Chapitre 26

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Elle ne ralentit pas.

Pas une seule fois.

Le village défila autour d’elle sans qu’elle en retienne les contours, les visages, les voix, tout devenant flou, étiré, comme si le monde entier reculait à mesure qu’elle avançait. Ses pas frappaient le sol avec une régularité presque mécanique, mais à l’intérieur, rien n’était stable. Tout bougeait trop vite, trop fort, trop violemment pour qu’elle puisse encore organiser ses pensées.

Les mots de sa mère se mélangeaient.

La reine.

L’autre monde.

La séparation.

Le mensonge.

Le demi-frère.

Et au milieu de tout ça…

Vaelith.

Toujours là.

Toujours clair.

Toujours présent.

— Lythra.

Sa voix glissa en elle comme une ligne stable dans le chaos.

Elle ne répondit pas immédiatement.

Elle atteignit l’enclos.

S’arrêta brusquement.

Ses mains se posèrent contre la barrière, ses doigts serrant le bois avec une force qu’elle ne contrôlait plus vraiment.

Sa respiration était irrégulière.

Brisée.

— Lythra.

Plus doucement cette fois.

Elle ferma les yeux.

— Dis-moi comment.

Le mot sortit sans détour.

Sans filtre.

Sans hésitation.

Un silence.

Pas long.

Mais mesuré.

— Tu es sûre ?

Elle rouvrit les yeux immédiatement.

— Oui.

Sa voix trembla.

Mais elle ne recula pas.

— Je ne veux plus attendre.

— Tu ne veux plus qu’on décide pour toi.

— Non.

Un temps.

— Je veux comprendre.

Le silence resta.

Puis :

— Alors écoute-moi.

Le ton avait changé.

Plus bas.

Plus précis.

Plus grave.

Elle sentit son cœur ralentir légèrement.

— La brèche n’est pas une porte simple. Elle est maintenue. Stabilisée. Fermée… par un équilibre.

Un silence.

— Cet équilibre est entretenu.

Lythra inspira plus lentement.

— Par le sacrifice.

— Oui.

Le mot resta.

— Ce que tu as vu… Ce que tu as fait… N’était qu’une partie.

Son regard glissa lentement vers l’enclos.

Les Chabourkas.

Certains encore immobiles.

Certains relevèrent légèrement la tête.

Leurs yeux.

Toujours ces yeux.

Calmes.

Vivants.

— Pour ouvrir entièrement…

Un silence.

— Il faut rompre cet équilibre.

Lythra sentit une tension passer dans ses doigts.

— Comment ?

Sa voix était plus basse maintenant.

Plus concentrée.

— En retirant ce qui le maintient. Et en donnant assez pour que la brèche cède.

Un silence.

— Le sang.

Le mot tomba.

Et cette fois…

il resta.

Lythra ne détourna pas le regard.

— De combien ?

Le silence fut plus long.

— De tous.

Le mot s’installa.

Lentement.

Lourdement.

Elle cligna des yeux.

Une fois.

Puis deux.

— Tous ?

— Oui.

Sa respiration se coupa légèrement.

— Chaque Chabourka est lié à ce maintien. Chaque vie…

Un temps.

— Est une ancre.

Le mot resta.

— Et si toutes les ancres disparaissent… La brèche s’ouvre.

Le silence tomba.

Complet.

Lythra resta immobile.

Ses doigts toujours crispés sur le bois.

Son regard fixé devant elle.

Mais plus vraiment sur eux.

— Lythra.

Sa voix était plus douce maintenant.

— Tu n’es pas obligée.

Le mot resta.

Elle inspira.

Longuement.

— Si.

Un temps.

— Je le suis.

Elle passa une main contre sa nuque.

La chaleur était intense.

Presque brûlante.

— Elles m’ont menti. Elles m’ont caché ce que j’étais. Elles ont décidé à ma place.

Chaque mot sortait plus lentement.

Plus ancré.

