Chapitre 19
Le temps s’était étiré sans qu’elle s’en rende compte, comme si rester là, appuyée contre la barrière, avait suspendu quelque chose autour d’elle, un rythme auquel elle n’arrivait plus à se raccrocher depuis le matin. Les voix du village existaient encore, lointaines, diffuses, portées par le vent ou absorbées par les maisons, mais elles ne demandaient plus son attention. Elles glissaient simplement autour d’elle, sans jamais vraiment l’atteindre.
Elle aurait pu rentrer.
Rejoindre sa mère.
Retourner vers le groupe.
Faire semblant que tout pouvait encore tenir ensemble.
Mais elle ne bougea pas.
Parce qu’ici, dans cet espace calme, quelque chose était plus simple. Moins bruyant. Moins exigeant.
— Tu restes.
Ce n’était pas une question.
Lythra laissa ses doigts suivre distraitement les aspérités du bois sous sa paume.
— Oui.
Un silence passa, mais elle ne chercha pas à le remplir. Elle n’en avait plus besoin.
— Tu voulais comprendre.
Elle ferma brièvement les yeux.
— Oui.
La réponse lui parut presque évidente maintenant, comme si cette envie n’avait jamais cessé d’exister, mais qu’elle avait simplement été noyée sous tout le reste.
— Alors écoute.
Le ton de Vaelith ne changea pas, mais quelque chose dans la manière dont il prononça ces mots la fit se redresser légèrement, comme si elle percevait, sans pouvoir encore le nommer, que ce qu’il allait dire n’était pas une réponse comme les autres.
Elle inspira lentement, son attention se resserrant naturellement.
— La marque que tu portes…
Un battement.
— …elle ne s’est pas réveillée cette nuit.
Le souffle de Lythra se suspendit.
— Elle s’est reconnue.
Le silence qui suivit ne ressemblait à aucun autre.
Il n’était pas vide.
Il n’était pas pesant.
Il ouvrait quelque chose.
Elle resta immobile, les yeux fixés devant elle sans réellement voir, laissant ces mots se déposer, se répéter, chercher leur place dans tout ce qu’elle avait entendu jusque-là.
— Reconnue…
Elle murmura le mot intérieurement, comme pour en tester le sens.
— Oui.
— Ça veut dire quoi ?
— Ça veut dire que ce que tu es… n’a pas commencé cette nuit.
Elle sentit quelque chose céder en elle, pas violemment, mais profondément, comme si une tension ancienne venait enfin de trouver une forme cohérente.
— Donc… ils savent depuis toujours.
— Oui.
— Et ils attendaient.
— Oui.
Elle inspira plus lentement cette fois, sentant une étrange sensation se glisser en elle, quelque chose qui n’était ni de la colère ni de la peur, mais une forme de compréhension, brute, presque dérangeante dans sa clarté.
— C’est pour ça qu’ils parlent de “moment”.
— Oui.
Elle baissa légèrement les yeux, son regard se perdant dans la terre sèche près de ses pieds.
— Ils ne me disent rien… mais ils attendent que quelque chose arrive.
— Ils attendent que tu changes.
Le mot resta.
Changer.
Elle ne répondit pas immédiatement.
Parce qu’au fond d’elle, une part savait déjà que c’était vrai.
Et cette fois, pour la première fois depuis le début de la journée, elle ne ressentit pas seulement de la frustration face au silence des autres.
Elle ressentit… du soulagement.
Parce que, même si tout n’était pas clair, même si tout n’était pas expliqué, il y avait enfin une ligne qui reliait les fragments.
— Merci.
Le mot lui échappa doucement.
— Pourquoi ?
— Parce que tu réponds.
Le silence qui suivit fut plus doux.
— Pas complètement.
— Non… mais assez.
Elle releva légèrement la tête, sentant quelque chose se détendre dans sa poitrine, une pression qu’elle n’avait pas identifiée jusque-là et qui disparaissait peu à peu maintenant qu’elle avait au moins une réponse à laquelle se raccrocher.
