Chapitre neuf : Zetian

16 minutes de lecture

Lieu : Bibliothèque du temple

Date : 21 aérien 909

Zetian feuilletait le grimoire Les compagnons des gardiens à travers les âges sans y trouver un grand intérêt. Toutes ses pensées étaient concentrées sur Roxanne.

— Tu as l’air bien pensive, ma chère, dit Astral en interrompant ses explications.

— Dix jours.

— Pardon ?

— Cela fait à présent dix jours que je n’ai aucune nouvelle de Roxanne. Ce n’est pas normal !

— Je te l’ai déjà dit, le temps ne s’écoule pas de la même manière dans le manoir.

— Je le sais, mais… et s’il leur était arrivé malheur ? Et si Fendris les avait tués ? s’exclama-t-elle, paniquée.

Avant que le Tisseur du Ciel ne pût lui répondre, le son des cors retentit.

— Que se passe-t-il ?

— Le messager céleste arrive. Nous devons l’accueillir en bonne et due forme, affirma Astral en lui tendant la main.

La jeune femme posa la sienne sur celle du Tisseur pour s’appuyer et se leva du banc. Ensemble, ils arpentèrent les couloirs du temple jusqu’à la cour arrière. En voyant le majestueux oiseau aux plumes iridescentes se poser, elle en eut le souffle coupé.

« Il est encore plus impressionnant que dans les peintures… »

L’oiseau céleste se pencha pour laisser descendre ses passagers. Zetian reconnut immédiatement l’une d’entre elles et sentit un poids s’enlever de sa poitrine.

— Roxy ? Roxy ! s’écria-t-elle en courant vers son amie.

Roxanne émit un petit soupir de surprise lorsque Zetian l’enlaça.

— J’étais si inquiète pour toi.

— C’est adorable, mais tu sais bien qu’une mauvaise herbe comme moi peut survivre quelques jours dans la nature sauvage.

En entendant cette réponse, Zetian sentit une vague d’agacement la submerger et la secoua légèrement.

— Cela fait dix jours que tu es partie !

— Quoi ? Impossible !

— Une heure dans le temple des Nordes équivaut à une journée ici, expliqua Astral.

— Pourquoi tu ne m’as rien… Est-ce que ça va ? demanda Roxanne en se tournant vers Edvald, qui semblait pensif.

Le titan des glaces lui lança un regard chargé de colère avant de quitter le temple sans un mot.

— Que s’est-il passé entre vous ? demanda Zetian, inquiète.

— Même moi je ne comprends pas, alors laissons tomber, répondit Roxanne d’un ton nonchalant. En tout cas, je te comprends mieux : si tu avais disparu autant de temps, j’aurais retourné le temple pierre par pierre.

Zetian fut apaisée par ces paroles et lui adressa un petit sourire que Roxanne lui rendit aussitôt.

— Tu dois être épuisée, déclara Astral.

— Comme jamais. Après tout, je dois rattraper dix jours de sommeil.

Zetian pouffa de rire.

— Au moins tu es assez éveillée pour faire de l’humour.

— Je ne suis jamais trop fatiguée pour une réplique spéciale, répondit Roxanne, amusée.

— Puis-je vous escorter jusqu’à vos appartements ? proposa Astral.

— Non, je préfère le faire moi-même. Nous avons beaucoup à rattraper, insista Zetian en passant son bras sous celui de Roxanne.

— Dans ce cas, je vais prendre congé, déclara Astral en s’inclinant avant de s’éloigner.

— Eh bien, je pourrais m’habituer à ses petites révérences, commenta Roxanne.

— C’est en effet très agréable, ajouta Zetian en souriant.

Les deux jeunes femmes gloussèrent en pénétrant dans l’enceinte du temple.

— Qu’est-ce que j’ai raté durant mon absence ?

— Beaucoup de choses !

Zetian raconta tout : les séances d’étude avec Astral, les sorties en ville, les vols sur le dos d’Espérance, et ses découvertes des passages secrets du temple.

— Wow, j’ai l’impression d’avoir raté toute une série.

— Es-tu sûre que je n’étais absente que deux semaines ?

— Et imagine tout ce qu’on pourra faire quand on deviendra des sylves ! dit Zetian avec enthousiasme.

— Des quoi ? demanda Roxanne, confuse.

En voyant son expression, Zetian se souvint qu’elle n’avait pas encore abordé ce sujet.