— Je ne vais pas attendre qu’elles me disent encore quoi faire.

Le silence répondit.

— Et tu veux voir.

— Oui.

Le mot ne trembla pas.

— Je veux voir.

Elle ouvrit la barrière.

Le bois grinça légèrement.

Un son simple.

Habituel.

Mais cette fois…

il marqua quelque chose de différent.

Elle entra.

Les Chabourkas la regardèrent.

Certains s’approchèrent légèrement.

L’un d’eux frotta sa tête contre sa jambe.

Comme avant.

Comme toujours.

Son cœur se serra.

Une seconde.

— Tu peux encore reculer.

La voix de Vaelith n’était pas insistante.

Pas pressante.

Mais présente.

— Non.

Elle posa une main sur l’animal.

Ses doigts glissèrent dans sa fourrure.

Douce.

Vivante.

— Je ne recule plus.

Le silence s’étira.

Puis elle bougea.

Lentement.

Ses gestes n’étaient pas précipités.

Pas désordonnés.

Au contraire.

Trop calmes.

Trop précis.

Comme si elle se détachait de ce qu’elle faisait pour pouvoir continuer.

— Parle-moi.

Sa voix était basse.

Presque absente.

— Continue de me parler.

Un silence.

Puis :

— La brèche est derrière. Dans la forêt. Là où la terre est instable.

Elle hocha légèrement la tête.

— Je sais.

Elle n’ajouta pas comment.

Elle n’ajouta pas pourquoi.

Elle continua.

Un geste.

Puis un autre.

Le temps sembla se déformer.

S’étirer.

Chaque seconde devenait plus lourde.

Plus dense.

Mais elle ne s’arrêta pas.

— Lythra…

Sa voix était plus basse maintenant.

— Tu ressens quoi ?

Elle inspira.

— Rien.

Un temps.

— C’est plus simple comme ça.

Le silence répondit.

Elle continua.

Sans regarder en arrière.

Sans ralentir.

Sans vraiment penser.

Seulement guidée par cette certitude froide, stable, irréversible qui s’était formée en elle depuis la forêt.

Elle avançait.

Vers la brèche.

Vers l’ouverture.

Vers quelque chose qu’elle ne comprenait pas encore entièrement…

mais qu’elle avait déjà choisi.

Et pendant tout ce temps...

elle parlait.

Avec lui.

Comme si c’était la seule chose qui restait intacte dans un monde qui venait de se fissurer.

La forêt ne l’accueillit pas.

Elle la reconnut.

C’était différent.

À peine franchi le dernier bord de l’enclos, à peine ses pas eurent quitté la terre familière du village pour s’enfoncer dans ce sol plus sombre, plus instable, quelque chose changea dans l’air, une densité presque imperceptible au départ, mais qui s’imposa rapidement comme une présence, comme une résistance silencieuse qui n’existait pas auparavant.

Lythra ralentit.

Pas par hésitation.

Par adaptation.

Ses pas s’enfonçaient légèrement dans un sol plus meuble, irrégulier, comme si la terre elle-même refusait d’être totalement stable sous elle. Les arbres autour d’elle n’étaient pas encore ceux de la forêt qu’elle avait vue avec Vaelith, mais ils s’en rapprochaient, leurs silhouettes devenant plus sombres, plus serrées, leurs branches s’entremêlant au-dessus d’elle pour filtrer la lumière du jour.

L’air était plus froid ici.

Mais pas d’un froid naturel.

Un froid creux.

Un froid qui ne venait pas du vent, mais de quelque chose de plus profond, comme si le monde, à cet endroit précis, retenait une respiration.

— Tu approches.

La voix de Vaelith était plus présente.

Plus claire.

Moins distante que d’habitude.

Elle ne répondit pas tout de suite.

Ses doigts étaient encore marqués.

Elle ne regardait pas ses mains.

Elle ne voulait pas.

Elle avançait.

— Où exactement ?

Sa voix était plus basse.

Plus tendue.

— Continue.

