Chapitre 13

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Les jours qui suivirent la cérémonie ne retrouvèrent jamais tout à fait leur forme habituelle, même si, vus de l’extérieur, ils semblaient pourtant se dérouler comme les autres. Le village avait repris son rythme, les gestes étaient revenus, les mêmes voix circulaient d’une maison à l’autre, les mêmes habitudes réoccupaient les heures, et il aurait été facile, pour quiconque n’y regardait pas de trop près, de croire que le rituel n’avait été qu’un moment de plus, un passage codifié comme il y en avait toujours eu. Mais pour Lythra, rien ne s’était refermé. La brûlure de sa nuque s’était apaisée sans disparaître complètement, la marque restait là sous le tissu comme une présence à part entière, et le carnet, même lorsqu’il demeurait silencieux, occupait désormais son esprit d’une manière trop constante pour être repoussée très loin.

Elle pensait aussi à Kael plus qu’elle ne l’aurait voulu. Pas seulement à ce qu’il avait vu cette nuit-là, ni au regard qu’il lui avait adressé lorsqu’elle s’était avancée d’elle-même dans le cercle, mais à ce léger déplacement, presque imperceptible, qui s’était installé entre eux depuis. Rien n’était brisé ouvertement. Ils continuaient de se parler, continuaient d’exister dans le même espace avec une forme de continuité familière, mais cette continuité avait perdu quelque chose de simple. Il y avait maintenant une prudence nouvelle, une seconde de silence en plus avant certaines réponses, une façon différente de laisser ou non l’autre entrer dans ses pensées. Ce n’était pas encore une fracture. C’était plus discret, plus douloureux aussi pour cette raison même.

Torvan, lui, n’avait pas disparu, mais il ne s’était pas approché d’elle non plus. Il ne l’évitait pas de manière visible ; il restait simplement plus loin, comme s’il avait accepté que quelque chose avait changé entre eux sans décider encore ce qu’il en ferait. Plusieurs fois, elle avait senti son regard sur elle avant qu’il ne se détourne, plusieurs fois aussi elle avait eu l’impression qu’il voulait venir, parler, rouvrir ce qu’elle avait forcé entre eux pendant la nuit du rituel, et chaque fois, rien ne s’était produit. Ce silence-là, chez lui, n’avait rien à voir avec celui de Kael. Il n’était pas retenu. Il était durci. Comme si Torvan portait les choses en lui jusqu’au moment où elles devenaient impossibles à garder plus longtemps.

Ce moment vint plus vite qu’elle ne s’y attendait.

Lythra était sortie seule en fin d’après-midi, sans but précis, avec cette manière désormais presque instinctive qu’elle avait de chercher les bordures du village plutôt que son centre, les chemins moins fréquentés, les espaces où les voix se font plus rares et où l’air semble assez vaste pour contenir ce qu’elle ne parvenait pas encore à mettre en ordre. La lumière commençait à décliner, lentement, sans encore tomber, et tout autour d’elle portait cette fatigue douce des journées qui s’achèvent sans éclat. Elle avançait sans se presser, absorbée par des pensées qu’elle ne suivait qu’à moitié, lorsqu’elle aperçut Torvan au détour d’un terrain irrégulier, près de la lisière, là où il avait l’habitude de s’entraîner ou simplement de rester quand il ne voulait voir personne.

Il la vit presque aussitôt.

Il ne leva pas la main.

Il ne sourit pas.

Mais il ne partit pas non plus.

Cela suffit à lui faire comprendre qu’il l’attendait sans l’avoir appelée.

Elle ralentit légèrement, sans s’arrêter tout de suite, puis continua jusqu’à arriver à quelques pas de lui. Il était appuyé contre un vieux tronc couché au sol, une jambe tendue, l’autre repliée, les avant-bras posés sur ses genoux dans une posture plus calme que d’habitude, mais pas détendue pour autant. Quelque chose dans son regard, dans la manière dont il la suivait sans la quitter vraiment, lui fit comprendre immédiatement qu’il n’était pas là par hasard.

— T’as fini par venir, dit-il.

Ce n’était pas une accusation. Pas encore. C’était une constatation.

Lythra s’arrêta à la distance qui lui parut juste, ni trop près, ni trop loin.

— J’allais dire la même chose.

Un très léger souffle passa sur ses lèvres, pas exactement un rire, mais assez pour montrer qu’il avait entendu la tentative.

— Non, répondit-il. Toi, t’aurais attendu encore.

Elle ne nia pas. Parce qu’il avait raison.