— On va devoir se lier à des créatures fantastiques. Grâce à ce lien, on passera de simples humaines à une sorte d’elfes dotées de pouvoirs élémentaires : des sylves.

— Attends une seconde. Temps mort, dit Roxanne en formant une croix avec ses mains. J’ai eu ma dose de magie pour aujourd’hui. Ton histoire de liens et de sylves, ce sera pour demain. J’ai besoin de repos.

— Pardon, je…

— Pas besoin de t’excuser. J’aime toujours autant ton enthousiasme. Garde-le au chaud pour demain, j’en aurai bien besoin, répondit Roxanne en souriant.

Zetian rit doucement, puis s’arrêta devant une porte de bois incrustée d’arabesques argentées.

— Nous sommes arrivées.

— Comment sais-tu que c’est ma chambre ?

Zetian désigna les symboles gravés.

— Le bouclier représente les gardiens, et le cercle barré notre nature d’humaine.

— J’aurais été fascinée si je n’étais pas aussi épuisée, dit Roxanne en ouvrant la porte. Bonne nuit, Zet.

— Bonne nuit, Roxy.

Zetian arpenta les couloirs, seule avec ses pensées. Une pointe de déception lui serrait la poitrine : elle aurait voulu parler davantage avec Roxanne, lui confier ses inquiétudes au sujet des épreuves dans la forêt des Mirages et des créatures qui s’y tapissaient. Arrivée dans ses appartements, elle s’assit devant sa coiffeuse et observa son reflet dans le miroir de bronze. Son visage paraissait aussi préoccupé qu’elle.

« Calme-toi, Zetian. Tout va bien se passer. »

Elle retira les épingles de ses cheveux lorsque soudain, un bruit provenant du balcon attira son attention. Zetian se leva, marcha jusqu’à la fenêtre, ouvrit les battants de bois et vit Espérance qui tenait dans son bec un ruban de soie relié à une petite boîte de velours. En voyant la véritas tendre son cou vers elle, la jeune femme tendit les mains pour accueillir le présent.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ouvre et tu verras, répliqua Espérance avec un petit piaillement joyeux.

Zetian défit le nœud de soie, souleva le couvercle de la petite boîte et fut émerveillée en y voyant une magnifique dague argentée dont le pommeau était gravé de deux dragons se faisant face.

— Merci, mais quelle en est la raison ?

— Je me disais que tu en aurais besoin pour ton séjour en forêt.

Zetian sortit la lame de son fourreau, qui se mit à briller sous l’éclat de la lune.

— Elle est bien aiguisée.

— Pourtant tu sembles hésiter, dit Espérance, confuse.

— Plutôt inquiète, avoua Zetian en remettant la lame dans son fourreau.

— Pourquoi donc ?

— Par où commencer ? Peut-être par la cérémonie du lien, le passage dans la forêt des rêves, mon incapacité à rester en vie là-bas... En clair, un peu tout.

— Si ton amie l’apprenait, elle serait dans le même état.

— Qui, Roxy ? Non, aucune chance. Elle est débrouillarde et a assez de sang-froid pour s’adapter à son environnement, affirma Zetian avec nonchalance.

— Dans ton monde peut-être, mais nous sommes dans l’Ether. De plus, tu as un avantage sur elle.

— Quoi donc ?

— Ta connaissance des créatures de l’Ether.

— Elle n’est que…

— Ta, ta, ta. Même si elle est infime, elle te sera utile ! Ne te déprécie pas à ce point, ma chère. Tu es une gardienne et une future guerrière en devenir. Donc relève la tête et fais taire tous ces doutes.

— C’est plus facile à dire qu’à faire…

Espérance vola jusqu’à son épaule puis glissa les plumes de son aile droite pour relever le menton de la jeune femme.

— À présent, répète après moi, ma petite : « Je suis une gardienne, une protectrice farouche et sans peur. »

— Espérance, tu…

— Répète !

— Je suis une gardienne, une protectrice farouche et sans peur, répéta-t-elle sans conviction.

— Avec plus de conviction, à présent !

— Tu sais que je n’y crois pas ?

— Dans ce cas, répète-le jusqu’à ce que tu t’en convainques. À présent, je vais te laisser, jeune gardienne. Tu dois reprendre des forces pour demain.