— Tu vas le sentir.

Un silence.

— Tu le sens déjà.

Elle inspira.

Et cette fois oui.

Quelque chose.

Pas une odeur.

Pas un son.

Mais une sensation.

Une vibration très légère sous la peau, comme une tension qui ne lui appartenait pas complètement, comme si l’espace autour d’elle était tendu, étiré, sur le point de céder sans encore le faire.

Elle ralentit encore.

Puis s’arrêta.

Ses yeux se posèrent sur le sol devant elle.

La terre n’était plus homogène.

Elle se fissurait.

À peine.

Des lignes fines.

Irrégulières.

Comme des fractures anciennes qui n’avaient jamais totalement disparu.

— Là.

La voix de Vaelith se posa doucement.

— C’est là.

Lythra ne bougea pas immédiatement.

Elle resta debout, au-dessus de ces fissures, les observant comme si elles pouvaient lui parler, comme si elle cherchait à comprendre leur origine, leur profondeur, leur sens.

— C’est ça ?

— Oui.

Un silence.

— La brèche.

Le mot resta.

Plus réel que tout ce qu’elle avait entendu jusque-là.

— Elle n’est pas visible entièrement.

— Elle est maintenue fermée.

— Compressée.

Elle s’accroupit lentement.

Ses doigts hésitèrent au-dessus du sol.

Puis se posèrent.

La terre était froide.

Mais pas morte.

Elle vibrait.

Très légèrement.

Comme un cœur qui battrait trop lentement.

— Tu la sens.

— Oui.

Sa voix trembla légèrement.

— Elle est… vivante.

— Elle est liée.

Le mot resta.

— Aux deux mondes.

Lythra ferma brièvement les yeux.

La sensation se renforça immédiatement.

Comme si le contact la rendait plus réceptive.

Plus ouverte.

— Qu’est-ce que je fais ?

— Tu sais déjà.

Elle rouvrit les yeux.

Le silence s’étira.

Puis elle bougea.

Lentement.

Pas comme un geste précipité.

Pas comme une impulsion.

Comme une continuité.

Comme si ce moment existait déjà depuis longtemps et qu’elle ne faisait que le rejoindre.

Elle posa ce qu’elle portait.

Juste au-dessus des fissures.

Ses mains tremblèrent.

Une seconde.

Puis se stabilisèrent.

— Lythra.

La voix de Vaelith était différente maintenant.

Plus basse.

Plus proche.

— Regarde.

Elle fixa le sol.

Et pendant un instant rien.

Puis...

un changement.

Infime.

Les fissures s’élargirent.

À peine.

Mais suffisamment pour être visibles.

Comme si quelque chose sous la surface venait de répondre.

Son cœur accéléra.

— Ça… ça bouge.

— Oui.

— C’est normal ?

— Oui.

Le mot la rassura.

À tort.

Elle resta immobile, ses yeux fixés sur le sol.

Les lignes continuaient de se modifier, lentement, presque imperceptiblement, comme si la terre elle-même hésitait entre céder ou résister.

— Continue.

Elle inspira.

Puis suivit.

Un autre geste.

Puis un autre.

Chaque mouvement semblait peser plus lourd que le précédent, non pas physiquement, mais intérieurement, comme si chaque action engageait davantage quelque chose qu’elle ne pouvait plus arrêter.

Le sol réagit.

Plus fort cette fois.

Les fissures se creusèrent légèrement, une lumière très faible, presque inexistante, commençant à filtrer depuis les profondeurs.

Pas une lumière claire.

Pas une lumière chaude.

Une lueur froide.

Bleutée.

Instable.

Lythra recula légèrement.

Son souffle se coupa.

— Tu vois.

— Oui…

Sa voix était à peine audible.

— C’est ça. La brèche.

Le mot vibra différemment maintenant.

Elle n’était plus théorique.

Elle était là.

Sous ses yeux.

— Ce n’est pas encore ouvert.

— Non.