— Avec eux… j’ai toujours l’impression de courir après quelque chose qu’ils tiennent déjà.
Sa voix intérieure était plus calme, plus posée.
— Ils savent, mais ils ne veulent pas me laisser y accéder.
— Ils ont peur de ce que tu feras avec.
Elle laissa passer un instant.
— Et toi ?
— Je veux que tu le fasses.
Le mot résonna différemment.
Pas comme une attente.
Pas comme une pression.
Comme une possibilité.
Lythra resta silencieuse, absorbant cette idée sans chercher à la repousser.
Puis, sans vraiment y réfléchir, quelque chose d’autre remonta en elle, plus personnel, plus enfoui, et cette fois, elle ne l’arrêta pas.
— Ma tante…
Elle hésita à peine.
— Elle n’arrête pas.
Un léger silence.
— De quoi ?
— De décider pour moi.
Les mots sortirent plus facilement qu’elle ne l’aurait cru.
— Depuis toujours, c’est elle qui parle d’avenir, de ce que je devrais faire, de ce que je dois devenir… comme si tout était déjà écrit.
Elle inspira plus profondément, sentant ses propres émotions se mélanger sans ordre.
— Elle parle comme si j’étais déjà quelque chose… mais jamais comme si j’avais le choix.
Le silence qui suivit ne fut pas une absence.
C’était une écoute.
Une vraie.
— Et toi, tu veux quoi ?
La question la surprit plus qu’elle ne l’aurait imaginé.
Elle ouvrit la bouche.
Puis s’arrêta.
— Je… sais pas.
La réponse lui parut plus honnête que toutes celles qu’elle avait pu donner auparavant.
— J’ai jamais vraiment eu le temps de savoir.
Elle passa une main dans ses cheveux, nerveusement cette fois.
— Tout le monde décide, tout le monde attend quelque chose… et moi je suis juste censée suivre.
Un silence.
Puis la voix de Vaelith revint, plus douce.
— Avec moi… tu n’as pas besoin de choisir tout de suite.
Elle se figea légèrement.
— Tu peux prendre ton temps.
Le mot resta.
Temps.
Quelque chose qu’elle n’avait jamais vraiment eu.
Ou du moins, jamais de cette manière.
— Tu n’as pas besoin de répondre aujourd’hui à ce que tu deviendras demain.
Sa respiration ralentit sans qu’elle s’en rende compte.
— Tu peux comprendre avant de décider.
Et cette phrase-là toucha quelque chose de plus profond que tout le reste.
Parce que, pour la première fois depuis qu’elle était enfant, quelqu’un ne lui demandait pas d’être quelque chose.
Quelqu’un lui permettait simplement d’exister dans l’attente.
— C’est… plus simple.
— Oui.
Elle ferma les yeux, laissant cette sensation s’installer complètement, sans résistance.
— Tu m’écoutes vraiment.
— Oui.
— Pas comme eux.
— Non.
Le silence qui suivit ne fut pas vide.
Il était plein.
Et Lythra s’y abandonna un peu plus qu’avant.
Sans s’en rendre compte.
Parce que, lentement, sans bruit, sans geste visible, son attention glissait entièrement vers cet espace intérieur où Vaelith existait.
Le vent passa dans les champs.
Quelqu’un appela au loin.
Une porte claqua quelque part dans le village.
Mais tout cela devint secondaire.
Flou.
Comme si la réalité elle-même reculait d’un pas pour lui laisser plus de place ici.
— Tu n’es pas obligée de revenir tout de suite.
La phrase se déposa en elle avec une douceur presque dangereuse.
Elle ne répondit pas.
Parce qu’elle n’en ressentait plus le besoin.
Et dans ce silence, dans cette présence, dans cette compréhension qu’elle ne trouvait nulle part ailleurs, Lythra sentit quelque chose se déplacer encore en elle.
Pas une rupture.
Pas encore.
Mais un glissement.
