Vaelith leva lentement les yeux vers un dessin accroché au mur près du lit.
Un enfant avait dessiné :
- une grande roue,
- plusieurs lanternes,
- et deux silhouettes noires tenant la main d’enfants sous des étoiles.
Arich.
Lythra le comprit immédiatement.
Puis Vaelith murmura finalement :
— Il leur racontait des histoires jusqu’à ce qu’ils s’endorment.
Sa voix était basse.
Presque absente.
Lythra s’approcha lentement.
Le silence du dortoir semblait immense autour d’eux.
Puis Vaelith continua :
— Il disait que les enfants avaient moins peur lorsqu’ils imaginaient autre chose avant de dormir.
Sa gorge bougea légèrement.
— Alors il inventait constamment de nouveaux mondes pour eux.
Le vent fit doucement bouger les rideaux blancs au fond de la salle.
Vaelith observait toujours le dessin.
Puis il ajouta plus bas :
— Il détestait cet endroit.
Le cœur de Lythra se contracta immédiatement.
— Mais il revenait quand même.
Sa voix trembla presque imperceptiblement cette fois.
— Parce qu’il disait qu’abandonner les enfants ici seuls serait pire.
Le silence retomba.
Lythra observait les petits lits autour d’eux.
Les lanternes.
Les veilleuses.
Les dessins accrochés aux murs.
Et soudain…
elle comprit probablement pour la première fois à quel point Arich avait dû ressembler à elle.
Quelqu’un incapable de détourner les yeux de la souffrance des autres.
Même lorsque cela le détruisait lentement.
Puis Vaelith murmura :
— Je revenais parfois ici.
Le souffle de Lythra ralentit légèrement.
Vaelith passa lentement ses doigts contre le petit cheval en bois resté dans la main de l’enfant.
— Même après sa disparition.
Le silence semblait presque vivant maintenant dans le dortoir.
Puis il ajouta :
— Parce qu’ici…
j’ai encore l’impression qu’il pourrait apparaître au détour d’un couloir.
Le cœur de Lythra se brisa doucement.
Parce que dans sa voix…
il y avait quelque chose de bien pire que la douleur.
L’espoir refusant totalement de mourir.
La lumière des lanternes tremblait doucement dans le dortoir.
Le vent du seuil faisait lentement bouger les rideaux blancs près des fenêtres ouvertes, et leurs ombres glissaient parfois sur les petits lits alignés dans le silence.
Vaelith n’avait pas bougé.
Sa main reposait encore près du petit cheval en bois serré contre la poitrine de l’enfant endormi sous la couverture blanche.
Lythra restait immobile quelques pas derrière lui.
Elle ne savait plus quoi dire.
Parce qu’ici…
même les mots semblaient devenir trop faibles.
Puis un bruit traversa doucement le dortoir.
Un rire.
Très loin.
Faible.
Lythra releva immédiatement la tête.
Le rire résonna encore une fois dans les couloirs blancs avant de disparaître.
Puis plusieurs petits pas traversèrent le plafond au-dessus d’eux.
Rapides.
Légers.
Comme des enfants courant quelque part dans le bâtiment.
Le ventre de Lythra se noua immédiatement.
Parce qu’elle savait parfaitement que les enfants censés être ici…
reposaient dans les lits.
Le silence retomba.
Puis une petite voix résonna quelque part dans le couloir.
— Attrape-moi !
Un autre rire éclata aussitôt.
Le son courait maintenant juste derrière les murs du dortoir.
Lythra sentit le froid remonter lentement dans ses bras.
Puis elle murmura :
— Tu entends ça…?
Vaelith releva lentement les yeux vers la porte entrouverte.
Et immédiatement…
elle comprit qu’il connaissait déjà ces bruits.
Le vent fit doucement trembler les lanternes suspendues.
Puis des pas traversèrent le couloir.
Très vite.
Une silhouette passa devant la porte.
Petite.
Rapide.
Une enfant.
Lythra avança instinctivement d’un pas.
Mais Vaelith attrapa doucement son poignet.
Le contact la stoppa immédiatement.
— Ne sors pas.
Sa voix était basse.
Calme.
Et c’était probablement ce calme qui inquiétait le plus Lythra.
Puis les rires reprirent.
Plus proches maintenant.
Des enfants couraient réellement dans les couloirs du bâtiment.
Leurs pas résonnaient sur le sol blanc avant de disparaître plus loin.
Puis revenir.
Puis repartir encore.
Comme un jeu nocturne.
Puis quelque chose frappa doucement contre le mur près du dortoir.
Un ballon rouge roula lentement devant la porte entrouverte.
Lythra sentit immédiatement sa gorge se serrer.
Le ballon continua d’avancer seul sur le sol blanc avant de s’immobiliser dans la lumière dorée des lanternes.
Et pendant plusieurs secondes…
plus rien.