— C’est… juste…

— Une fissure.

Elle hocha légèrement la tête.

— Et si je continue…

Un silence.

— Elle s’ouvre.

Le mot resta.

Elle fixa la lumière.

Elle ne devait pas être attirante.

Elle ne devait pas être belle.

Et pourtant...

elle l’était.

Pas dans le sens habituel.

Mais dans sa promesse.

Dans ce qu’elle contenait.

Dans ce qu’elle offrait.

— Lythra.

Sa voix.

Plus proche encore.

— Tu ressens quoi ?

Elle inspira.

Longuement.

— C’est…

Elle chercha.

— C’est comme si quelque chose m’appelait.

Un silence.

— Et ça te fait peur ?

Elle hésita.

Puis :

— Non.

Le mot resta.

— Pas vraiment.

Un temps.

— Ça me semble… juste.

La réponse glissa en elle.

Se fixa.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Puis :

— Continue.

Elle ne réfléchit plus.

Pas vraiment.

Ses gestes reprirent.

Plus fluides.

Plus rapides.

Moins hésitants.

Et la brèche...

réagit.

Les fissures s’élargirent davantage, la lumière devint plus visible, plus intense, les lignes se rejoignant progressivement, formant quelque chose de plus structuré, de moins aléatoire.

Le sol vibra légèrement.

Un frisson remonta le long de ses jambes.

— Ça devient instable.

— Oui.

— C’est normal ?

— Oui.

Toujours oui.

Toujours simple.

Toujours direct.

Elle continua.

Et cette fois...

le monde réagit.

Pas seulement le sol.

Les arbres.

Le vent.

L’air.

Tout sembla se tendre autour d’elle.

Comme si la forêt elle-même retenait quelque chose.

Comme si une limite invisible venait d’être atteinte.

Un bruit sourd.

Très léger.

Mais réel.

Lythra s’arrêta.

— Tu as entendu ?

— Oui.

Sa voix n’était plus aussi calme.

— Continue.

Mais cette fois...

elle hésita.

Une seconde.

Pas plus.

— Lythra.

Plus ferme.

— Continue.

Elle inspira.

Puis reprit.

Et immédiatement...

la brèche céda un peu plus.

La lumière jaillit légèrement, les fissures s’ouvrirent davantage, une forme apparaissant dans la profondeur, pas encore claire, pas encore définie, mais présente.

Un passage.

Pas encore complet.

Mais réel.

Son cœur battait trop vite.

— Vaelith…

Sa voix trembla.

— Je crois que...

— Oui.

Il ne la laissa pas finir.

— Tu y es presque.

Le mot resta.

Presque.

Et c’est à cet instant précis qu’elle sentit quelque chose d’autre.

Pas dans la brèche.

Pas dans la forêt.

Mais en elle.

Un déséquilibre.

Une perte.

Comme si quelque chose venait de basculer trop loin.

Comme si...

elle avait dépassé un point.

Sans retour.

Elle inspira brusquement.

— Attends—

Mais la brèche…

ne l’attendait plus.

La vibration devint insoutenable.

Pas dans le bruit.

Pas dans l’air.

Mais sous sa peau.

Comme si quelque chose en elle résonnait trop fort avec ce qui se produisait devant elle, comme si la limite entre ce qu’elle était et ce qu’elle avait ouvert venait de se fragiliser.

Lythra recula d’un demi-pas.

Le sol céda.

Pas entièrement.

Mais suffisamment.

Les fissures s’ouvrirent brusquement, s’élargissant en une forme plus nette, plus géométrique, comme si ce qui se trouvait en dessous cessait de résister. La lumière bleutée s’intensifia, devenant plus stable, moins diffuse, dessinant des contours plus précis dans l’obscurité de la terre fracturée.

Puis, quelque chose émergea.

Lentement.

Pas comme une explosion.

Pas comme une apparition brutale.

Comme une remontée.

Un objet.

Lisse.

Sombre.

Brillant.