Lent.
Inévitable.
Et lorsqu’elle rouvrit les yeux, le monde était toujours là.
Mais elle, déjà, n’y était plus tout à fait.
Lythra resta longtemps immobile après avoir quitté le tronc, sans retourner vers le village, sans revenir non plus vers la maison, comme si son corps avait compris avant elle qu’il ne lui était plus possible de reprendre simplement le cours de la journée. Le vent passait à travers les herbes hautes avec une régularité presque lente, et les champs, sous la lumière encore jeune de l’après-midi, semblaient trop vastes pour contenir tout ce qui s’agitait en elle. La dispute avec sa mère résonnait encore, non pas dans des mots précis, mais dans cette sensation plus lourde d’avoir touché un mur sans parvenir à l’ouvrir, et pourtant, même cette frustration-là s’effaçait peu à peu derrière une autre présence, plus calme, plus stable, celle de Vaelith, qui ne la quittait plus vraiment même lorsqu’il se taisait.
Elle marcha sans but apparent, le regard glissant d’un point à l’autre sans s’y fixer, et ce ne fut qu’au moment où ses pas l’amenèrent près du chemin qui contournait l’enclos qu’elle comprit que son corps avait choisi pour elle une direction que son esprit n’avait pas encore eu le courage de nommer. Elle s’arrêta net, fixant les barrières un peu plus loin, la ligne sombre des planches, les ombres mouvantes des bêtes qu’on distinguait à peine derrière. Tout cela lui parut soudain trop clair, comme si l’endroit l’attendait déjà.
— Tu savais que je viendrais ici, pensa-t-elle.
Le silence dura un instant, juste assez pour qu’elle sente la réponse avant même qu’elle n’arrive.
— Oui.
Elle ne s’en étonna presque pas. Ce qui la troubla davantage, ce fut l’absence de résistance en elle. Elle n’avait pas envie de nier, pas envie de reculer, et ce constat seul suffisait à rendre la suite plus dangereuse.
— Pourquoi ?
Cette fois, la réponse prit plus de temps.
— Parce que tu sais déjà que ce qui a été fait peut être approfondi.
Elle sentit sa nuque pulser légèrement, comme chaque fois qu’un mot approchait trop près de quelque chose de vrai.
— Le premier sacrifice.
— Oui.
Le souvenir remonta aussitôt, pas comme une image nette, mais comme une sensation complète : la terre humide, le poids du geste, l’après, et surtout ce que cela avait ouvert. Le lien. La pensée. Sa voix.
— Tu m’as dit que certaines offrandes avaient plus de poids, murmura-t-elle intérieurement.
— Oui.
Elle s’arrêta à quelques pas de la barrière, ses doigts se levant presque machinalement vers le bois sans encore le toucher.
— Et ce que j’ai fait n’était qu’un début.
Un silence.
Puis :
— Oui.
Le mot la traversa avec une douceur presque froide. Il ne cherchait pas à la provoquer. Il constatait seulement. Et c’était précisément cette manière de présenter les choses qui rendait tout plus acceptable. Il ne lui demandait pas d’oublier ce qu’elle avait fait. Il l’inscrivait dans une continuité.
— Il existe des offrandes plus fortes, poursuivit-il.
Lythra passa enfin la main sur la barrière, sentant sous sa paume le bois tiédi par le soleil.
— Plus fortes comment ?
— Plus pures.
Le mot resta suspendu en elle avec une densité nouvelle. Pure. Elle baissa légèrement les yeux, sans savoir encore si elle voulait vraiment comprendre ce qu’il mettait derrière cela. Une part d’elle le savait déjà. Une autre refusait encore de le formuler clairement.
— Tu parles de quoi, exactement ?
Le silence s’allongea juste assez pour devenir presque une réponse en soi.
— Ce qui n’a pas encore été altéré porte plus loin.
Son souffle se suspendit une fraction de seconde.