Le silence s’installa entre eux, mais il n’était pas vide. Il portait déjà ce qu’il venait chercher, même s’il ne l’avait pas encore formulé.

Torvan baissa brièvement les yeux, ramassa un petit morceau d’écorce près de lui, le fit tourner entre ses doigts, puis le laissa tomber sans vraiment y penser.

— T’as parlé, dit-il enfin.

Lythra ne répondit pas tout de suite. Elle savait de quoi il parlait. Ou plutôt, elle savait à quel moment il faisait référence, mais pas encore exactement ce qu’il allait lui reprocher d’y avoir mis.

— Oui, dit-elle.

Il releva les yeux.

— T’aurais pas dû.

Le ton était calme.

C’est cela qui la troubla le plus.

Pas de colère ouverte.

Pas de violence.

Juste une certitude.

— Je sais que t’aimes pas ça, répondit-elle, mais—

Il la coupa avant qu’elle n’aille plus loin.

— C’est pas juste que j’aime pas ça.

Elle se tut aussitôt.

Torvan se redressa légèrement, sans quitter sa place, mais assez pour que sa présence change, gagne en densité.

— Tu crois que parce que t’as vu quelque chose, ça te donne le droit d’ouvrir les choses chez les autres ? demanda-t-il.

Elle sentit la phrase la toucher plus directement qu’elle ne l’aurait voulu.

— J’ai pas voulu—

— Si, dit-il. T’as voulu.

Le mot tomba sans dureté superflue. Il n’avait pas besoin d’être plus fort.

Lythra baissa légèrement les yeux, non par soumission, mais parce qu’elle savait qu’il nommait quelque chose de vrai. Elle avait agi. Pas par cruauté. Pas par amusement. Mais elle avait franchi une limite.

— Peut-être, dit-elle finalement.

Torvan eut un léger mouvement de tête, comme s’il refusait cette demi-mesure.

— Pas “peut-être”.

Le silence revint. Plus court cette fois, mais plus net.

— Tu sais ce que ça fait, reprit-il, quand quelqu’un met des mots là où t’en as pas demandé ?

Lythra releva les yeux vers lui.

— Non.

La réponse était honnête.

Il la fixa un moment, puis détourna légèrement le regard vers les arbres.

— Moi, si.

Elle ne bougea pas.

Quelque chose dans sa manière de le dire venait de changer la scène. Ce n’était plus seulement un reproche. C’était une entrée ailleurs. Plus ancienne. Plus personnelle.

— Kael sait ? demanda-t-elle doucement.

Torvan eut un souffle bref.

— Pas tout.

Elle sentit son cœur se serrer légèrement.

— Mais il a compris quelque chose.

— Oui.

Le mot resta suspendu. Ni trop rapide, ni retenu.

— Et toi ? demanda-t-elle après un moment. T’as compris quoi ?

Cette fois, Torvan ne répondit pas immédiatement. Il se passa une main sur la nuque, puis sur la mâchoire, geste habituel chez lui lorsqu’il cherchait à contenir quelque chose sans vouloir le montrer trop visiblement.

— Que t’as mis le pied dans un endroit qui t’appartient pas encore, dit-il enfin.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— “Pas encore” ?

Il la regarda de nouveau.

Longuement.

Puis il secoua très légèrement la tête, comme s’il regrettait déjà d’avoir laissé sortir ces mots-là.

— Laisse tomber.

— Non.

Cette fois, la réponse de Lythra fut plus vive qu’elle ne l’aurait voulu.

Il le remarqua, bien sûr.

— Pourquoi ? demanda-t-il.

— Parce que t’as dit ça comme si tu savais quelque chose.

— Et si c’est le cas ?

Leurs regards restèrent liés quelques secondes. Lythra sentit en elle ce mélange désormais familier de méfiance et de curiosité, ce mouvement qui la poussait toujours à rester là où elle aurait peut-être dû reculer.

— Alors dis-le, répondit-elle.

Torvan la fixa encore un instant, puis détourna lentement les yeux, comme s’il prenait sa décision en silence.

— Viens.

Le mot fut simple. Sans explication.

Il se redressa tout à fait cette fois, fit quelques pas vers l’arrière du terrain, là où la terre se creusait légèrement près des arbres, puis s’arrêta. Lythra le suivit, plus troublée qu’elle ne voulait le montrer, consciente que quelque chose d’important était en train de se déplacer sans encore savoir sous quelle forme.