Le sol se fendit davantage autour de lui, laissant apparaître une surface parfaitement plane, verticale, qui continua de monter jusqu’à se dresser entièrement devant elle.

Un miroir.

Lythra resta figée.

Sa respiration s’interrompit une seconde.

Le miroir ne reflétait pas.

Pas vraiment.

Sa surface n’était pas totalement opaque, ni totalement transparente. Elle vibrait légèrement, comme une eau immobile, et ce qu’elle renvoyait ne correspondait pas à ce qui se trouvait derrière elle.

Ce n’était pas la forêt.

Ce n’était pas la brèche.

C’était autre chose.

Elle fit un pas.

Sans réfléchir.

Ses yeux se fixèrent sur la surface.

Et ce qu’elle vit l’arrêta complètement.

Un champ.

Immense.

Silencieux.

L’herbe s’étendait à perte de vue, ondulant sous un vent invisible, mais sa couleur… n’était pas celle qu’elle connaissait. Ce n’était pas du vert. C’était un lilas profond, doux et irréel, comme si la lumière elle-même avait été filtrée différemment dans ce monde-là.

Chaque mouvement de cette herbe créait des vagues pâles et sombres à la fois, des nuances subtiles qui semblaient respirer lentement, presque hypnotiquement.

Au loin, des arbres.

Hauts.

Élancés.

Leurs troncs sombres s’élevaient avec une élégance étrange, mais ce qui la frappa immédiatement, ce furent leurs feuilles.

Bleues.

Pas un bleu froid.

Pas un bleu mort.

Un bleu profond, vibrant, lumineux, comme si chaque feuille captait la lumière pour la transformer, la rendre plus riche, plus vivante, plus réelle que tout ce qu’elle avait jamais vu.

Le ciel, au-dessus, n’était pas totalement visible, mais une clarté différente baignait l’ensemble, une lumière douce, enveloppante, sans origine apparente, comme si le monde entier brillait de lui-même.

Lythra ne respira plus correctement.

Son corps était toujours là.

Mais son regard était ailleurs.

— Tu vois.

La voix de Vaelith.

Mais différente.

Pas seulement dans son esprit.

Devant elle.

Elle cligna des yeux.

Et il était là.

De l’autre côté du miroir.

Dans ce champ lilas.

Debout.

Réel.

Sa silhouette se détachait parfaitement dans ce paysage, ses vêtements sombres contrastant avec les couleurs autour de lui, ses cheveux noirs légèrement agités par le vent, et ses yeux…

toujours aussi profonds.

Toujours aussi noirs.

Mais cette fois, ils semblaient vivants.

Pas enfermés.

Pas retenus.

Il s’approcha.

Un pas.

Puis un autre.

Le miroir vibra légèrement à chacun de ses mouvements, comme si sa présence elle-même renforçait le passage.

Lythra sentit son cœur battre plus fort.

Mais pas de peur.

Jamais.

Seulement, de l’attirance.

— C’est ça ?

Sa voix était basse.

Presque perdue.

— Oui.

Sa réponse fut simple.

— L’autre monde.

Le mot resta.

Lythra ne bougea pas.

Elle ne pouvait pas.

— C’est… magnifique.

Le mot lui échappa.

Elle ne le contrôla pas.

— Oui.

Mais il ne regardait pas le paysage.

Il la regardait elle.

— Tu comprends maintenant.

Un silence.

Elle hocha légèrement la tête.

— Oui…

Sa voix trembla légèrement.

— Je comprends.

Elle fit un pas.

Le miroir réagit.

Sa surface se troubla légèrement, comme une eau perturbée.

Elle tendit la main.

Sans réfléchir.

Ses doigts s’approchèrent.

Hésitèrent.

Puis, touchèrent.

La surface céda légèrement.

Pas solide.

Pas liquide.

Quelque chose entre les deux.

Un frisson remonta le long de son bras.

Elle inspira brusquement.

— Lythra.

Sa voix était plus basse.

