Chapitre 34-1 : Thébaldéric Guldegriffritter

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  Le fils... du roi ?

  Le silence s'abattit sur la plaine. La douleur et la colère comme soudain envolé, je cessai de souffrir et vociférer. Les soldats impatients de gagner la ville ou troublés par ce qui se déroulait s'étranglèrent. Retenant aussi son souffle, le vent arrêta de siffler à nos oreilles et de faire bruisser l'herbe à nos pieds. Sans la respiration sonore des chevaux, j'aurais pu croire que le temps lui-même s'était figé, trop choqué par ce qui venait d'être dit.

  Les monologues de la fée m'avaient permis de déterminer que Jäger était le fils d'un nobliau. Avec l'évocation de « son grand retour à la cour », le doute n'avait plus été permis. Et vu la prétendue autorité qu'il détenait et la détermination avec laquelle son père le recherchait, j'en avais aussi déduit qu'il n'était pas non plus le rejeton de n'importe quel noble. Même dans les hautes sphères, avoir assez de pouvoir pour que son fils puisse empêcher l'arrestation de quelqu'un dans un pays étranger ne devait pas être donné à tout le monde. Soit sa famille était extrêmement riche, soit elle occupait une position très importante au sein de la société.

  Mais le fils du roi ? Ce... C'était une blague, n'est-ce pas ? Il ne pouvait pas... La bouché béante et les yeux écarquillés, j'essayai de superposer l'image que je m'étais toujours faite d'un membre de la royauté sur la silhouette du jeune homme agenouillé devant moi. En vain. Sa discrétion à nulle autre égale ; la gentillesse et le respect dont il avait toujours fait preuve envers moi, une simple villageoise ; la façon qu'il avait de se rabaisser à longueur de temps ; ses épaules présentement voûtées ; son menton rentré... Il était à l'opposé total d'un homme incarnant et transpirant l'autorité ! Et puis..., c'était un bâtard ! Qu'un noble wiegerwälder n'ait pas fait tuer son fils illégitime était déjà improbable et la seule explication qui m'était venu était qu'il ne parvenait pas à avoir d'enfant légitime. Alors le roi ? C'était inimaginable ! En plus de diaboliser les enfants hors mariage, les wiegerwälders ne plaisantaient pas avec la loi ; la plus petite infraction se voyait sanctionner comme elle se devait. S'il voulait être respecté par ses sujets, leur souverain se devait d'être irréprochable. Il n'aurait jamais laissé un fils illégitime, une preuve irréfutable d'un adultère en plus d'être un Sans-âme, voir le jour. Encore moins le reconnaître comme son fils et le faire vivre à la cour. C'était le meilleur moyen d'entacher sa lignée, son règne ! Surtout qu'il ne manquait pas d'héritiers ! Quand ma mère avait quitté le pays, il en avait déjà une demi-douzaine !

  Mais si c'était vrai, ça signifiait que... Bons dieux, je... Un prince ! Je m'étais moqué d'un prince ! J'avais engueulé un prince ! Craché à la gueule d'un prince ! Frappé un prince ! Mutiler Luned devenait tellement insignifiant à côté de ça ! Le simple fait de le bousculer devait valoir une arrestation, alors tout le reste... Et les soldats ? Ils lui avaient carrément tiré dessus ! Si la fée n'avait pas arrêté leurs traits... ils l'auraient tué. C'était la mort assurée pour eux !

  Malgré le soleil radieux au-dessus de nos têtes, je sentis une vague de peur alourdir l'atmosphère.

  Inconsciente ou indifférente à ce sentiment, la Tírnanienne, nous accorda un instant son attention, se délectant de nos réactions, avant de revenir à Jäger... Guldemachin... ou qui qu'il soit.

  –Eh bien, tu vois, Thébaldéric, ce n'était pas si difficile, dit-elle en posant une main sur son épaule.

  Il se dégagea d'un mouvement sec.

  –Ne me touchez pas.

  Un frisson me dévala l'échine. Ce n'était que quatre petits mots. Jäger les avait en plus tout juste murmuré, mais son ton transpirait d'une telle haine et d’une telle souffrance... Même la fée perdit un peu de sa superbe. Laissant retomber sa main, elle s'écarta d'un pas avant de le libérer. Les végétaux s'étaient à peine relâchés autour de lui que le chasseur s'en dépêtra et s'écarta de plusieurs pas. J'eus du mal à déglutir. À l'image de sa voix, son expression n'était plus que douleur et fureur à peine contenue. Ses doigts se resserrèrent sur son poignard en os de fléau et l'espace d'un battement, je crus qu'il allait laisser libre cours à son animosité et se jeter sur la fée.

