Chapitre 20-1 : Blessures

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  Le soulagement me laissa si ébranlée qu'il me fallut de longues minutes pour me reprendre. Jäger ne chercha pas à me réconforter. Si silencieux et effacé que j'en vins presque à l'oublier, il me laissa expulser toute cette culpabilité qui m'étouffait depuis des jours, me laissa le temps de me reprendre par moi-même. Et lorsque je relevai finalement la tête, il me tendit le verre d’eau que Fearghus avait laissé sur la table de nuit. Je le bus en silence avant de me forcer à formuler ma plus profonde crainte.

  –A-t-elle été précipitée dans le Brasier ?

  Je gardai les yeux rivés sur mon verre, me sachant incapable d'affronter le chasseur s'il donnait corps à ma peur. J'étais encore si fragile que les quelques secondes de silence qui succédèrent à ma question menacèrent de rouvrir le gouffre en moi. S'il gardait le silence aussi longtemps, c'est que j'avais raison, pas vrai ? Quand il prit enfin la parole, tout mon corps se crispa.

  –Je ne suis pas la personne la plus qualifiée pour vous répondre, mais je ne vois aucune raison pour que Zirka ne l'ait pas accueillie dans Ses Jardins. Du peu que j'ai vu, votre grand-mère semblait être une femme qui a accompli plus de bonnes que de mauvaises actions.

  –Même si elle est morte sous les crocs d'un fenrir ? (Je relevai les yeux vers lui.) D'après les légendes, les fléaux ont été envoyés par les dieux pour châtier les Snërvois. Est-ce que leur nature de punisseur ne condamne pas systématiquement les personnes tombant sous leurs crocs à la damnation éternelle ?

  Son regard se perdit dans le lointain.

  –Je me suis aussi posé cette question il y a quelques années, après qu'un fenrir eut massacré un village tout entier... Ma... Ma tante, une prêtresse, précisa-t-il d'un ton de nouveau rauque, m'a certifié que ce n'était pas le cas. Les dieux... (Se raclant la gorge, il rajusta sa position sur la chaise et revint à moi.) Les dieux ne sont pas toujours aussi bienveillants que nous l'aimerions ; s'ils ont pu créer le bien et le mal, c'est parce qu'ils abritent eux-mêmes ces deux parts. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle aucune de leur création n'est jamais complètement bonne ou mauvaise : nous sommes tous le reflet de cette dualité. Alors, afin de nous protéger d'eux-mêmes et d'une damnation inique, prononcée sous le coup de la colère, ils ont créé un garde-fou, un juge ultime et impartial, auquel ils ont soumis l'entrée de l'Outre-Monde : la Balance. Elle seule peut juger la pureté des âmes et les guider dans le royaume de Zirka.

  –Donc si un innocent a été victime de la fureur divine...

  –La Balance le reconnaîtra comme tel et le mènera jusqu'aux Jardins.

  Ma gorge se serra.

  –Et quand le fenrir l'a attaquée ? A-t-elle... A-t-elle souffert ?

  Son regard se fit plus intense, alors qu'un nouveau silence s'imposait, uniquement ponctué par le crépitement de la flamme. Mon estomac se contracta à l'idée qu'il se demande si j'étais capable d'encaisser la vérité ou s'il valait mieux me mentir pour m'épargner l'horreur qu'elle avait subi. Pour qu'il hésite ainsi...

  –Pendant un instant, oui, finit-il par admettre et je retins mon souffle, la vue soudain brouillée. Les fenrirs, comme tous les fléaux, sont la violence et la rage incarnée. Ils sont incapables de la moindre retenue, de tuer leur victime sans les faire souffrir. Cependant, ils ne sont pas cruels. Même s’ils… saccagent leurs proies, ils ne s’amusent pas avec, ne cherchent pas à prolonger leurs tourments. En quelques coups de crocs ou de griffes, tout est fini. Zirka a vite ouvert Ses bras à votre grand-mère.

