Chapitre 31-1 : La marraine

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Par tous les...

  Jäger tira si brusquement sur les rênes que Blitz manqua de trébucher en virant à droite. Mon corps ne suivit pas le mouvement. Je me mordis la langue, ma nuque craqua et un sifflement m'échappa, mais je me dévissai la tête afin de garder l'apparition à l'œil. De longs cheveux rose pâle et de fins pans de tissus vert clair voltigeaient tout autour d'elle, dévoilant sans pudeur une paire de jambes galbes dont les pieds... ne touchaient pas le sol.

  Mon cœur s'arrêta. Ahurie, je fixai un instant l’espace entre elle et l’herbe avant braquer mes yeux sur son dos. Sa chevelure et sa robe ballottées par les vents le dissimulaient en grande partie, mais elles étaient bien là... Des ailes. Deux grandes ailes diaphanes qui battaient à toute vitesse et chatoyaient de mille couleurs à la lueur du soleil.

Oh chiure...

  Lentement, la fée tourna la tête vers nous. Nous étions désormais trop loin pour que je distingue la légendaire perfection de ses traits, mais je la vis parfaitement esquisser un geste de la main. Je fus alors projetée deux jours en arrière, quand la magesse avait tenté de retenir Blitz : le pégard chancela avant de ralentir. Un chapelet de « nai, nai, nai » échappa à Jäger. Il me lâcha pour s'entailler à nouveau la paume et renforcer le sceau de protection de la selle. En vain. Il eut beau l'abreuver de son sang, le pégard finit par s'arrêter.

Chiure, chiure, chiure...

  Jäger rangea son arme avant de sauter à terre. Les tripes triturées par l'angoisse, je balayai les alentours du regard, à la recherche d'un moyen de nous en sortir, et retombai sur la fée. Cette dernière s'étirait avec volupté dans les airs, son dos formant un arc parfait, sa chevelure et ses jupons se déversant d'elle à la terre.

  –Eh bien, voilà qui est décevant... Moi qui pensais faire face à un dangereux trafiquant de mèche avec un sorcier et donc à un certain niveau de résistance, je me retrouve à arrêter un simple humain qui ne valait en aucun cas mon déplacement. (Jäger s’arrêta face à Blitz et plongea une main dans son escarcelle.) Le lieutenant n'aurait pu me tromper davantage. J'aurais dû laisser les soldats vous courir après à travers la ville ; cela aurait été bien plus divertissant. Possèdes-tu seulement une résistance et des potions pour ceux qui en sont dotés, comme il me l'a assuré ?

  Sa voix cristalline donnait l'impression qu'elle chantonnait plus qu'elle ne parlait. Avec une grâce inhumaine, elle se redressa pour nous faire face. Je sentis plus que je ne vis un rictus fendre ses lèvres quand elle vit que Jäger était devant son cheval.

  –Voyons voir...

  D'un geste dansant, elle leva la main, puis la baissa. Une pression incroyable s'écrasa aussitôt sur mes épaules. Je fus plaquée contre l'encolure de Blitz, le souffle coupé, tandis que lui-même luttait pour ne pas ployer les jarrets. Quant à Jäger, il grimaça et ses gestes ralentirent, mais il n'était pas affecté davantage. Serrant les dents, il sortit un flacon, l’ouvrit et le tendit vers Blitz.

  –Bon, il semble que je n'ai pas été complètement trompée, décréta la fée avec plus de sérieux. Tu possèdes bien une résistance à la magie. Reste à savoir si tu as eu affaire à un sorcier ou un mage noir.

  Toujours écrasée par une enclume invisible, je la vis agitée de nouveau la main. Mais cette fois, il ne se passa rien. Au contraire. Alors que Jäger revenait sur selle, urgence et détermination se disputant ses traits, je sentis Blitz arrêter de trembler contre l'enchantement qui voulait le mettre à terre. Et lorsque son cavalier le lui ordonna, il s'élança, atteignant laborieusement un petit galop.

  –Tenez, buvez ça, me pressa Jäger en me tendant une petite fiole.

  Quelque chose de scintillant se trouvait à l'intérieur. Avec la teinte sombre du verre, j'avais l'impression de contempler un fragment de nuit et ses milles étoiles mis en bouteille. Je n'avais aucune idée de ce dont il s'agissait, mais je m’exécutai tout de même. Un goût horrible, ferreux, m'emplit la bouche. Contenant difficilement un haut-le-cœur, je m’empressai d’avaler et mon cœur eut un violent soubresaut. Une vague d'énergie étourdissante me traversa de concert et soudain, plus aucune pression ne me bloquait. Je me redressai en vitesse, jetai un regard à Jäger et son visage crispé, pour finir par lancer un coup d'œil à la fée dans notre dos. La Tirnanienne nous suivait sans se presser, esquissant de gracieux mouvement de mains sans effet. Je crus la voir froncer les sourcils et ses gestes changèrent. Le sol trembla violemment et un mur de terre jaillit devant nous. Jäger tira sur la bride et Blitz se déporta juste assez pour l'esquiver. Nous en dépassâmes plusieurs ainsi, mais je n'en ressentais aucun soulagement. Le pégard était épuisé, sa course faiblissait déjà, la fée était toujours à nos trousses et en face, des soldats approchaient.

