Chapitre 27-1 : La tombe

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  Comme d'habitude, je n'avais pas entendu Jäger, mais je ne fus pas surprise de le trouver dans la pièce lorsque je me détournais de Luned. Avec les cris qu'elle avait poussés, il avait dû croire que j'étais revenue sur ma parole et que j'étais en train de la torturer avant de l'achever. À moins qu'il ait regretté d'avoir consenti à ce marquage ? Lorsque je lui avais fait par de cette idée, il avait tout de suite exprimé son désaccord – la mutilation n'était pas du tout ce qu'il entendait par « révéler le monstre ». Ce n'était qu'après lui avoir appris que cette peine était infligée au meurtrier reconnu coupable, fait remarquer que ça n'handicaperait pas Luned physiquement, promis que je l'endormirais avant et fait savoir qu'il n'avait qu'à me proposer une autre solution s'il n'était pas content qu'il avait fini par me lâcher et prononcer un unique « très bien ». Il l'avait dit d'un air sombre, soit, mais il l'avait dit quand même.

  Je n’en avais vraiment aucune idée. Sa mâchoire crispée pouvait signifier tout et n'importe quoi, et son regard était peut-être grave et pesant, il était redevenu illisible. Il resta également silencieux lorsque je le dépassais pour quitter cette maison de malheur.

  Mais je n'avais pas fait trois pas dehors que mon sang-froid reflua brusquement. Je chancelai, prise de court, avant de m'accrocher en vitesse à ce qu’il me restait à accomplir. Car je n'en avais pas fini. Je devais déjà partir d'ici, avant que Muir ne rentre chez lui ou que quelqu'un d'autre arrive, alerté par les beuglements de sa femme. Il fallait ensuite que je m'occupe de Heck et Craig. Même s'ils n'avaient été que les exécutants de cette salope, ils étaient tout autant responsables de la mort de Seanmhair. J'ignorais encore ce que j'allais leur faire – je n'avais plus de laudanum et aucun moyen de mettre la main sur leurs clefs – mais ils ne pouvaient pas... je ne pouvais pas...

  Ma vue se brouilla. Serrant les dents, je tentai d'accélérer mais mon souffle se raccourcit et mes jambes se mirent à trembler. J'avais soudain tant de mal à avancer que le rue semblait s'être changé en colle qui retenait chacun de mes pas.

  Allez... Avance.... Avance...

  Mes genoux me lâchèrent.

  Je tombai si lourdement que le choc entre mes articulations et le sol fit voler en éclat la glace qui m'avait envahi et une souffrance insoutenable explosa dans mes veines. Un cri se bloqua dans ma gorge. J'avais l'impression qu'un incendie avait éclaté sous ma peau, qu'il dévorait ma chair et faisait fondre mes os aussi sûrement qu'une bougie. J'avais été bien trop active pour quelqu'un dans mon état. Le simple fait d'avoir servi des clients toute la journée aurait dû me terrasser. Sans parler de m'attaquer à Luned, de me débattre entre les mains de Jäger, de traîner la meurtrière de Seanmhair sous la table, de l'accrocher, de l'immobiliser pour la replonger dans l'inconscience alors qu'elle luttait comme une furie... Chaque élancement que ces mouvements auraient dû générer venait d'être libérés du carcan qui les bloquait et me dévastait désormais tous en même temps. Je pouvais sentir les battements frénétiques de mon cœur pulser dans les moindres parcelles de mon être.

  Mais ce n'était rien comparé au vide sans fond qui venait de se réveiller. Marquer Luned n'avait rien changé. Le gouffre laissé par la perte de Seanmhair était toujours là, aussi puissant qu'à l'annonce de sa mort. Pire, cet abîme commençait à réveiller ceux que j'avais ressenti en perdant mes parents et que Seanmhair avait tout fait pour combler.

  C’était trop.

  Je ne luttai pas contre eux. Je les laissai grandir, afin qu'ils m'engloutissent. La dernière fois, les abysses nées par la disparition de Seanmhair m'avait aspiré et je n'avais été plus que l'ombre de moi-même. À eux-trois, elles devaient pouvoir m'emporter entièrement, me libérer de toute cette douleur !

