TOME I - CHAPITRE 5 - Les cendres de la route
Le matin les trouva l’un contre l’autre, mais séparés par le silence. Darius ronflait d’un souffle lourd, appuyé contre un tronc, sa lance posée sur ses genoux. Liyha s’était recroquevillée dans la mousse, l’œuf entre ses bras comme un enfant malade. Le froid l’avait transpercée toute la nuit, et pourtant elle avait refusé de le lâcher.
Quand le soleil s’éleva, Darius se redressa sans un mot. Il jeta un regard vers elle.
— Debout. On n’attend pas que la mort nous trouve assis.
Elle grogna, mais obéit. Ses jambes lui faisaient mal. Ses yeux étaient encore gonflés de larmes anciennes. L’œuf pesait contre sa hanche comme une chaîne invisible.
Ils marchèrent des heures. Darius ouvrait la route, d’un pas régulier, implacable. Liyha suivait, trébuchant parfois. Pas une fois il ne ralentit pour l’attendre. Quand elle s’écroula presque, il lança seulement :
— Si tu veux vivre, il faudra suivre. Sinon, reste là.
La colère la releva. Elle serra les dents, rattrapa son pas. La boue collait, les ronces griffaient, mais elle ne céda pas. Darius jeta un coup d’œil en arrière. Ses lèvres se plissèrent un instant, comme si un souvenir venait le piquer. Mais il ne dit rien.
Au deuxième jour, ils traversèrent un hameau. Les portes béantes, les cendres encore tièdes. Les corbeaux s’envolèrent à leur approche. Liyha leva la main pour se couvrir les yeux : les pendus alignés devant la halle la fixaient encore. Des enfants parmi eux.
Elle se retourna, nauséeuse.
— Pourquoi… pourquoi ils font ça ?
Darius cracha par terre.
— Parce qu’ils peuvent. Parce que ça fait taire ceux qui respirent encore.
— Mais… il y avait des familles, des…
— Tu crois qu’ils font la différence ?
Il arracha un chiffon d’un cadavre, l’essuya sommairement, le jeta. Ses yeux étaient durs.
— Regarde bien. C’est ça, le monde, maintenant. Si tu refuses de voir, tu ne vivras pas longtemps.
Elle tremblait, mais elle regarda. Et ce qu’elle vit resta gravé.
Au soir, ils s’arrêtèrent près d’une clairière. Darius fit un feu rapide, efficace. Pas grand, juste assez pour chauffer un peu d’eau et cuire un morceau de viande séchée. Il lança à Liyha une part.
— Mange.
Elle mordit, la gorge serrée. La viande avait un goût amer, mais son ventre la remercia. Elle croisa son regard.
— Pourquoi… tu m’as aidée ?
Il haussa les épaules.
— Je déteste les soldats impériaux. Ça suffit comme raison.
— Tu me connais pas.
— Pas besoin. J’ai vu une gosse qu’on allait briser. Ça me rappelait trop de choses.
Il détourna les yeux, planta un bâton dans le feu. Le silence s’installa. Puis il ajouta, plus bas :
— J’avais une fille, autrefois. Elle aurait ton âge.
Liyha se figea. Elle ne demanda pas ce qui lui était arrivé. Elle le savait déjà.
Un instant, elle crut voir son visage se détendre. Mais il reprit vite cette dureté qui semblait collée à ses os.
À plusieurs lieues, une colonne impériale avançait. Le capitaine leva le poing.
— Surveillez les routes. Les survivants fuient toujours vers l’ouest. Ramassez-les. Pas un ne doit passer.
Les hommes obéirent. Les torches s’allumèrent comme des étoiles impies.
La nuit était tombée. Liyha s’était allongée, la besace serrée contre elle. Darius, immobile, montait la garde. Le feu crépitait faiblement.
— Tu dors jamais ? demanda-t-elle d’une voix fatiguée.
— Pas assez.
— Et tu ne parles pas beaucoup.
— Les mots fatiguent. La marche et les coups suffisent.
Elle hésita. Puis, d’une voix plus basse :
— Merci… d’être venu.
Il tourna la tête vers elle. Ses yeux rencontrèrent les siens, brillants dans l’ombre. Il hocha la tête. Pas un sourire, pas un mot de plus. Mais c’était assez.
Dans la bibliothèque humide, Selwyn lisait encore. Les runes noircies pulsaient faiblement. Ses doigts tremblaient en suivant les lignes.
— Tout est en marche, murmura-t-il. Tout converge.
Il sentit un frisson passer dans l’air, comme si deux flammes s’étaient rapprochées quelque part. Et il sourit.
Les jours suivants furent une répétition : marcher, fuir, éviter les routes. Chaque fois que Liyha faiblissait, Darius la forçait à tenir. Chaque fois qu’elle voulait pleurer, il lui lançait :
— Les larmes ne nourrissent pas ton ventre. Avance.
Petit à petit, une routine s’installa. Liyha apprit à mettre un pied devant l’autre sans réfléchir, à tendre l’oreille pour le moindre bruit, à dormir d’un sommeil léger.
Darius, lui, commença à lui lancer de brefs conseils : comment poser le bois pour un feu qui ne fume pas, comment reconnaître les traces fraîches, comment tenir une arme non pas avec peur mais avec poids.
Elle écoutait. Elle retenait. Parce qu’elle n’avait pas le choix.
Au loin, sur une colline, ils s’arrêtèrent un instant. Le soleil se couchait derrière les champs incendiés. La fumée formait des colonnes noires. On aurait dit les doigts d’un dieu en colère.
Liyha serra l’œuf contre elle. Darius planta sa lance dans le sol, resta silencieux.
Deux ombres se découpaient sur la crête : l’enfant et le vétéran. Ils ne le savaient pas encore, mais ce soir-là, ils venaient de sceller une alliance qui allait durer bien plus que leurs pas fatigués.

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