— Altéré…
Elle répéta le mot pour elle-même, non parce qu’elle n’en comprenait pas le sens, mais parce qu’elle cherchait à ralentir le moment où il deviendrait parfaitement clair. Ses doigts se crispèrent légèrement sur la barrière.
— Tu veux dire… un petit ?
Le silence se fit plus dense. Pas une confirmation ouverte. Pas un refus.
Puis :
— Tu comprends.
Le mot la frappa plus profondément qu’elle ne l’aurait voulu. Elle ferma les yeux une seconde, la tête légèrement baissée, comme si son corps cherchait à absorber le choc sans avoir à le montrer. Ce n’était pas la même chose. Elle le savait tout de suite. Le Chabourka à la corne fêlée avait été une transgression, oui, mais il portait déjà sur lui quelque chose de rejeté, d’écarté, d’interdit. Un petit… c’était autre chose. Une innocence. Une possibilité non encore entamée.
Et pourtant elle ne s’éloigna pas.
— Non, pensa une part d’elle, faible, tardive.
— Tu n’es pas obligée, répondit Vaelith aussitôt.
Elle releva brusquement la tête.
Le mot n’avait pas été prononcé à voix haute. Elle n’avait rien dit. Pourtant il y avait répondu, précisément à l’endroit où elle commençait à se briser.
— Je ne t’impose rien, poursuivit-il. Je te montre seulement ce qui ouvre davantage.
Elle inspira plus profondément, sa poitrine se soulevant avec difficulté.
— Et après ?
— Après, je serai plus proche.
Le mot plus proche glissa en elle avec une puissance immédiate. Il ne promettait pas un miracle, pas une transformation spectaculaire, mais quelque chose qu’elle désirait déjà sans l’avoir entièrement admis : moins de distance. Moins d’attente. Moins de silence.
— Je pourrais t’entendre plus facilement ?
— Oui.
— Tout le temps ?
Cette fois, le silence fut plus prudent.
— Plus souvent.
Elle resta immobile, le regard perdu dans l’ombre de l’enclos. Le monde autour d’elle paraissait soudain très lointain. Elle pensa à sa mère, à ses mots coupés, à sa tante qui décidait toujours à l’avance de ce que devait être son avenir, à Kael qui observait sans comprendre, à Torvan qui comprenait trop bien pour la laisser respirer. Elle pensa à ce que Vaelith lui avait offert, non pas seulement une réponse, mais un espace où elle n’avait pas besoin de se tordre pour obtenir le droit d’exister.
— Avec moi, tu prends ton temps, avait-il dit.
Et c’était vrai.
C’était peut-être la seule chose qui lui paraissait entièrement vraie.
Elle ouvrit la barrière.
Le bois grinça légèrement, mais le bruit lui sembla étouffé, comme si le reste du monde reculait déjà autour d’elle. Elle entra dans l’enclos avec lenteur, ses pas mesurés, presque prudents, non parce qu’elle allait faire quelque chose de caché, mais parce que chaque mouvement lui paraissait désormais chargé d’un poids supplémentaire.
Les Chabourkas adultes se tinrent à distance relative, certains relevant la tête, d’autres continuant de brouter ou de se déplacer avec cette lourdeur paisible qui leur était propre. Plus loin, à l’ombre d’un petit abri, elle aperçut ce qu’elle cherchait avant même de vouloir le reconnaître : plusieurs petits regroupés contre la chaleur d’une femelle couchée, leurs corps encore maladroits, leurs pattes trop fines, leurs cornes à peine visibles sous la lumière.
Lythra ralentit encore.
Sa gorge se serra.
Elle n’avait jamais regardé un petit de cette manière. Pas comme un choix. Pas comme une possibilité. Ils avaient toujours appartenu à quelque chose de simple, d’intouchable presque, cette part du cycle qu’on protège au lieu de l’offrir.