  Tout l'air que j'avais retenu m'échappa dans une profonde expiration et emporta avec elle un poids dont je n'avais que trop conscience, me laissant tremblotante. Seanmhair n'avait pas beaucoup souffert et plus rien ne pouvait lui faire du mal. Elle était à l'abri dans les Jardins, où Zirka veillait sur elle. Où elle avait retrouvé mon père et ma mère, ses petites étoiles, ses propres parents... Où elle était en paix...

  C'était bien plus que je n'en avais espéré !

  Alors pourquoi est-ce que j'avais toujours aussi mal ? Pourquoi la boule dans ma gorge ne s'était pas résorbée ? Pourquoi est-ce que je percevais toujours ce gouffre sans fond qui menaçait de m'engloutir à nouveau, là où mon cœur aurait dû se réchauffer de toutes ces nouvelles ?

  Parce que j'ai beau savoir qu'elle est en paix, elle n'est plus là. Plus personne n'est là. Et rien ne peut remédier à ça.

  Même la magie noire, qui bafouaient les lois de la Création, n'avait pas un tel pouvoir. Les plus puissants nécromants, qu'ils soient nés dotés de magie ou qu'ils se la soient appropriée en reniant leur nature humaine, n'y étaient jamais parvenus. Les corps qu'ils relevaient n'étaient que des coquilles vides. Des marionnettes dépourvues de toutes âmes. D’horribles pantins cadavériques, comme dans mon cauchemar.

  Un frisson d’effroi me traversa à cette pensée. Pourtant, je ne pouvais ignorer cette petite voix, tapie au plus profond de moi, qui se demandait si j’aurais pu faire appel à eux s'ils avaient été capable d'un tel miracle... Les arts obscurs requéraient toujours des sacrifices et j’ignorais à quoi j’aurais pu consentir afin de revoir les miens, de les serrer dans mes bras. Combien de morts un sort pareil aurait-il demandé ? Combien de meurtres aurais-je accepté ? Combien de personnes aurais-je plongé dans le même désespoir afin de combler ce vide dans ma poitrine ?

  Une poignée ?

  Une dizaine ?

  Une centaine ?

  Trop... Quelques que soient leur nombre, ça aurait été beaucoup trop, car il existait en vérité un moyen de retrouver ma famille et il ne nécessitait la mort d'aucun innocent.

  Uniquement la mienne.

  Ce ne serait peut-être pas dans ce monde, mais au moins, nous serions réunis... Je ne serais plus seule...

  Un grincement de parquet brisa soudain le silence de la nuit. Plus que ce bruit, ce fut la soudaine crispation de Jäger qui me tira de mes funestes réflexions. Je n'avais pas beaucoup de souvenir de mon sauvetage, mais il ne me semblait pas l'avoir vu réagir autant face au fenrir. Mes doigts se refermèrent sur ma cape.

  –Qu'est-ce qu'il y a ?

  Ses yeux restèrent accrochés quelques secondes de plus à la porte avant de revenir vers moi. Il les détourna aussitôt.

  –Rien... Juste quelqu'un qui doit se rendre aux latrines. Je m'excuse de vous avoir inquiétée.

  Je me tournai à mon tour vers le battant, dépassée.

  –Est-ce que vous craignez plus d'être surpris à côté du lit d'une fille que confronté à un fléau ?

  Sa mâchoire se contracta.

  –Je ne veux pas vous poser davantage de problèmes.

  –Je vous ai déjà dit qu'il n'y a rien d'inconvenant à ce que nous soyons seuls dans une chambre quand on habite à la campagne. En tout cas, en Lochcadais.

  –Je sais, mais le forgeron s'en est pris à vous pour avoir passé du temps avec moi.

  Mon estomac se liquéfia.

  –Je... (Je déglutis difficilement.) Aodhan n'a pas attendu votre arrivée pour tenter de profiter de moi.


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