Torvan resta de dos quelques secondes. Elle entendit sa respiration, un peu plus profonde qu’à l’ordinaire, et lorsqu’il se retourna enfin, elle remarqua immédiatement que son regard avait perdu une part de sa dureté initiale. Pas parce qu’il était apaisé. Parce qu’il avait choisi autre chose.

— Tu voulais comprendre, dit-il.

Elle ne répondit pas. Il n’attendait pas de réponse.

Il porta les mains au bas de son vêtement, hésita à peine, puis releva le tissu juste assez pour découvrir le bas de son dos.

Lythra ne comprit pas immédiatement ce qu’elle voyait.

Puis le sens arriva d’un coup.

Une marque.

Pas la même que la sienne. Pas exactement.

Mais assez proche pour que tout son corps réagisse avant même que son esprit n’organise ce qu’il reconnaissait. Les lignes en avaient la même logique étrange, la même impression de dessin ancien, de forme gravée plus que tracée, mais celle de Torvan était plus basse, plus étendue dans sa base, plus pâle aussi, comme si le temps l’avait déjà traversée sans parvenir à l’effacer.

Elle resta immobile.

Le souffle suspendu.

Torvan abaissa lentement le tissu.

Le geste fut calme.

Presque sans mise en scène.

Comme si l’important n’était pas de montrer, mais qu’elle voie.

— Depuis quand… ? murmura-t-elle.

Il haussa légèrement les épaules.

— Longtemps.

Le mot lui parut insupportablement vague.

— “Longtemps”, ça veut dire quoi ?

— Assez.

Elle secoua légèrement la tête.

— T’as jamais rien dit ?

Il eut un léger souffle, ni amusé ni agacé, seulement fidèle à lui-même.

— À qui ?

La question coupa net la sienne.

Parce qu’elle révélait quelque chose qu’elle n’avait pas pensé d’abord : il n’avait peut-être jamais eu personne à qui le dire.

— Kael ? tenta-t-elle.

Torvan détourna brièvement le regard.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que ça sert à rien.

La réponse était attendue, et pourtant elle sonnait faux dans sa neutralité. Pas totalement faux. Incomplet.

Lythra le regarda plus attentivement.

— Et moi, ça sert à quelque chose ?

Il releva les yeux vers elle.

Le silence fut long.

Puis :

— Peut-être.

Le mot, chez lui, avait plus de poids qu’un aveu.

Elle inspira lentement, consciente que le terrain venait encore de se déplacer sous ses pieds. Torvan n’était pas simplement un élément extérieur à ce qui lui arrivait. Il portait déjà, depuis longtemps peut-être, quelque chose du même ordre. Pas la même marque. Pas la même place. Pas la même intensité. Mais une parenté suffisante pour qu’elle ne puisse plus croire à sa solitude dans cette histoire.

— C’est pareil que moi ? demanda-t-elle finalement.

Il secoua la tête.

— Non.

— Comment tu le sais ?

Il hésita, puis répondit sans détour :

— Parce que la tienne est nouvelle.

Elle sentit aussitôt sa main remonter vers sa nuque.

— Et alors ?

— Alors ça change des choses.

— Lesquelles ?

Il la regarda un moment, comme s’il cherchait à décider jusqu’où il pouvait aller.

— T’es pas comme moi.

La phrase resta entre eux, plus dérangeante encore parce qu’elle n’était pas formulée comme une flatterie ni comme une menace.

— Ça veut dire quoi ?

— Que ce qui t’a marquée… te regarde plus.

Elle fronça les sourcils.

— Et toi ?

Un très léger sourire, presque absent, passa sur son visage.

— Moi, ça me suit.

Elle resta silencieuse, le regard fixé sur lui, essayant de comprendre la différence qu’il posait là sans encore la détailler. Sa marque à lui semblait ancienne, installée, presque absorbée dans son corps ; la sienne brûlait encore. Vivre avec n’était pas la même chose que commencer avec.

— Tu l’as eue comment ? demanda-t-elle.

Torvan ne répondit pas tout de suite.

Puis il secoua la tête.

— Pas maintenant.

— Pourquoi ?

— Parce que t’as déjà assez à tenir.

La phrase la surprit plus qu’elle ne l’aurait cru. Il n’y avait dans sa voix ni douceur particulière ni effort visible, et pourtant quelque chose de ce qu’il venait de dire ressemblait à une forme de protection.

— Tu me confrontes, tu me montres ça, et après tu me dis pas tout, souffla-t-elle.

— Oui.

— C’est insupportable.

— Je sais.

Cette fois, malgré elle, elle laissa passer un bref souffle qui ressemblait presque à un rire, ou du moins à une fatigue qui ne savait plus comment se tenir.