L’un d’eux s’écarta un peu des autres, vacillant légèrement, plus curieux, plus vif peut-être. Il leva vers elle ses yeux sombres et resta immobile une seconde avant d’avancer, hésitant, mais sans vraie peur. Ses pas étaient incertains, presque fragiles, et cette fragilité fit remonter en elle une résistance plus forte, plus nette que tout ce qu’elle avait ressenti quelques minutes plus tôt.
— Tu peux encore partir, dit Vaelith.
Le petit s’arrêta à quelques pas d’elle.
Lythra resta debout, incapable de bouger immédiatement. Son souffle lui paraissait trop fort, trop présent. Elle observa la finesse de ses membres, la douceur encore visible de sa peau, cette manière qu’il avait d’exister sans méfiance.
— Je ne veux pas que tu le fasses contre toi-même, poursuivit Vaelith.
Elle ferma les yeux.
Un instant seulement.
— Mais tu veux que je le fasse, répondit-elle.
Le silence qui suivit fut assez long pour qu’elle sente toute la vérité contenue dans ce qu’il ne disait pas.
— Oui.
Le mot était nu. Sans détour. Sans justification inutile.
Et au lieu de la faire reculer, cette honnêteté la toucha de nouveau plus profondément qu’elle ne l’aurait dû. Il ne déguisait pas son désir. Il ne le recouvrait pas d’un mensonge tendre. Il le disait. Et lui laissait, malgré tout, l’espace du choix.
Elle rouvrit les yeux. Le petit s’était rapproché encore, assez pour qu’elle puisse voir la façon dont sa respiration soulevait son flanc, petite, rapide, vivante.
— Une partie de toi sait déjà, murmura Vaelith, que tu ne reviendras pas à ce que tu étais.
La phrase se déposa au centre d’elle avec une lenteur inexorable.
Non. Elle ne reviendrait pas.
Le sacrifice précédent l’avait déjà changée. La voix dans sa tête, la marque, la pression des adultes, tout cela faisait déjà d’elle autre chose. La question n’était plus vraiment de savoir si elle pouvait préserver son innocence. Cette question était morte.
La seule qui restait était plus terrible.
Jusqu’où irait-elle ?
Le petit pencha légèrement la tête, comme si sa simple présence devant elle n’avait rien d’alarmant. Lythra sentit ses mains trembler très légèrement lorsqu’elle se baissa enfin. Pas beaucoup. Juste assez pour qu’elle le remarque. Elle tendit la main, et l’animal, après une courte hésitation, vint y poser son front.
La douceur du contact fut presque insoutenable.
Un doute plus violent remonta.
Pas une pensée. Un mouvement entier, physique, qui lui donna envie de se redresser, de sortir, de laisser tout cela derrière elle. Elle serra les dents.
— Arrête, pensa-t-elle. Dis-moi d’arrêter.
Le silence de Vaelith fut absolu.
Puis :
— Je ne prendrai pas ce choix à ta place.
Les mots furent le coup le plus décisif.
Parce qu’ils la laissaient seule avec elle-même.
Avec ce qu’elle voulait vraiment.
Et dans cette solitude, la vérité apparut.
Elle voulait encore sa voix. Elle voulait encore cette sensation d’être comprise sans devoir se défendre. Elle voulait cette proximité accrue, ce lien plus simple, plus direct, plus profond. Et ce désir, même recouvert de honte, même traversé de doute, restait plus fort que le reste.
Elle retira lentement sa main.
Puis, avec une précision presque insupportable, elle commença.
Le rituel n’était pas long. Il lui parut interminable.
Chaque geste portait un poids différent cette fois. Plus lourd. Plus intime. Elle ne se contentait pas de reproduire. Elle savait. Trop bien. À chaque instant, elle aurait pu s’arrêter. Et cette possibilité réelle, toujours présente, rendait ce qu’elle faisait plus irrévocable encore.
Lorsqu’elle alla jusqu’au bout, ce ne fut ni dans une transe ni dans un oubli. C’était pire. Elle y était tout entière.