Plus proche.

— Viens.

Le mot resta.

Simple.

Direct.

Inévitable.

Elle leva les yeux vers lui.

Il était à quelques pas.

De l’autre côté.

Libre.

Sa main se leva.

Et se tendit vers elle.

Sans forcer.

Sans tirer.

Juste là.

Disponible.

Attendant.

Lythra resta immobile.

Une seconde.

Puis deux.

Son regard passa du miroir…

à lui.

Puis au champ.

Puis aux arbres.

Puis à lui à nouveau.

Et dans cet instant, tout s’aligna.

Les mensonges.

Le silence.

Le village.

Sa mère.

Sa tante.

Les règles.

Les interdits.

Et ce qu’elle avait vu.

Ce qu’elle avait ressenti.

Ce qu’elle voulait.

Elle avança.

Sa main traversa le miroir.

Complètement cette fois.

Le contact changea immédiatement.

Plus froid.

Plus réel.

Et lorsqu’elle toucha sa peau, elle sut.

C’était vrai.

Pas une vision.

Pas une illusion.

Lui.

— Tu es là…

Sa voix trembla légèrement.

Il referma ses doigts autour des siens.

Un contact ferme.

Stable.

— Je t’avais dit.

Le mot resta.

Elle inspira.

Et dans ce souffle...

une pensée prit forme.

Clair.

Net.

Irréversible.

— Ils nous ont séparés.

Sa voix était basse.

Mais chargée.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Il la regarda.

— Oui.

Le mot valida tout.

— Ils ont décidé.

— Oui.

— Ils ont choisi pour nous.

— Oui.

Chaque réponse renforçait.

Ancrer.

Solidifier.

Elle serra légèrement sa main.

— Alors on va choisir.

Le mot resta.

Il inclina légèrement la tête.

— Comment ?

Elle inspira profondément.

Ses yeux se durcirent légèrement.

— On ne va pas les laisser faire.

Le silence se chargea.

— On ne va pas rester comme ça. On ne va pas rester séparés.

Sa voix trembla.

Mais pas de doute.

— On va leur reprendre.

Le mot resta.

— Ce qu’ils ont décidé de nous enlever.

Vaelith la fixa.

Longuement.

Puis :

— Tu es sûre ?

Un silence.

Puis elle hocha la tête.

— Oui.

Le mot ne trembla pas.

— On va se venger.

Le silence devint total.

Le vent passa dans les herbes lilas.

Les feuilles bleues frémirent.

Le monde sembla retenir son souffle.

Puis elle avança.

Un pas.

Son corps traversa.

Le miroir céda.

L’enveloppa.

Un frisson violent la traversa entièrement, comme si chaque partie d’elle était réécrite en même temps, comme si elle passait réellement d’un monde à l’autre.

Puis...

le sol.

Sous ses pieds.

Différent.

Plus souple.

Plus vivant.

Elle rouvrit les yeux.

Complètement.

Et cette fois, elle était de l’autre côté.

Le miroir derrière elle vibra encore une seconde.

Puis...

se referma.

Et dans le silence qui suivit, il n’y avait plus de retour.

Le vent n’était pas le même ici.

Il ne portait pas les mêmes odeurs, pas les mêmes promesses, et lorsqu’il glissa entre les hautes herbes lilas, il ne produisit pas le bruissement familier auquel Lythra était habituée, mais quelque chose de plus profond, de plus feutré, presque comme une respiration lente qui appartenait à la terre elle-même.

Elle resta immobile.

Un long moment.

Ses pieds ancrés dans ce sol inconnu, ses yeux ouverts sur cet horizon qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait connu, et pourtant… elle ne se sentait pas perdue.

Pas vraiment.

Il y avait encore le vert du monde qu’elle avait quitté, quelque part derrière elle, encore accroché à ses souvenirs, à ses gestes, à ses habitudes. Mais ici… ici tout semblait plus vaste, plus dense, comme si chaque chose possédait une présence qu’elle n’avait jamais perçue auparavant.