Puis le silence revint, moins dur qu’au début.

Torvan regarda vers le village, puis de nouveau vers elle.

— Faut que tu fasses attention, dit-il.

Elle sentit la phrase se tendre avant même d’en comprendre le sens.

— À quoi ?

— À ce que t’ouvres.

Le mot la traversa immédiatement.

Le carnet.

Vaelith.

Le rituel.

Tout revint d’un coup.

— Tu sais quoi, exactement ? demanda-t-elle.

Il soutint son regard.

— Moins que toi, peut-être. Mais assez pour reconnaître quand quelque chose commence.

Elle comprit alors, sans qu’il ait besoin de le dire clairement, que lui aussi avait vu le changement. Pas seulement la marque. Pas seulement le rituel. Autre chose. Quelque chose dans sa manière d’être là, de regarder, de continuer.

— Et Kael ? demanda-t-elle plus bas.

Torvan baissa les yeux une seconde.

Puis :

— C’est pas à toi de porter ça.

La réponse ne correspondait pas à sa question, mais elle la comprit malgré tout.

Elle avait voulu ouvrir, oui.

Elle l’avait fait.

Et maintenant quelque chose lui échappait déjà.

Ils restèrent encore un moment là, dans ce terrain un peu creux, à distance juste suffisante l’un de l’autre pour que rien ne devienne trop frontal. Lythra pensait à la marque dans le bas de son dos, à la sienne, à la phrase du carnet sur le passage, à sa mère, à Kael, et tout cela se superposait sans encore s’ordonner complètement.

Lorsqu’elle reprit enfin la parole, ce fut presque sans y penser.

— Pourquoi me le montrer, alors ?

Torvan répondit sans détour :

— Parce que t’avais besoin de voir que t’es pas seule.

Le mot la toucha plus que tout le reste.

Pas seule.

Elle le regarda.

Et pour la première fois depuis le début de cet échange, elle n’y lut ni reproche, ni fermeture, ni dureté. Seulement une forme de lucidité brute, celle de quelqu’un qui n’aime pas parler mais qui a choisi de le faire quand même.

Elle ne sut pas quoi répondre.

Alors elle ne répondit rien.

Et ce silence, pour une fois, n’avait rien de rompu.

Il tenait.

Lythra ne dormit presque pas cette nuit-là, et ce ne fut pas à cause de la douleur dans sa nuque, même si celle-ci restait présente, sourde, persistante, comme une chaleur installée sous la peau qu’aucune position ne parvenait vraiment à apaiser. Ce qui l’empêchait de trouver le sommeil avait une forme plus difficile à contenir, parce qu’elle ne venait pas du corps mais de tout ce qui s’y était ajouté ces derniers jours, de toutes ces phrases qu’elle ne pouvait plus repousser, de toutes ces réponses qui n’étaient pas des réponses complètes et qui, au lieu de refermer les questions, les multipliaient.

La marque de Torvan.

Le mot passage.

La réaction de sa mère.

Et ce que le carnet refusait encore de dire clairement.

Elle avait essayé de rester allongée, les yeux fermés, en espérant que le silence de la nuit suffirait à ralentir le flux de ses pensées, mais ce fut l’inverse qui se produisit. Plus tout devenait calme autour d’elle, plus ce qui s’agitait en elle prenait de place. À un moment, elle se redressa, passa une main dans ses cheveux, puis resta assise dans l’obscurité, le regard posé sur un point indistinct de la pièce, consciente qu’elle n’arriverait à rien en restant là à tourner en rond.

C’est à ce moment précis que l’idée des archives s’imposa à elle.

Pas comme une solution évidente.

Mais comme une direction.

Elle savait qu’elles existaient, bien sûr, comme tout le monde, mais elle n’y avait jamais vraiment prêté attention. Ce n’était pas un lieu vers lequel on se tournait spontanément, ni un endroit où l’on passait du temps sans raison précise. Les anciens y conservaient des textes, des récits, des traces du passé dont la plupart des habitants ne se servaient que rarement, sinon pour vérifier un détail ou rappeler une tradition. Mais si ce qu’elle vivait n’était pas seulement lié au rituel, si sa mère avait reconnu la marque sans la nommer, si Torvan en portait une autre depuis longtemps sans que personne ne semble en parler, alors il devait bien exister quelque part des traces de tout cela.

Pas forcément des réponses claires.

Mais au moins des indices.

Elle ne réfléchit pas plus longtemps.