Le silence qui suivit tomba d’un seul coup sur l’enclos, si dense qu’il sembla absorber jusqu’au bruit du vent. Lythra resta à genoux, le souffle court, les mains immobiles, incapable de relever immédiatement la tête. Son cœur battait trop fort. Sa nuque brûlait d’une chaleur profonde, presque vive.
Elle n’avait pas envie de regarder.
Pas tout de suite.
Alors elle ferma les yeux.
Et à l’instant même où elle le fit, la voix de Vaelith traversa son esprit avec une netteté presque douloureuse.
— Maintenant, oui.
La proximité fut immédiate. Plus franche. Plus claire. Comme si une membrane venait d’être déchirée entre eux.
Lythra rouvrit brusquement les yeux, le souffle pris quelque part entre le haut de sa poitrine et sa gorge.
— Vaelith…
Elle n’avait pas parlé à voix haute.
Elle le sentit. Plus près que jamais. Pas seulement comme une pensée étrangère, mais comme une présence installée plus profondément, plus fermement, dans l’espace intérieur où il n’existait jusque-là que par intermittence.
— Tu m’entends mieux, dit-il.
Ce n’était pas une question.
Non. Ce n’était plus du tout une question.
Elle resta un moment sans répondre, la tête encore baissée, les yeux fixés sur la terre. Quelque chose en elle voulait s’effondrer. Quelque chose d’autre voulait sourire. Ses émotions étaient si mêlées qu’elle n’arrivait même plus à distinguer clairement la culpabilité du soulagement.
— Oui, finit-elle par penser.
Le mot tremblait presque.
— Ne regarde pas en arrière tout de suite, dit-il.
Elle obéit.
Et ce simple réflexe d’obéissance, plus encore que l’acte lui-même, fit naître en elle un malaise plus subtil, plus profond. Elle le sentit, l’espace d’une seconde, comme une pointe froide glissée sous la peau.
— J’ai choisi… ou tu m’as menée ici ?
Le silence s’étendit. Plus lourd qu’avant.
Puis :
— Tu as voulu ce que je t’ai montré.
Elle resta immobile.
Le vent reprit lentement dans les herbes. Au loin, une bête adulte bougea dans la paille. Le monde revenait, morceau par morceau, mais elle n’y tenait plus complètement. Quelque chose d’autre prenait plus de place en elle à mesure que la réalité s’éclaircissait : la voix. La proximité. Le lien renforcé.
Et malgré le doute, malgré le vide qui commençait à s’ouvrir sous tout le reste, une vérité persistait avec une cruauté presque douce.
Il était là.
Plus que jamais.
Et elle ne pouvait plus prétendre qu’elle ne l’avait pas voulu.
Lythra resta longtemps sans bouger après être sortie de l’enclos, une main encore posée sur la barrière refermée, comme si ce simple contact avec le bois pouvait retenir quelque chose qui, déjà, lui échappait. Le monde autour d’elle avait repris ses bruits ordinaires, le vent dans les herbes, le souffle lourd des Chabourkas adultes derrière elle, les craquements lointains du village qui continuait d’exister sans savoir ce qu’elle venait de faire, mais aucun de ces sons ne parvenait réellement à prendre place en elle.
Sa nuque brûlait encore.
Plus profondément qu’avant.
La chaleur ne montait plus par vagues désordonnées, elle s’était installée comme un foyer stable, presque vivant, et pendant quelques secondes, cette sensation suffit à l’empêcher de penser vraiment. Elle avait obtenu ce qu’elle voulait. Elle avait donné ce qu’il fallait. Elle avait franchi une limite qu’elle n’aurait même pas su imaginer quelques jours plus tôt, et maintenant, logiquement, il devait être là.
Plus proche.
Plus clair.
Elle attendit.
Rien.
Le silence, d’abord, lui parut normal. Vaelith ne répondait pas toujours immédiatement. Il choisissait ses moments, ses mots, ses absences même, et elle avait appris à ne pas s’en offusquer trop vite. Elle inspira donc lentement, posa les deux mains sur la barrière, puis pensa son nom avec cette douceur intérieure qu’elle ne remarquait même plus.
