Chapitre 7

8 minutes de lecture

Couchée sur une surface chaude et moelleuse, je sens des draps doux sur mes jambes qui bougent librement, sans douleur. Voilà mes premières sensations lorsque je reprends connaissance. Ma mémoire ne me fait pas défaut ; je me souviens de tout. Aussi, je n’ose pas ouvrir les yeux. J’ai peur de ce que je vais découvrir, peur qu’en me voyant consciente, on ne me jette à nouveau dans l’étang putride pour me refaire subir les mêmes tourments. Ou pire.

Comme toujours, je gigote les orteils pendant que je réfléchis. Oh ! Mon pied gauche ! Je le sens ! Comment est-ce possible ? Et si tout cela n’avait été qu’un cauchemar ? Discrètement, je prends une profonde inspiration. Non, ce n’est pas l’odeur de mes draps, ni l’odeur de l’hôpital. Ça sent la cendre.

Aucun son ne trahit la présence d’une autre personne ou créature ; lentement, j’ouvre les yeux, puis me redresse. Je découvre une chambre spacieuse, équipée du mobilier de base en fer forgé noir. Les murs semblent être en marbre, un marbre noir veiné d’or. C’est très élégant, néanmoins j’avoue être beaucoup moins intéressée par mon environnement que par mon corps (toujours) nu, mais surtout tout neuf : je ne porte pas la moindre trace des sévices subis ! Ma peau est intacte ! Ou presque. A la lueur des bougies qui éclairent la pièce, je me rends compte que je porte des marques, mais des marques bien précises : des dessins, dont l’un se répète sur mes paumes, mes chevilles et même sur mon buste ! C’est une étoile à cinq branches, à laquelle s’ajoutent deux baguettes de façon symétriques et au milieu se trouve une croix à l’envers, à l’opposé de la pointe de l’étoile. Le tout s’inscrit dans un cercle autour duquel des caractères illisibles sont inscrits et un dernier cercle enferme le tout. Je n’ai jamais vu ce symbole avant.

Je m’arrache finalement à la contemplation de mon corps : je suis rétablie, il faut fuir. Se pose alors la question critique : où ? Je n’ai pas la moindre idée de ma localisation et pour ce que j’en sais : je suis plus en sécurité ici dans ce lit king size que dehors !

Je me rallonge doucement dans les draps, savourant l’absence de douleur, l’absence de cri, l’absence de menace immédiate. Fuir : oui, mais pas tout de suite.

Je relève la main à hauteur de mes yeux pour détailler ce symbole. Cela ressemble beaucoup à un pentacle, mais cela n’en est pas un…

— Ce symbole signifie que tu m’appartiens, déclare doucement une voix : celle de l’homme qui m’a brisé la nuque.

Je sursaute et cache mon corps derrière le drap. Ce qui est stupide, il a surement déjà eu le loisir de tout voir. C’est d’ailleurs ce qu’il semble aussi penser, comme le laisse supposer son sourire narquois.

Je ne saurais peut-être jamais à quoi ressemblait mon porteur, mais la faible luminosité de la pièce me permet de voir l’être qui prétend me posséder. Il s’agit d’un homme. D’un bel homme. Grand, la peau très pâle, les cheveux sombres, longs et légèrement bouclés. Détail subtil, il ne porte qu’un pantalon noir, laissant son torse ciselé visible. Je remarque rapidement que ses ongles sont noirs et légèrement longs, y compris à ses pieds. Beurk. Pour seul bijou, il porte un bracelet en métal sombre (du bronze ?) représentant un serpent qui fait plusieurs fois le tour de son avant-bras droit. Je distingue autre chose à la lueur des bougies, mais je ne suis pas sûre… Serait-ce des ailes ?

— Je n’appartiens à personne, m’entends-je proclamer d’une voix incertaine.

Qu’est-ce qui me prend de tenir tête à la seule personne qui ne m’a pas (encore) fait de mal ici ? L’être a un petit rire froid, tandis qu’il s’empare d’une chaise pour la mettre face au flan du lit, face à moi. Il s’installe en prenant son temps, me laissant le loisir de mieux l’observer. Il a le visage en lame de couteau, ses traits sont délicats : les lèvres fines, un nez aquilin, des yeux en amande renfermant des iris sombres, surmontés de sourcils élégamment dessinés. Il est loin d’être repoussant, mais il porte en permanence une expression lasse, pleine de rage et de rancœur qui assombrit son visage.

Alors qu’il déploie légèrement ses ailes avant de s’asseoir et de les rabattre. Ses yeux se posent sur moi avec dureté.

— Aujourd’hui, je t’accorde ce faux pas, mais sache que je n’aime pas me répéter et je déteste être contredit. Tu es à moi, petite chose. Cela a été acté bien avant ta naissance.

Je n’ai jamais entendu de voix plus douce, plus mélodieuse, un délice à l’oreille. Pourtant, le ton dure et ferme qu’il use me coupe toute envie de le contredire à nouveau. Même Solange n’a jamais réussi à m’intimider de cette façon, qui plus est, sans me toucher.

— Je vais t’apporter quelques informations aujourd’hui et je vais t’expliquer ce que j’attends de toi. Mon nom est Astaroth, Grand-Duc et Trésorier des Enfers, seigneur infernal de cette dimension, général de 85 légions. Je possède de nombreux pouvoirs, parmi lesquels celui de voir le passé, le présent, l’avenir et répondre aux requêtes les plus vénales, ce que je délègue le plus souvent à mes assistants. Il y a un peu plus de dix-huit ans, ta chère mère a eu l’audace de m’invoquer. Moi ! Ses demandes étaient risibles : richesse et beauté. Je ne fais même pas déplacer mes subalternes pour ça… Mais elle avait quelque chose qui m’intéressait : toi. Elle était enceinte de trois mois : tu étais une âme à peine formée et encore non revendiquée. Je me suis moi-même déplacé. Un honneur, tu l’auras compris. Je lui ai proposé de m’offrir son âme et celle qu’elle portait en échange de ses demandes. Elle n’a pas hésité une seule seconde, suggérant même de te sacrifier dès ta naissance.