Lorsqu’elle se leva, le ciel commençait à peine à pâlir, et le village n’était pas encore tout à fait éveillé. L’air était frais, presque humide, et chaque bruit semblait plus distinct dans cette heure suspendue où le monde n’avait pas encore repris son rythme habituel. Elle s’habilla rapidement, sans chercher à être silencieuse ni à attirer l’attention, puis sortit.

Elle n’alla pas seule.

Elle n’en avait pas l’intention au départ, mais à peine eut-elle fait quelques pas dans la rue principale qu’elle aperçut Kael, déjà dehors lui aussi, comme s’il avait eu la même difficulté à trouver le sommeil. Il se tenait près d’un mur, les bras croisés, regardant sans vraiment voir les premières lueurs du jour, et lorsqu’il la remarqua, son regard se fixa sur elle avec une attention immédiate.

— T’es levée tôt, dit-il.

Le ton était neutre.

Mais il y avait dessous cette même distance légère qu’elle avait commencé à sentir depuis le rituel.

— Toi aussi.

Il haussa légèrement les épaules.

— J’ai pas beaucoup dormi.

Elle hocha la tête, puis hésita une seconde avant de parler.

— Je vais aux archives.

Le mot resta entre eux.

Kael fronça légèrement les sourcils.

— Maintenant ?

— Oui.

Un silence passa.

— Pourquoi ?

Elle aurait pu éluder.

Dire qu’elle voulait vérifier quelque chose.

Rester vague.

Mais elle n’en eut pas envie.

— Parce que j’ai besoin de comprendre.

Il la regarda un moment, plus longuement que nécessaire, comme s’il cherchait à décider s’il devait la suivre ou la laisser partir seule.

— Je viens avec toi, dit-il finalement.

Elle ne répondit pas tout de suite, mais elle ne refusa pas non plus.

Ils avancèrent ensemble.

Le bâtiment des archives se trouvait à l’écart, légèrement en retrait par rapport aux autres constructions du village, comme s’il avait été volontairement isolé pour préserver ce qu’il contenait. Les pierres étaient plus anciennes, plus sombres, et la porte en bois portait les traces du temps sans avoir été remplacée. Lorsqu’ils arrivèrent devant, Lythra eut l’impression étrange de se tenir devant quelque chose qui n’avait pas changé depuis des générations, comme si ce lieu existait en dehors du rythme habituel.

Elle poussa la porte.

Elle s’ouvrit sans résistance.

L’intérieur était plongé dans une pénombre douce, traversée par quelques filets de lumière qui passaient à travers de petites ouvertures haut placées. L’air y était plus sec, chargé de cette odeur particulière du papier ancien et du bois, et le silence y avait une qualité différente, plus dense, presque respectueuse.

Kael entra derrière elle sans parler.

Ils avancèrent lentement entre les étagères, les tables, les piles de documents soigneusement rangés ou laissés ouverts, et Lythra sentit immédiatement qu’elle ne saurait pas par où commencer si elle cherchait seule.

— Tu sais ce que tu cherches, au moins ? demanda Kael.

— Pas exactement.

— Pratique.

Elle esquissa un léger sourire.

— Je sais juste que ça existe.

Il soupira doucement, mais sans vraiment contester.

— Bon… on va faire simple, dit-il en s’approchant d’une étagère. Tout ce qui parle de rituels, de marques, ou de… choses bizarres.

— C’est très précis.

— C’est déjà ça.

Ils commencèrent à fouiller.

Au début, les textes qu’ils trouvaient semblaient trop généraux, trop liés aux traditions ordinaires pour correspondre à ce qu’elle cherchait. Des descriptions de cérémonies, des récits d’offrandes, des règles codifiées qui n’avaient rien d’inhabituel. Lythra tournait les pages sans vraiment s’y attarder, consciente qu’elle devait chercher autre chose, quelque chose de moins visible, de moins évident.

Ce fut Kael qui trouva le premier élément intéressant.

— Lythra, dit-il.

Elle releva la tête.

Il lui tendit un document plus ancien que les autres, le parchemin légèrement jauni, l’écriture plus serrée, moins régulière.

— Regarde ça.

Elle s’approcha, prit le texte, et lut.

Les premières lignes ne semblaient pas différentes du reste, mais plus elle avançait, plus certains mots revenaient, insistants, comme s’ils formaient un fil conducteur caché.

Ceux qui portent la marque…

Elle s’arrêta.

Relut.

— Attends.

Kael se pencha légèrement pour suivre.

— Quoi ?

Elle reprit plus lentement.

— “Ceux qui portent la marque ne sont pas choisis…”

Elle marqua une pause.