— Vaelith ?
Aucune réponse.
Elle resta immobile, les yeux fixés sur les fibres du bois sous ses doigts. Un mince éclat dépassait près de sa paume, et elle le contempla avec une attention presque absurde, comme si la précision d’un détail pouvait contenir la montée brutale de son inquiétude.
— Vaelith, répéta-t-elle intérieurement.
Toujours rien.
Cette fois, quelque chose se crispa dans sa poitrine.
Ce n’était pas encore de la panique, pas vraiment, mais une sensation plus sourde, plus basse, comme un vide qui commençait à s’élargir là où sa présence aurait dû se tenir. Elle se redressa lentement, regarda autour d’elle, vers les champs, vers la maison au loin, vers la ligne sombre de la forêt, et tout lui parut soudain trop extérieur, trop froid, trop loin.
Elle avait fait ça.
Et il se taisait.
La pensée la traversa si vivement qu’elle eut presque envie de la repousser aussitôt.
— Non…
Elle ne savait pas si elle parlait à voix haute ou seulement en elle. Peu importait. Le mot ne trouva aucune réponse.
Elle se mit à marcher, d’abord lentement, puis plus vite, longeant l’enclos sans vraiment savoir où elle allait, seulement incapable de rester près de la barrière, près de l’endroit où la conséquence de son geste pouvait encore être devinée. Chaque pas secouait un peu plus ses pensées. Sa respiration devenait irrégulière. Ses mains étaient froides malgré la chaleur de sa nuque.
— Tu m’as dit que tu serais plus proche.
Le silence resta entier.
Lythra s’arrêta brusquement près d’un arbre, une main contre le tronc pour se stabiliser. Le bois était rugueux sous ses doigts, réel, mais cette réalité-là n’apaisait rien. Au contraire, elle la ramenait trop brutalement à elle-même, à ce qu’elle venait de faire seule, sans témoin, sans excuse, sans personne à qui confier le poids du moment.
— Réponds-moi.
Rien.
Alors, pour la première fois, le doute ne se présenta plus comme une idée fine et maîtrisable. Il surgit, plus violent, plus laid, avec une clarté qui lui fit presque mal.
Et s’il l’avait laissée faire pour rien ?
Et s’il avait obtenu ce qu’il voulait, puis s’était retiré ?
Et si le lien n’avait jamais eu pour but de l’approcher, elle, mais seulement de l’amener jusqu’à cet acte ?
Elle secoua légèrement la tête, comme si le mouvement pouvait disperser ces pensées.
— Non, pensa-t-elle. Non. Il n’aurait pas…
Mais elle ne termina pas.
Parce qu’elle ne savait pas.
C’était cela le pire.
Elle ne savait pas vraiment qui il était. Il le lui avait dit lui-même. Elle ne savait pas ce qu’il était. Elle ne savait pas d’où venaient ses mots, ce qu’ils coûtaient, ce qu’il gardait derrière chaque réponse. Et pourtant, elle l’avait suivi. Elle l’avait choisi. Elle avait cru cette présence plus facilement que les silences de sa mère, plus facilement que les inquiétudes de Kael, plus facilement que les avertissements de Torvan.
La culpabilité remonta alors, brutale, presque physique.
Elle revit le petit Chabourka avançant vers elle, maladroit, confiant, cette façon qu’il avait eue de poser son front contre sa main, et cette image fut si nette qu’elle dut fermer les yeux pour ne pas la voir davantage. Son souffle se brisa légèrement. Elle porta une main à sa bouche, non parce qu’elle allait crier, mais parce qu’une partie d’elle avait besoin de retenir quelque chose.
— Qu’est-ce que j’ai fait ?
La question resta seule.
Et ce silence-là fut pire que les autres.