Sur ces mots, la véritas déploya ses ailes pour s’envoler dans le ciel nocturne une nouvelle fois. Zetian rentra dans sa chambre en fermant les battants derrière elle. Elle plaça la dague sous son oreiller avant de se coucher, tout en se répétant les mots d’Espérance jusqu’à tomber dans un profond sommeil.

Lieu : Chambre de Zetian

Date : 22 aérien 909

Zetian dormait paisiblement jusqu’à ce qu’elle entende frapper plusieurs fois à sa porte. Elle grogna d’agacement avant de s’asseoir sur son lit.

— Qui est-ce ? demanda-t-elle à moitié endormie.

— Je suis Eponine, une servante du temple. Je vous apporte vos vêtements. Puis-je entrer ?

— Oui, entre, dit-elle en bâillant.

La porte s’ouvrit pour dévoiler une jeune libromagus portant sous son bras son grimoire atypique en forme d’étoiles.

— Mes salutations, gardienne. J’espère que vous avez passé une bonne nuit, dit-elle en s’inclinant. Je suis Eponine, à partir d’aujourd’hui, je serai votre styliste.

— Relève-toi, répondit Zetian en se levant de son lit. Tu ne dois pas être si cérémonieuse en ma présence. Je t’autorise à me tutoyer.

En entendant cette phrase, la jeune femme souffla de soulagement et arbora un grand sourire.

— Tant mieux ! Je ne savais pas combien de temps j’aurais encore pu tenir à être si rigide. À présent, passons à la partie amusante. Je vous ai dessiné de nombreuses tenues que vous allez adorer ! affirma Eponine d’un ton enthousiaste. Ubra libris !

À ces mots, Zetian vit le grimoire léviter dans les airs pour s’ouvrir devant Eponine, qui feuilleta rapidement plusieurs pages. Chaque page touchée se détachait pour flotter autour de Zetian. Elles représentaient diverses tenues de combat : lourdes armures de métal, côtes de corail ou tenues de chasse avec plastron de cuir.

— Alors qu’en pensez-vous ? Préféreriez-vous une armure lourde prête pour l’offensive ? Une tenue plus légère pour les combats aériens, ou alors une parfaite pour le milieu aquatique ! Ce plastron de coquillage vous irait à ravir !

— N’aurais-tu pas une tenue moins voyante ?

— Je vois, alors peut-être ces tenues feront l’affaire, dit Eponine en feuilletant d’autres pages pour qu’elles remplacent les anciennes.

Zetian parcourut les nouveaux croquis d’un coup d’œil rapide et l’un d’entre eux attira son attention. Il offrait une vision d’elle-même plus confiante, plus sûre et digne de porter son titre.

— Cette tenue est parfaite.

— Excellent choix ! Vous n’avez plus qu’à toucher le papier pour changer votre tenue.

Elle posa délicatement ses doigts sur le papier, qui se décomposa en un millier de petits morceaux virevoltant autour d’elle avant d’entrer en contact avec sa robe de nuit et ses cheveux en désordre.

— Tu es radieuse, tu dois absolument te voir dans le miroir.

— Bien, répondit-elle en s’avançant vers sa glace de bronze.

La jeune femme admira son allure : une imposante collerette de fourrure blanche, aussi pure que la neige, entourait son cou et tombait sur ses épaules, contrastant avec la dureté de son armure. Son buste était pris dans un plastron doré aux ciselures délicates, un ouvrage de métal rigide s’épanouissant en motifs floraux complexes. Ses épaules étaient protégées par des spalières articulées dont les plaques superposées témoignaient de sa condition de protectrice de l’Ether. À sa taille, une ceinture large enserrait son buste, laissant retomber des pans d’armures articulés protégeant ses hanches. Sous cette cuirasse, une longue chemise de soie rouge s’évasait avec une grâce trompeuse. Ses avant-bras étaient ceints de brassards en métal assorti, prêts pour le choc des lames, tandis qu’un ornement doré complexe retenait ses cheveux sombres en un chignon haut.

« Au moins j’ai l’allure d’une gardienne... Il ne reste plus qu’à se convaincre d’en être une. »

Ses pensées furent interrompues par la voix de sa styliste, qui lui demandait si elle se sentait bien. Elle lui offrit un sourire timide pour la rassurer.

— Tant mieux, dans ce cas, ma tâche est achevée.