J’accuse les informations une à une, mais ça fait beaucoup. Que je sois en Enfer, cette possibilité m’a traversée plus d’une fois, mais je l’avais repoussée : je n’ai absolument rien à me reprocher, je n’ai pas ma place ici. Cependant… Après avoir survécu aux tourments sur la plage noire et après avoir eu la nuque brisée. Les autres possibilités deviennent très limitées. Quant à cette histoire de marché, cela me brise de l’intérieur. J’ai toujours su que Solange me détestait, mais qu’elle me voie comme un simple moyen pour arriver à ses fins, je me sens souillée, réduite à rien. Mon étrange interlocuteur me laisse le temps de digérer les informations, il semble étudier mes réactions. Alors que je croise à nouveau son regard, il reprend son discours.

— De nombreux démons auraient sauté sur cette occasion : les nouveaux-nés sont des denrées rarissimes ici. Pas moi. Pour obtenir ce qu’elle désirait, je lui ai imposé de te garder en vie jusqu’à ta majorité et de correctement t’élever, en te préservant de toute souillure.

Cette fois, je craque, je pose la question qui me brûle les lèvres, même si j’ai peur de la réponse.

— Pourquoi ?

Le démon savoure son emprise sur moi, son regard suffisant m’indique clairement que c’est la question qu’il attendait.

— Je ne suis pas n’importe quel démon, dit-il avec une note de dégoût dans la voix. J’étais autrefois un ange, comme en témoignent mes ailes brisées. Je ne me nourris pas des âmes damnées et encore moins de celles de nouveaux-nés.

La nouvelle me surprend, tandis qu’il ouvre plus grand ses ailes noires pour appuyer son propos. Je distingue alors leurs irrégularités. Je les trouve à la fois magnifiques, sinistres et douloureuses.

— Les anges sont asexués…

La nouvelle me soulage d’un poids. Pourtant, je ressens un léger pincement de regret, ce qui m’agace, : il n’y a rien à regretter !

— … Mais pas les démons. Et me jetant de l’Elysée, j’ai été affublé des mêmes attributs.

Le pincement de regret a disparu, mais l’appréhension et la crainte montent en flèche. Je rage contre mes stupides émotions. Et contre mes yeux. Ces stupides yeux qui n’ont pas pu s’empêcher de descendre une fraction de second entre ses jambes. Bien sûr, cela ne lui a pas échappé.

— Au fil des siècles, j’ai appris à apprécier cette nouvelle condition.

Le regard qu’il pose sur moi est tout sauf innocent.

— Qu’allez-vous faire de moi ? parviens-je à demander d’une voix bien plus faible que je ne l’aurais voulu.

— Cela me semble plutôt clair, non ? Tu es ma femme objet. Tu vas me servir, me satisfaire. Tu as de la chance, je suis un bon maître. Sers-moi correctement, avec dévouement et tu auras le plaisir de me connaître sous mes meilleurs jours. En revanche, je suis exigeant et ne tolère pas les écarts de conduite. Si tu ne m’obéis pas ou que tu te montres pas complaisante, tu seras punie. Enfin, si tu t’avères inutile, je demanderais à Pruflas de te ramener à la Vallée Noire.

A ces mots, un tsunami d’émotions et de questions me traverse. Je n’ai plus aucun doute sur la réalité de ce que je vis et pourtant je ne peux m’empêcher d’espérer me réveiller.

— La Vallée ? Pruflas ?

— Pruflas est l’un de mes officiers, c’est lui qui t’a amenée à moi. Il était en charge de te collecter à ton arrivée dans la Vallée, mais comme tu le sais, il a eu un certain retard.

« Un certain retard », oui ! C’est le moins qu’on puisse dire ! Je ne vois pas en quoi l’étang immonde est une vallée, mais peu importe… J’encaisse les informations comme je peux, la plupart me terrifient, je n’ose pas les évoquer, alors je fais comme d’habitude : j’évite le sujet. Néanmoins, la curiosité me ronge…

— Il y a quelque chose que je ne comprends pas, vous avez dit être capable de voir l’avenir et avoir pactisé avec ma mère parce qu’elle était enceinte de moi… Pourquoi me menacer ? Ne savez-vous pas déjà comment je vais me comporter ?

Un sourire féroce et carnassier se dessine sur les lèvres du démon, un frisson glacial me traverse. Il a beau dire qu’il a été un ange, je ne vois qu’un démon face à moi.

— Disons que je sais beaucoup de choses… Mais que le libre arbitre offre parfois des surprises. Chaque être possède un avenir avec de fortes probabilités de réalisation, mais les choix peuvent conduire à s’en écarter et emprunter ainsi une autre voie, un autre avenir, en meilleur ou pire.

Son regard semble me dévorer, je me recroqueville derrière ma couette.

— Sont-ce là tes seules interrogations ? me demande-t-il d’une voix suave qui hérisse ma peau d’un frisson qui n’est pas aussi désagréable que je veux l’admettre.

Je ne réponds rien, perdue entre peur et …une forme honteuse de curiosité. Je me dis alors que j’ai peut-être ma place ici et cette pensée me désespère.

Annotations

Vous aimez lire Pattelisse ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0