Puis continua.

— “…ils répondent.”

Le silence tomba immédiatement entre eux.

Kael fronça les sourcils.

— Répondent à quoi ?

Elle secoua lentement la tête.

— Je sais pas.

Mais elle sentait que cette phrase était importante.

Qu’elle disait quelque chose qu’elle n’avait pas encore compris.

Elle continua à lire.

Plus loin, d’autres passages évoquaient des “ouvertures”, des “passages”, des individus marqués à différents moments, mais jamais de manière identique. Certains textes semblaient incomplets, d’autres contradictoires, comme si plusieurs versions d’une même histoire avaient été conservées sans qu’aucune ne soit considérée comme définitive.

— C’est pas clair, dit Kael.

— Non.

Elle tourna une page.

Puis s’arrêta.

— Attends…

Le parchemin était abîmé à cet endroit.

Pas usé par le temps.

Arraché.

Net.

Elle passa lentement ses doigts sur le bord irrégulier.

— Quelqu’un a enlevé une partie.

Kael s’approcha davantage.

— C’est récent ?

— Non… mais c’est pas naturel.

Il resta silencieux un instant.

— Pourquoi quelqu’un ferait ça ?

Lythra releva les yeux vers lui.

— Pour cacher quelque chose.

Le mot resta suspendu.

Elle regarda autour d’elle, soudain plus consciente du lieu, de ce qu’il contenait, de ce qui avait été conservé… et de ce qui ne l’avait pas été.

— Tu crois que ta mère sait ? demanda Kael.

Elle hésita.

— Oui.

Le mot sortit plus facilement qu’elle ne l’aurait cru.

Kael hocha lentement la tête, comme si cette réponse ne le surprenait pas vraiment.

— Et elle t’a rien dit.

— Pas tout.

Un silence passa.

Puis il reprit :

— Et toi, tu continues quand même.

Elle le regarda.

— Oui.

Il soutint son regard.

Plus longtemps que d’habitude.

— Pourquoi ?

La question était différente de celles de Torvan.

Moins dure.

Mais plus personnelle.

Elle sentit le poids de la réponse.

— Parce que je peux pas faire comme si ça existait pas.

Il détourna légèrement les yeux.

— Ou parce que t’as envie de savoir.

Elle ne répondit pas tout de suite.

Parce qu’il avait raison.

Les deux étaient vrais.

— Les deux, dit-elle finalement.

Kael eut un léger souffle.

— Ouais.

Ils restèrent encore un moment penchés sur les textes, mais Lythra savait déjà qu’elle n’obtiendrait pas de réponse complète ici. Seulement des fragments. Des indices. Des morceaux d’un ensemble plus vaste que quelqu’un, quelque part, avait choisi de ne pas laisser intact.

Et pour la première fois depuis qu’elle était entrée dans les archives, elle sentit une inquiétude différente se former en elle.

Pas celle de ne pas comprendre.

Mais celle de comprendre que quelqu’un, avant elle, avait déjà essayé.

Et que ça n’avait pas suffi.


Le sommeil ne vint pas comme un repos, mais comme une continuation différente de ce qui l’occupait déjà, et lorsque Lythra perdit enfin la sensation précise de son corps allongé sur le lit, elle ne bascula pas dans une obscurité vide, mais dans un espace qui semblait déjà en mouvement. Elle marchait avant même de s’en rendre compte, le sol irrégulier sous ses pieds lui donnant cette impression étrange d’être à la fois ancrée et déplacée, comme si chaque pas la menait quelque part sans qu’elle ait choisi la direction.


Lorsqu’elle releva la tête, la forêt s’imposa autour d’elle, mais elle ne ressemblait pas à celle qu’elle connaissait. Les arbres y étaient plus hauts, plus serrés, leurs troncs sombres absorbant la lumière plutôt que la reflétant, et pourtant elle voyait suffisamment pour avancer, comme si l’obscurité elle-même acceptait de lui laisser un passage. L’air était dense, chargé d’une humidité ancienne, et le silence, loin d’être vide, semblait rempli de quelque chose de retenu, de presque attentif.
Elle ralentit.
Puis s’arrêta.
Ce n’était pas un rêve ordinaire.
Elle le comprit sans pouvoir expliquer pourquoi, comme si une partie d’elle reconnaissait déjà ce type d’espace, ce type de sensation, sans en avoir encore la mémoire consciente.