La libromagus frappa deux fois dans ses mains puis laissa son grimoire flotter dans les airs.

— Après toi.

Zetian prit la dague d’Espérance, qu’elle accrocha à sa ceinture avant d’ouvrir la marche. Eponine ferma la porte derrière elle. Zetian arpenta une nouvelle fois les couloirs familiers du temple. En chemin, elle croisa Roxanne qui avait fière allure dans cette armure ornée d'un élégant manteau de laine bleu marine.

— Roxy !

La jeune femme se retourna soudainement et, en la voyant, un sourire radieux apparut sur son visage.

— Zet ! Tu as l’allure d’un général dans un c-drama historique. C’est parfait pour toi.

— Merci, tu es très bien également. J’apprécie le compliment. D’ailleurs, tu devais me dire quelque chose hier à propos des sylves.

— Enfin, bref. À présent, je suis prête pour ma nouvelle dose de magie.

— Veux-tu la version longue ou la version abrégée ?

— La version courte pour aller à l’essentiel.

— Cela ne m'étonne pas de toi. Enfin, pour faire court : on ne peut pas rester humaine... Car nous serions trop vulnérables face à nos ennemis. C’est pour cela que la Grande Déesse veut nous envoyer dans la forêt des Mirages. Pour que nous trouvions une créature puissante afin de faire un pacte avec elle. Ce pacte nous attribuera des pouvoirs et changera notre nature.

— C’est-à-dire ?

— Que nous ne serons plus humaines, mais des sylves.

Zetian regarda le visage de son amie, mais à sa plus grande surprise, Roxanne afficha une expression plus fatiguée qu'en colère, ce qui la surprit. Elle s’attendait à une réaction plus vive.

— Je ne fais toujours pas confiance en cette divinité, mais je concède qu’elle a raison sur ce sujet.

— Vraiment ?

— Oui, vraiment.

— Je ne m’attendais pas à ce que tu acceptes aussi vite cette option.

— Tu t’attendais à quoi ?

— Je ne sais pas... Que tu cries ou que tu te révoltes.

Roxanne rit en entendant cette réplique avant de reprendre son calme.

— Cela me ressemble beaucoup mais c'est inutile. Je sais quand il faut que je me calme aussi. Et après mon combat contre Edvald et cette mission, j’ai pris conscience que je suis trop faible et trop lente pour affronter qui que ce soit dans ce monde. Donc la meilleure façon de survivre serait de...

— S’adapter, ajouta Zetian.

— Exactement !

— Gardiennes, vous devriez vous hâter. Vous êtes attendues, déclara un prêtre du temple en s’avançant vers elles.

— Où sommes-nous attendues ?

— Dans la salle de réunion.

Zetian échangea un regard complice avec Roxanne. Elle connaissait parfaitement les dédales du temple depuis ses explorations solitaires.

— Suis-moi, je connais un raccourci, murmura-t-elle en entraînant son amie vers un couloir latéral orné de tapisseries anciennes.

Elles marchèrent d’un pas décidé, les échos de leurs bottes résonnant sur le sol de pierre. Elles arrivèrent devant les lourdes portes doubles de la salle de réunion.

— Donc c’est là ?

— Oui.

Roxanne poussa les battants pour dévoiler la salle, plongée dans une atmosphère solennelle. La Grande Déesse illuminait la pièce de sa présence ; à sa gauche, Astral était assis avec Espérance perchée sur son épaule, et à sa droite, Edvald trônait en croisant les bras sur son torse massif. À peine les vit-il franchir le seuil qu'il fit claquer sa langue avec agacement, ses yeux de glace fixés sur leur retard.

— Enfin ! grogna le titan. J’ai bien cru que nous devions attendre la prochaine ère pour commencer. Le temps n’est visiblement pas la même notion pour tout le monde, surtout quand il s'agit de politesse élémentaire.

Zetian voulut s’expliquer, mais Roxanne la devança en répondant avec un brin de nonchalance.

— Désolée, "Monsieur Ponctualité", répondit-elle d'un ton traînant. On a perdu du temps à chercher quelqu'un qui sache marcher sans faire trembler les murs du temple, mais visiblement, on a fini par trouver le chemin toutes seules.