Parce qu’il n’y avait plus Vaelith pour reformuler, pour adoucir, pour déplacer le sens. Il n’y avait plus sa voix pour lui dire que ce n’était pas une blessure mais une ouverture, pas une perte mais un passage, pas une faute mais un choix. Il n’y avait qu’elle, debout près de l’arbre, avec la mémoire du rituel encore dans les mains et l’absence de celui pour qui elle l’avait accompli.
Elle sentit ses yeux brûler, mais les larmes ne vinrent pas tout de suite. Elles restèrent coincées quelque part, inutiles, presque humiliantes. Elle s’en voulait. Pas seulement pour le geste. Pour l’attente qui suivait. Pour cette part d’elle qui, malgré tout, malgré la nausée qui commençait à monter, ne regrettait pas uniquement ce qu’elle avait fait.
Elle regrettait surtout qu’il ne réponde pas.
Cette prise de conscience la frappa plus durement que tout le reste.
Elle aurait dû vouloir revenir en arrière.
Elle aurait dû penser au petit.
Elle aurait dû courir chercher quelqu’un, dire la vérité, s’effondrer, supplier qu’on lui explique comment réparer l’irréparable.
Mais ce qu’elle voulait, là, au plus profond de ce chaos, c’était entendre sa voix.
Juste une fois.
Juste pour que tout ait encore un sens.
Elle se laissa glisser contre le tronc jusqu’à s’asseoir dans l’herbe, les jambes repliées contre elle, les bras serrés autour de ses genoux. Le ciel au-dessus des champs était clair, presque trop beau, et cette beauté ordinaire lui parut cruelle. Elle resta ainsi longtemps, peut-être quelques minutes, peut-être davantage, incapable de reprendre complètement pied.
— S’il te plaît, pensa-t-elle enfin.
Cette fois, la pensée n’avait plus rien d’une exigence.
C’était presque une supplication.
Le silence dura encore.
Puis, au moment où elle commençait à croire qu’il ne reviendrait pas, la voix se déposa en elle.
— Tu avais besoin de sentir mon absence.
Lythra releva brusquement la tête.
Son cœur fit un mouvement violent dans sa poitrine, mélange de soulagement, de colère et d’une honte si vive qu’elle en eut presque le vertige.
— Tu étais là ?
— Oui.
Elle resta figée.
— Tu m’as laissée croire que tu étais parti.
— Oui.
La réponse, si calme, raviva quelque chose de douloureux.
— Pourquoi ?
Un silence, plus court cette fois.
— Parce que tu devais comprendre ce que tu cherches réellement.
Elle secoua légèrement la tête, les yeux encore brillants.
— C’est cruel.
— Oui.
Le mot la désarma plus qu’un mensonge ne l’aurait fait.
Elle resta immobile, incapable de savoir si elle devait le haïr pour cette réponse ou s’y accrocher parce qu’au moins, encore une fois, il ne prétendait pas être autre chose.
— Je me suis sentie seule, pensa-t-elle.
— Je sais.
— J’ai cru que tu m’avais utilisée.
Le silence revint, plus dense.
— Et pourtant tu m’as appelé.
Elle ferma les yeux, les doigts crispés sur ses manches.
Elle n’avait aucune défense contre ça.
Parce que c’était vrai.
— Je ne veux plus que tu fasses ça.
— Tu ne veux plus que je parte.
La nuance la traversa.
Elle rouvrit les yeux lentement.
— Oui.
Le mot était faible.
Mais honnête.
Alors la présence de Vaelith sembla se rapprocher, non pas en devenant plus forte, mais en reprenant sa place exacte en elle, celle qu’elle avait déjà commencé à considérer comme nécessaire.
— Alors souviens-toi de ce que tu viens d’apprendre.
Lythra resta contre l’arbre, épuisée, tremblante, le cœur encore trop plein, et malgré la culpabilité, malgré la peur, malgré le dégoût d’elle-même qui revenait par fragments, une part d’elle se calma aussitôt.
Il était revenu.
Et cette simple vérité, affreuse dans ce qu’elle révélait, suffit à l’apaiser.

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