  Elles n'en firent rien. Au lieu de m'absorber, je les sentis se mettre à saigner. L'horreur de la situation m'arracha un sanglot. Les gouffres n'étaient plus, ils s'étaient mués en plaies qui me lacéraient jusqu'au plus profond de mon être et continuaient encore à croître. Ils ne pouvaient plus m'apporter la moindre délivrance, juste davantage de souffrance.

  Désespérée, je me repliai sur moi-même, mes doigts refermés sur ma chemise. La pluie se mit à tomber en même temps que mes larmes.

  –Mademoiselle...

  Je me recroquevillai encore plus.

  –Je... Je peux pas.

  Un soupir.

  –Je vous avais dit que c'était une mauvaise idée.

  –Je parle pas de marquer cette chienne ! Je pourrais le refaire cent fois sans ciller ! Mais je pensais... Ça aurait dû aller mieux.... Je ne devrais pas...

  –Je sais que c'est difficile, mais la douleur va passer. Vous...

  –Non, elle va pas passer ! m'emportai-je. J'ai puni Luned et ça n'a rien changé ! C'est pire... Mille fois pire... Je... Je peux pas vivre comme ça...

  –Qu'est-ce t'espérais, aussi ? Qu'buter cette salope allait ram'ner Seotla ?

  Mon souffle se coupa.

  –Monsieur ? s'étonna Jäger.

  –Alors ? insista la voix familière mais pleine d'une colère inhabituelle. Qu'est-ce t'espérais, gamine ?

  Alors que je commençais à relever la tête, une main se referma sur mon col et me redressa brusquement. J'eus à peine le temps d'apercevoir le visage furieux de Feargus qu'il se tourna vers Jäger.

  –Rentre à l'auberge.

  –Monsieur...

  –J't'ai dit d'rentrer, gamin.

  Puis il me releva, tourna les talons et partit d'un pas vif, m'entraînant avec lui. Les torrents de pluie nous empêchaient de voir à plus de vingt yards et se changeaient en millions d’aiguillons venant nous cingler la peau sous l'action du vent. Faute de cape, nous nous retrouvâmes tremper jusqu'aux os en quelques instants. Un nouveau jeu de frissons incontrôlables s'empara de moi. La paume de Fearghus fut aussi prise de tremblements. Plus nous avancions, plus nos pieds s'enlisaient ou dérapaient sur le sol de plus en plus boueux.

  J'ignorais où Fearghus m'emmenait, mais aucune de ces complications ne le ralentit. Il marchait si vite que j'avais du mal à le suivre. Mes jambes chancelaient toujours, mes blessures, en particulier celles de mon épaule et de mon sein, m'élançaient à chaque pas, et de violents hoquets sanglotant me secouaient. Plus d'une fois, je trébuchais. Plus d'une fois, je m'effondrais. Mais à chaque fois, Fearghus me redressa et poursuivit sa route, sans prononcer le moindre mot. Il ne répondit même pas quand, entre deux hoquets, je l'interrogeais sur notre destination.

  Je finis par comprendre de quoi il s'agissait lorsque la silhouette de l'église se dessina à travers les gouttes de pluie. Une panique sans nom referma ses griffes sur mes tripes. Je plantai mes pieds dans la boue.

  –Non... Fearghus. Pas ça. Tout sauf ça...

  Il me força à continuer. Mes larmes, que son apparition soudaine avait suspendu, se remirent brusquement à couler. Désespérée, je luttai de toute mes maigres forces.

  En vain.

  Fearghus me fit franchir le vieux portail qui ne tenait presque plus sur ses gonds, me traîna à travers les allées dessinée par l'herbe piétinée, avant de m'asseoir de force devant une parcelle de terre retournée. Je m'en détournai.

  –R’garde-la.

  Je secouai la tête en rentrant le menton.

  –R’gard-la, Ali.

  Je secouai la tête derechef, incapable de formuler mon refus.

  –Foutue gamine...

  Il me saisit l'arrière du crâne et me força à relever la tête.

  À regarder la stèle face à moi.


Seotla NicConall

1487 – 1556


  –Tu peux butter tous ceux qu'ont participé à sa mort, détruire tout l'village, sacrifier un millier d'innocents pour qu'un nécromant r'mette son corps sur ses pieds ou t'en prendre au monde entier, ça changera rien, gamine. Ta seanmhair r'viendra pas. Elle est morte, Ali. Morte et enterrée.


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