Elle ne lui laissa pas le temps de répliquer et s’avança avec assurance vers la table, ses pas légers contrastant avec l’aura pesante du guerrier. Zetian, un peu plus réservée, suivit son amie, impressionnée par la facilité avec laquelle Roxanne désamorçait l'arrogance d'Edvald. Elles prirent place, sentant que la réunion qui allait suivre déciderait, une fois pour toutes, de leur nouveau destin.

— À présent que nous sommes tous réunis, la réunion peut commencer, déclara la Déesse.

La divinité de la création posa ses mains sur la table de pierre, et une douce lueur bleutée, presque mélancolique, émana de ses paumes.

— La peur et le doute sont des poisons qui se répandent plus vite dans les foyers que l’ombre du Fléau lui-même. Les Etheriens redoublent leurs prières pour obtenir un signe d’espoir, dit-elle en les regardant tous. Dans quatorze jours, la cérémonie du Grand Annoncement réunira les dignitaires et le peuple des différents royaumes au temple. Ce jour-là, vous serez présentés en tant que Gardiens.

— Déesse, pourquoi ne pourrions-nous pas être annoncés avant ? demanda Edvald.

— Malheureusement, c’est impossible. Tant que Roxanne et Zetian garderont leur nature mortelle, elles resteront des humaines égarées dans un monde qui s’effrite aux yeux de tous. C’est pourquoi il vous faut rester discrets pour l’instant.

— Ne vous en faites pas, Déesse. J’ai déjà tout expliqué à Roxanne et elle est d’accord pour réaliser le pacte.

— Vraiment ? demanda-t-elle en souriant.

— Oui, vraiment, confirma Roxanne.

— C’est étonnant, je pensais que tu adopterais une réaction différente.

— Je suis têtue, certes, mais je suis consciente de mes propres limites. Rester humaine dans ce monde pourrait m’être fatal. Cependant, j'ai une question à laquelle je n'ai pas eu de réponse.

— Évidemment, râla Edvald.

— Pose ta question, mon enfant.

— Pourquoi cela doit-il être une créature de la forêt des Mirages et non d’une autre forêt ?

— La forêt des Mirages est le seul endroit qui contient des créatures assez puissantes pour créer un pacte avec un humain.

— Bénéficierons-nous d’un entraînement avant notre quête ? demanda Zetian d’un ton inquiet.

— Malheureusement, avec un laps de temps si court, il serait impossible de le réaliser.

— Comment allons-nous faire pour survivre sans entraînement adéquat ? Nous pourrions…

— N’aie crainte, ma fille. Vous serez sous la protection de mes fils ! Agrioi et Theïkifysie.

En entendant les noms des divinités de la nature, Zetian sentit son corps se détendre et la peur la quitter aussitôt.

— Qui sont ces hommes ? demanda Roxanne en chuchotant.

— Ce sont les divinités de la nature, répondit-elle sur le même ton.

— Intéressant, j’espère qu’ils sont agréables pour l’œil.

La jeune femme frappa sa main contre son front avant de lancer un regard agacé à son amie ; ce n’était ni le moment ni l’endroit pour avoir des idées de flirt.

— Qu’est-ce que tu mijotes, Roxanne ? demanda Edvald d’un ton inquisiteur.

— Je demandais juste comment nous allons nous rendre dans cette forêt, répliqua-t-elle avec son assurance habituelle.

— Après votre déjeuner, vous pourrez prendre un portail qui vous amènera à destination, répondit la Déesse avec calme.

— À présent que tout est réglé, la réunion peut finir.

— Non, tout n’est pas encore réglé ! Grande Déesse, je ne comprends toujours pas pourquoi vous avez choisi ces incompétents pour protéger l’Ether. Je suis un guerrier qui a été entraîné toute sa vie pour protéger les siens, je descends d’une longue lignée de gardiens et je connais ce monde et ses pièges. Pourquoi ne m’accordez-vous pas le plein contrôle ? Ces gens sont indignes de cette mission, s'insurgea Edvald.

— Je pense que tu devrais te calmer avant que…

— Reste à ta place, le Tisseur du Ciel !

— Mais pour qui te prends-tu, petit insolent ! piailla furieusement Espérance en gonflant ses plumes.

— Tu confonds insolence et réalité, la véritas. Je ne fais qu’exposer des faits. Entre un guérisseur, une petite effrontée qui ne connaît pas sa place et une femme qui n’arrive même pas à se défendre par elle-même…

— Et un guerrier qui est trop imbu de lui-même pour voir ses propres défauts, répliqua Roxanne.