— Lythra ?
La voix la fit se retourner immédiatement.
Torvan se tenait derrière elle, à quelques pas seulement, et pendant une seconde, elle resta immobile, incapable de réagir autrement que par la surprise de le voir là. Il n’avait pas l’air transformé, ni altéré, mais quelque chose dans sa posture, dans la manière dont il regardait autour de lui, trahissait une désorientation qu’elle ne lui avait jamais vue.
— T’es là, dit-elle.
Ce n’était pas une question.
Mais ça en contenait une.
Torvan passa une main sur sa nuque, puis regarda les arbres, le sol, l’espace autour d’eux avec une attention qui ressemblait plus à une vérification qu’à une peur.
— Ouais… répondit-il. Enfin, je crois.
Il marqua une pause, puis ajouta avec un léger souffle :
— C’est un rêve, non ?
La phrase était posée comme une évidence qu’il testait plutôt qu’il n’acceptait.
Lythra hésita.
Elle aurait pu dire oui.
Simplifier.
Mais quelque chose en elle refusait cette facilité.


— Je sais pas, dit-elle.
Torvan fronça légèrement les sourcils.
— Comment ça, tu sais pas ? On dort, on rêve, c’est tout.
Il fit quelques pas, regarda autour de lui, puis revint vers elle.
— T’as déjà rêvé de moi, toi ?
Elle haussa légèrement les épaules.
— Non.
— Moi non plus.
Il marqua un temps, puis ajouta, plus lentement :
— Et pourtant t’es là.
Le silence s’installa entre eux, mais il n’était pas encore lourd. Il ressemblait davantage à une attente, à ce moment où l’on cherche à comprendre avant de décider si quelque chose est inquiétant ou non.
Torvan expira, comme pour relâcher la tension.
— Bon… dit-il finalement. C’est juste un rêve bizarre.
Il s’approcha un peu plus, croisa les bras.
— Ça arrive.
Lythra le regarda, attentive, et pendant un instant, elle se demanda si elle devait insister, lui dire que ce n’était pas aussi simple, mais elle n’en eut pas le temps.
Quelque chose changea.
Pas dans le décor.
Pas dans les arbres.
Mais dans l’air.


Une pression légère, presque imperceptible, comme si l’espace venait de se resserrer autour d’eux sans que rien ne bouge visiblement.
Torvan se figea immédiatement.
Pas complètement.
Mais assez pour que son corps réagisse avant même qu’il ne comprenne.
— Attends…
Il porta brusquement la main dans le bas de son dos.
— Merde…
Sa respiration se coupa une seconde, puis il serra les dents, comme si une douleur venait de surgir sans prévenir.
— Ça fait mal, lâcha-t-il.
Lythra sentit son propre corps répondre à cette réaction, sa nuque se réchauffant légèrement, comme si quelque chose réagissait en écho.
— Ta marque ? demanda-t-elle.
Il la regarda, surpris.
— Comment tu—
Il n’eut pas le temps de finir.
La douleur sembla monter d’un cran, et cette fois, il ne put pas la contenir complètement. Il se redressa brusquement, le regard plus dur, plus alerte.


— Ok… dit-il, plus lentement. C’est pas un rêve.
Le mot tomba différemment.
Plus lourd.
Il observa autour d’eux avec une attention nouvelle, beaucoup plus ancrée.
— Dans un rêve, ça ferait pas ça.
Lythra hocha lentement la tête.
— Non.
Le silence qui suivit fut plus tendu, plus réel, et cette fois, ils n’étaient plus dans l’incertitude. Quelque chose était là. Quelque chose qui n’obéissait pas aux règles habituelles.
Puis la voix vint.
Pas depuis un point précis.
Pas depuis les arbres.
Elle était là.
Partout à la fois.
— Vous avez compris.
Les mots ne résonnèrent pas comme un son ordinaire. Ils s’imposèrent, comme s’ils existaient directement dans leur perception.
Torvan tourna lentement la tête.
— Qui parle ?
Lythra ne répondit pas tout de suite.
Elle savait.
Ou plutôt, elle reconnaissait.
— C’est lui, dit-elle finalement.
— Qui “lui” ?
La réponse arriva avant qu’elle ne puisse préciser.
— Tu cherches un visage avant d’écouter.
Torvan serra légèrement la mâchoire.
— Montre-toi.
Un silence.
Puis, entre les arbres, quelque chose sembla se condenser.
Pas un corps.
Pas une silhouette nette.
Mais une présence plus dense, comme si l’ombre elle-même avait choisi un point précis pour exister davantage.