Puis une petite tête apparut lentement dans l’encadrement de la porte.
Une fillette.
Très jeune.
Ses cheveux noirs tombaient devant ses yeux pendant qu’elle observait silencieusement le dortoir.
Lythra la reconnut immédiatement.
Elle avait vu son corps.
Allongé près des fenêtres.
Une couverture bleue remontée jusqu’au menton.
Le souffle de Lythra se coupa brutalement.
Mais la fillette sourit simplement.
Puis elle murmura :
— Vous allez réveiller les autres.
Sa voix était parfaitement normale.
Douce.
Fatiguée.
Comme une enfant parlant trop tard dans la nuit.
Le ballon rouge roula doucement contre sa jambe.
Puis elle le ramassa avant de regarder Vaelith.
Et immédiatement…
quelque chose changea dans son sourire.
— Le monsieur des histoires est revenu ?
Le silence explosa dans le dortoir.
Vaelith resta parfaitement immobile.
La petite fille attendait.
Son ballon rouge serré contre elle.
Puis elle ajouta plus doucement :
— J’ai encore oublié la fin.
Le cœur de Lythra se serra si violemment qu’elle eut presque mal physiquement.
Parce qu’elle comprenait soudain ce qui se passait ici.
Les seuils avaient gardé des fragments d’eux.
Des souvenirs.
Des habitudes.
Des attentes.
Comme si le carnaval refusait totalement de laisser partir les enfants même après leur mort.
Puis la petite fille regarda soudain derrière elle.
Comme si quelqu’un venait de l’appeler plus loin dans le couloir.
Et son sourire s’effaça légèrement.
— Il faut dormir maintenant.
Le vent traversa brutalement les fenêtres ouvertes.
Les lanternes vacillèrent.
Et lorsque la lumière redevint stable…
la fillette avait disparu.
Le ballon rouge aussi.
Le silence retomba immédiatement dans le dortoir.
Immense.
Lythra sentit encore son cœur battre beaucoup trop vite dans sa poitrine.
Puis elle tourna lentement les yeux vers Vaelith.
— C’était quoi…?
Vaelith resta silencieux plusieurs secondes.
Puis il murmura :
— Les seuils gardent parfois des échos.
Le mot traversa immédiatement la pièce avec quelque chose de profondément triste.
Puis il ajouta :
— Certains lieux refusent de laisser partir ceux qui y ont vécu trop longtemps.
Le vent faisait toujours bouger les rideaux blancs derrière les lits.
Puis un autre bruit traversa le couloir.
Plus lent cette fois.
Comme quelqu’un marchant doucement près des portes.
Lythra sentit immédiatement le froid revenir.
Puis une chanson résonna.
Très faible.
Une berceuse.
Quelqu’un chantait doucement dans les profondeurs du bâtiment.
Le collectionneur.
Sa voix vibrait lentement à travers les murs blancs pendant qu’il avançait probablement entre les chambres.
Les paroles étaient impossibles à distinguer entièrement.
Mais la mélodie…
Lythra sentit immédiatement quelque chose se tordre dans sa poitrine.
Parce qu’elle était belle.
Terriblement belle.
Et infiniment triste.
Puis Vaelith se détourna finalement du lit.
Il traversa lentement le dortoir avant de s’arrêter près d’une des grandes fenêtres ouvertes sur le carnaval.
Dehors, les lumières continuaient de briller dans le brouillard du seuil.
Des grandes roues tournaient encore lentement au loin.
Les lanternes montaient toujours dans le ciel noir.
Et parfois…
des rires traversaient encore la nuit.
Puis Vaelith murmura :
— Arich chantait parfois avec lui.
Le souffle de Lythra ralentit légèrement.
Elle s’approcha lentement.
Le vent froid traversait les rideaux autour d’eux maintenant.
Puis Vaelith reprit :
— Au début, ça me rendait furieux.
Sa gorge bougea légèrement.
— Je ne comprenais pas comment il pouvait encore parler calmement à cette créature après avoir vu ce lieu.
Le silence sembla devenir plus lourd autour d’eux.
Puis il ajouta plus bas :
— Mais Arich disait toujours la même chose.
Lythra observa son visage dans la lumière pâle du carnaval.
Et pour la première fois depuis longtemps…
Vaelith semblait épuisé.
Pas physiquement.
Comme si ses souvenirs eux-mêmes devenaient trop lourds à porter.
Puis il murmura :
— “Si quelqu’un doit rester ici…
alors les enfants méritent au moins qu’on les aime jusqu’au bout.”
Le cœur de Lythra se serra violemment.
Le vent fit doucement bouger les lanternes dehors.
Puis Vaelith eut un très léger souffle.
Pas un rire.
Quelque chose de brisé.
— Je détestais quand il disait ce genre de choses.
Le silence retomba.
Puis il ajouta finalement :
— Parce qu’au fond…
je savais qu’il avait raison.

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