— Je ne te…

— Quoi ? Tu voulais que je t’expose des faits. Dans ce cas, allons-y, répliqua Roxanne en se levant. Durant la dernière mission, tu aurais été tué par ton inflexibilité face au changement et ton obsession à t’attribuer la victoire, sans prendre en considération les risques de ton environnement ou ton adversaire dans son ensemble.

— Je te signale que sans mon aide, tu serais morte de froid à l’heure qu’il est !

— J’en suis bien consciente, car contrairement à certains, je sais faire preuve de reconnaissance. Est-ce que tu connais ce mot ? Ou alors est-il absent de ton vocabulaire ?

Zetian se leva, les mains tremblantes, en tentant désespérément de s’interposer entre les deux fauves. Elle les supplia d’arrêter cette dispute, mais sa voix fut étouffée par le ton brutal d’Edvald et les répliques cinglantes de Roxanne. Ces sonorités aiguës, ce climat de confrontation lui rappelaient trop de mauvais souvenirs. Son souffle se fit saccadé, court, comme si l’air de la salle de réunion devenait irrespirable. Cependant, elle ne voulait pas abandonner. Elle prit son courage à deux mains et agrippa le bras de Roxanne. En sentant la main de son amie, la jeune femme tourna la tête ; son expression dure fut aussitôt remplacée par de l’inquiétude en voyant l’état de Zetian.

— Zet, est-ce que tout va bien ?

— Vous voyez, ces réactions prouvent mes dires. C’est pourquoi…

— Tu devrais garder le silence pour ne pas empirer ton cas, jeune guerrier, répondit Astral en se levant.

— Je ne pense pas t’avoir demandé ton avis.

— Il suffit ! Je ne veux plus entendre le moindre mot provenant de vous quatre ! Je vous ai choisis en connaissance de cause, car votre force résidera dans votre union et non dans votre disparité. La réunion est à présent terminée. Réfléchissez à vos actes, gardiens.

Sur ces mots, la Déesse disparut en les laissant seuls avec ce silence pesant. Ils se regardèrent en silence jusqu’à ce que les portes s’ouvrent afin de dévoiler les nombreux serviteurs du temple portant des plateaux chargés de divers mets appétissants.

— Prenons place pour partager notre déjeuner.

— Sans façon, cette discussion m'a coupé tout appétit. Mangez, si vous le désirez, répondit Edvald froidement avant de quitter la pièce en trombe.

— Bon débarras, on pourra apprécier notre repas sans ce titan désagréable, affirma Espérance.

— Je suis d’accord avec elle, ajouta Roxanne.

— Je trouve cela plutôt triste qu’il nous quitte si tôt, répliqua Zetian en s’installant en face de Roxanne.

— J’admire ta compassion même dans ces moments sombres. Cependant, tu devrais te détendre avant la mission prochaine.

— Je suis d’accord avec cette idée. Après tout, nous avons de nombreux plats devant nous, ce serait une honte de ne rien goûter, renchérit Roxanne.

Les serviteurs finirent de mettre le couvert avant de s’éclipser dans un silence respectueux, laissant les trois compagnons dans leur intimité retrouvée. Durant le repas, le silence pesant fut rapidement balayé par les rires et les plaisanteries autour des mets les plus raffinés. Zetian oublia tous ses soucis. Elle savoura chaque bouchée de sa soupe de poisson et de ses légumes en appréciant la finesse des saveurs, tandis que Roxanne lui racontait des anecdotes savoureuses sur leurs voyages passés, qui firent rire à de nombreuses reprises Espérance et Astral. La tension de la salle semblait appartenir à une autre vie. Le calme fut toutefois interrompu par le Tisseur du Ciel qui leur rappela que le temps imparti arrivait à sa fin. Zetian croisa le regard de Roxanne ; son sourire s’effaça pour laisser place à une détermination brute. Sans un mot, elles posèrent leurs couverts avant de se lever de table, leurs armures cliquetant légèrement.

— Suivez-nous, nous allons vous escorter.

Elles suivirent Astral et Espérance à travers les couloirs familiers du temple jusqu’à atteindre la salle du portail. Un tourbillon d’énergie pure, aux reflets bleutés, trônait au centre de la pièce.

— Prêtes ? demanda Roxanne en regardant son amie.

— Toujours avec toi.

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