Lythra sentit sa nuque pulser légèrement.
— Vaelith… murmura-t-elle.
Le nom ne fut ni confirmé ni rejeté.
Mais la présence sembla se stabiliser.
— Tu mets enfin un mot, dit-elle.
Torvan jeta un regard rapide à Lythra.
— Tu le connais ?
— Pas vraiment.
— Ça commence toujours comme ça.
La phrase, prononcée sans haussement de ton, s’inscrivit plus profondément qu’un cri.
Torvan fit un pas en avant.
— Qu’est-ce que tu nous veux ?
La réponse ne vint pas immédiatement.
Puis :
— Rien que vous ne fassiez déjà.
Le silence se tendit.
— C’est pas une réponse, dit Torvan.
— Si. Pas celle que tu attends.
Lythra sentit quelque chose se déplacer en elle, une forme de reconnaissance étrange dans la manière dont la voix répondait, comme si ce dialogue existait déjà ailleurs, dans le carnet, dans les silences.
— Pourquoi lui ? demanda-t-elle.
La présence sembla se tourner vers Torvan.
— Parce qu’il tient.
Torvan fronça les sourcils.
— Je tiens quoi ?
— Ce que tu refuses de nommer.
Le mot resta suspendu.
Torvan ne répondit pas tout de suite.
Mais quelque chose dans son regard changea.
Pas une peur.
Pas encore.
Mais une attention plus profonde.
— Et moi ? demanda Lythra.
Un silence.


Puis :
— Tu laisses entrer.
Elle sentit la phrase se déposer en elle avec une précision troublante.
— Et cette marque ? continua-t-elle. C’est quoi, exactement ?
La réponse vint plus lentement.
— Une ouverture.
— Tu l’as déjà dit.
— Tu ne l’as pas encore compris.
Torvan secoua légèrement la tête.
— Parle normalement.
La présence sembla se rapprocher.
Pas physiquement.
Mais autrement.
— Ce que vous portez n’est pas une blessure, dit-elle. C’est un point de passage.
Le mot fit réagir immédiatement la marque de Lythra, une chaleur nette, plus vive, qui la fit légèrement se crisper.
Torvan, lui, passa de nouveau la main dans son dos.


— Et ça fait mal pourquoi ?
— Parce que vous résistez.
Le silence tomba.
— On résiste à quoi ? demanda Lythra.
— À ce qui circule déjà.
Elle sentit son souffle ralentir malgré elle.
— Et si on arrête ?
La réponse fut immédiate.
— Vous n’avez pas commencé par choix.
Le mot résonna.
Pas commencé.
Torvan la fixa.
— Donc on n’a pas le choix ?
Un temps.


Puis :
— Vous avez des réactions.
Pas des choix.
Le silence devint plus lourd.
— Et toi, t’es quoi dans tout ça ? demanda Lythra.
La présence sembla se stabiliser encore davantage.
— Ce qui attend.
La phrase resta.
Simple.
Mais impossible à ignorer.
— Tu veux quoi ? insista-t-elle.
Cette fois, la réponse fut plus claire.
Plus directe.
— Approcher.
Le mot fit réagir quelque chose en elle.
— Pourquoi moi ?
Un silence.


Puis :
— Parce que tu n’as pas fermé.
Elle sentit la vérité de la phrase avant même de la comprendre entièrement.
— Et lui ? demanda-t-elle en désignant légèrement Torvan.
— Il a fermé.
Torvan serra légèrement les dents.
— Et pourtant je suis là.
— Oui.
Un temps.
— Parce que tu n’as pas complètement réussi.


Le silence retomba.
Plus dense.
Plus personnel.
Puis la présence sembla reculer légèrement.
— Ce n’est que le début, dit-elle.
— Attends, lança Torvan.
Mais déjà, l’ombre se défaisait.
— Vous allez comprendre, ajouta la voix.
Puis plus rien.
La forêt resta.
Mais vide.
Lythra resta immobile.
Torvan aussi.


— Ok… dit-il finalement. Là, c’est plus un rêve.
Elle hocha lentement la tête.
— Non.
Il passa une main dans ses cheveux, regarda autour d’eux.
— Faut sortir de là.
— Je crois pas que ça marche comme ça.
Il la fixa.
— Alors on fait comment ?
Elle ferma les yeux.
Pas pour fuir.
Pour revenir.

Elle se réveilla brusquement, le souffle court, la main immédiatement portée à sa nuque, la chaleur encore là, plus nette que d’habitude.
La chambre était silencieuse.
Mais quelque chose avait changé.
Et cette fois, elle savait qu’elle n’était plus la seule à l’avoir vécu.

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