  Cette dernière poussa un soupir.

  –Allons, ne fais pas cette tête.

  Un muscle roula sous la joue du chasseur ; sa prise se raffermit encore sur son arme... puis il la rangea dans son fourreau et se détourna de la Tírnanienne pour se diriger à grands pas vers nous. Vers moi. Je me crispai. J'avais rencontré ce garçon il y a moins de trois semaines et obtenir des informations à son sujet relevait du miracle, alors je ne le connaissais pas vraiment. Cependant, j'en savais assez pour me sentir à l'aise à ses côtés et m'enfuir avec lui. À présent... Avec ce visage débordant d'inimité à la place de son expression impassible, avec ce nom composé de dieux savaient combien de syllabes au lieu des trois facilement prononçables, avec ce rang qui creusait un fossé infranchissable entre nous... j'avais l'impression de faire face à un inconnu. Et puis, une partie de sa colère était peut-être dirigé vers moi. Peut-être qu’il comptait me faire payer la perte de son anonymat. Après tout, c’était ma faute s’il avait révélé son secret.

  Les soldats semblaient tout aussi incertains vis-à-vis de son identité et ne savaient pas comment réagir avec lui. Par réflexe, une poignée commença à se rapprocher et des armes à se lever pour lui barrer la route tandis que d'autre s'écartaient, n'osant sûrement pas aggraver leur cas.

  –Thébaldéric..., souffla la fée.

  Jäger ne lui accorda pas plus d'attention qu'aux soldats qui hésitaient à l'arrêter. Sans ralentir, il glissa un doigt sous son col et en sortit un cordon en cuir qu'il arracha et lança à mon cavalier. Quelque chose y était accroché. Une imposante bague. L'éclat du soleil s'y accrocha un instant avant que l'officier ne referme la main dessus.

  –Thébaldéric, répéta la fée avec plus de fermeté.

  Le gradé rouvrit sa paluche pour observer la chevalière. Je ne pouvais pas la voir, mais je compris, à son visage passant de pâle à livide, ce qui y était représenté : un griffon terrassant un énorme corbeau. Les armoiries de la famille royale de Wiegerwäld.

  –Laissez-le passer ! ordonna-t-il d'une voix blanche.

  Le scepticisme quitta aussitôt les soldats incertains et ils s'empressèrent de s'écarter, le regard soudain rempli de crainte, plus grande encore que celle de leurs camarades, qui s'étaient tout de suite poussés. Les premiers avaient osé s'interposer devant un prince, alors que ce dernier avait révélé son identité et qu'une fée l'avait plus ou moins confirmée. Existait-il une sentence pire que la mort ?

  Jäger engloutit les derniers yards entre nous. Je me crispai en le voyant sortir un poignard et le glisser entre mes poignets, mais d'un geste sec, il trancha les cordes et rengaina.

  –Votre épaule ?

  Son timbre toujours glacial me fit froid dans le dos. Pour la première fois, je n'osais pas le regarder dans les yeux.

  –Je... Ça va aller.

  –Alors allons-y.

  Et il pivota sur ses talons pour rejoindre Blitz. Je lui emboîtai le pas sans discuter tandis que l’officier descendait de selle en vitesse pour lui rendre sa chevalière avec un « votre Altesse » craintif. Jäger le dépassa sans lui accorder un regard, ni à lui, ni à la bague qu’il lui tendait. En revanche, il ramassa son arc et les flèches qui se trouvaient sur notre route.

  –Allez, Thébaldéric, réessaya la fée en se rapprochant. Tu ne vas pas partir comme...

  Le reste de sa phrase mourut sur ses lèvres parfaites. Jäger s'était enfin tourné vers elle. Il n'avait pas armé son arc, mais si un regard avait pu tuer, elle serait morte sur place.

  –Et comment voulez-vous que je parte ? cingla-t-il. En vous remerciant ? En sautillant de joie à l'idée que mon père sache où je suis ? En vous félicitant ?

  La fée dodelina de la tête.

  –Si c'est proposé si genti...

  –Allez crevez.

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