  Jäger marmonna un nouveau chapelet de « nai » et se mit à implorer les dieux. « Pas cela. Je vous en prie, tout mais pas cela, » répétait-il.

  Il eut beau les supplier, Blitz n'avait plus la force d'échapper aux patrouilleurs tout en slalomant entre les remparts de la Tirnanienne. Les plus proches n'étaient plus qu'à une centaine de yards lorsqu'une chape de plomb invisible s'abattit à nouveau sur nos épaules. Je l'aurais cru bien plus faible que la précédente – elle nous affecta à peine, Blitz et moi – mais Jäger s’affaissa lourdement contre mon dos et ses mains tombèrent sur mes cuisses. Sifflant sous l'effort, il se redressa tant bien que mal et esquiva un obstacle.

  Le dernier. Derrière, les soldats s’étaient déployés, nous coupant la route. D’autres remparts jaillirent, renforçant leur barrage, et en quelques secondes nous fûmes cernés de toutes parts. Jäger commença à faire tourner Blitz sur lui-même, à la recherche d'une faille.

  –Écartez-vous ! cingla-t-il aux militaires alors que, le cœur au bord des lèvres, j'avisais les six armes de tir braquées sur nous, prêtes à nous abattre à tout instant.

  –Après tout le mal que tu nous as donné, tu peux toujours rêver, sale étranger ! répondit un soldat. Alors descendez de selles, tous les deux !

  Pour toute réponse, Jäger raffermit sa prise sur les rênes en continuant à faire tourner Blitz. L'intégralité de son corps se figea à la vue de la fée. Cette dernière n'était plus qu'à une trentaine de yards. À cette distance, plus rien ne nous dissimulait sa magnificence. Sa robe, toujours agitée par un vent qui n'avait définitivement rien de naturel, auréolait autant qu'elle dévoilait son corps élancé. Ses formes, bien que discrètes, étaient parfaitement proportionnées, l'arrondi de ses hanches semblant s'arrêter au niveau exact de celui de ses épaules. Ses seins se tenaient hauts et fermes, sans le moindre soutien, tendant les deux pauvres pans de tissus qui les couvraient. Son ventre dénudé était anormalement plat. J'étais certaine que toute cette peau pâle exposée à la fraîcheur de l'air était parfaitement lisse, dépourvue de la moindre chair de poule.

  Et son visage... Par les dieux, son visage... Par contraste avec son teint laiteux, ses lèvres vermeilles, digne d'un bouton de rose rouge, attiraient tout de suite le regard. Au-dessus se dressait un nez en trompette ni trop rehaussé ni trop petit, surplombé lui-même par de grands yeux ni trop écartés, ni trop rapprochés, possédant la couleur de la terre fertile. Les sourcils roses qui les surplombaient étaient parfaitement dessinés ; même à cette distance j'aurais parié qu'aucun poil n'en dépassait ou n'était de travers. Les oreilles effilées caractéristiques de son espèce, parfait reflet l'une de l'autre, pointaient sous sa chevelure qui volaient toujours au vent.

  Elle était tout simplement éblouissante de beauté. Et pourtant, au lieu d'être subjuguée, je ressentais surtout un profond malaise. Cette symétrie parfaite avait quelque chose de... dérangeant. Comme si un physique n'était pas fait pour être aussi bien proportionnés. Comme si cette perfection avait été fabriquée de toute pièce pour dissimuler quelque chose de plus sombre, à l'instar des sirènes.

  De folie – c'est la seule explication logique à son geste ! –, Jäger sauta à terre et se retrouva arc en main, une flèche dirigée droit vers la Tírnanienne et une autre tenue par son petit doigt, comme il l'avait fait dans la forêt.

  –Restez où vous êtes, lui ordonna-t-il d’une voix glaciale.

  L'intéressée s’exécuta et leva vivement une main aux longs doigts, interdisant aux soldats de tirer.

  –Marraine..., commença un officier.

  –C'est une simple flèche, pas de quoi s'inquiéter.

  –Je sais. Cependant...

  –Oui, oui, souffla-t-elle avec un geste dédaigneux de la main. Vous devez l'arrêter et comme vous n'avez pas été fichu de mettre la main sur lui depuis des jours, vous devez être très pressé de le faire. Mais premièrement, ils vous auraient définitivement glissé entre les doigts sans mon intervention, donc tout le mérite me revient. Et secondement, quelque chose ne va pas avec la résistance du jeune homme et j'ai bien l'intention de savoir ce dont il s'agit (les doigts de Jäger devinrent blancs autour de son arc), alors baisse ton arme et ferme-la cinq minutes, d'accord ?

  Le soldat, un officier, n'en avait visiblement pas envie, mais il ne pipa mot, non sans nous garder en joue. La fée ne le réprimanda pas pour cette semi-obéissance. En fait, elle ne semblait même pas l'avoir remarqué ou se moquait bien de savoir s'il s’exécutait : toute son attention était rivée sur le chasseur en contre bas qui la menaçait d'une flèche.

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