Les arbres bleus se balançaient lentement au loin, leurs feuilles captant la lumière d’une manière presque irréelle, et le ciel — ou ce qui en tenait lieu — semblait filtrer une clarté douce, enveloppante, sans origine précise.

Elle inspira.

L’air entra dans ses poumons différemment.

Plus lourd.

Plus riche.

Plus… vivant.

— Tu t’y habitueras.

Sa voix.

Toujours là.

Mais cette fois, elle ne venait pas seulement d’elle.

Lythra tourna lentement la tête.

Vaelith se tenait à quelques pas.

Plus proche qu’avant.

Pas enfermé.

Pas limité.

Présent.

Et cette simple réalité, l’ébranla plus qu’elle ne l’aurait cru.

Elle l’observa.

Vraiment.

Pas comme dans la forêt.

Pas comme à travers la distance.

Mais ici.

Dans ce monde.

Sous cette lumière.

Les détails étaient plus nets.

Sa peau, pâle mais marquée par quelque chose de plus profond qu’une simple différence, comme si elle portait encore les traces d’un passé qu’on lui avait arraché. Ses cheveux noirs, légèrement soulevés par le vent, ses yeux — toujours aussi sombres — mais qui, dans cette lumière, semblaient contenir quelque chose de plus… mouvant.

Et ses cornes.

Toujours là.

Toujours visibles.

Mais ici…

elles ne semblaient plus être une anomalie.

Elles faisaient partie de lui.

Comme si ce monde l’acceptait tel qu’il était.

Lythra ne parla pas tout de suite.

Elle le regarda.

Longuement.

Et quelque chose changea.

Très légèrement.

Pas une certitude.

Pas encore.

Mais une sensation.

Un déplacement.

Comme si la manière dont elle le voyait venait de se modifier sans qu’elle puisse encore le formuler.

— C’est… différent.

Sa voix était basse.

Plus calme.

— Oui.

Il ne détourna pas le regard.

— Ici, rien ne cache ce que les choses sont.

Le mot resta.

Elle inspira lentement.

— Là-bas…

Elle hésita.

— Tout est… contenu. Contrôlé. Limité.

Elle releva les yeux vers lui.

— Et ici ?

Un silence.

Puis :

— Ici, ça existe.

Le mot la traversa.

Elle resta immobile.

Puis fit quelques pas.

Lentement.

Ses doigts effleurèrent une herbe lilas, la sensation différente, plus souple, presque vibrante sous sa peau.

— C’est réel.

Elle murmura plus qu’elle ne parla.

— Oui.

Elle releva légèrement la tête.

Ses yeux cherchèrent quelque chose.

Peut-être un repère.

Peut-être une réponse.

— Et maintenant ?

La question était simple.

Mais lourde.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Il s’approcha légèrement.

Pas trop.

Juste assez.

— Maintenant…

Un silence.

— Tu découvres.

Le mot resta.

— Ce que tu es.

Elle baissa légèrement les yeux.

Sa main revint contre sa nuque.

La marque brûlait encore.

Mais différemment.

Moins douloureusement.

Plus… active.

— Et eux ?

Sa voix se durcit légèrement.

— Là-bas.

Le mot resta.

— Ils vont comprendre.

Un temps.

— Ils vont voir.

Elle releva les yeux vers lui.

— Ils vont chercher à refermer.

— Oui.

— À me ramener.

— Oui.

Le silence se tendit.

— Ils ne pourront pas.

Le mot sortit lentement.

Mais avec une certitude nouvelle.

Vaelith la fixa.

— Non.

Elle inspira profondément.

Ses doigts se refermèrent légèrement.

— Ils m’ont menti.

Le mot resta.

— Ils ont décidé pour moi. Ils m’ont séparée de—

Elle s’arrêta.

Parce que le mot lui-même était encore trop instable.

— De tout ça.

Elle balaya le paysage du regard.

— De ce que je suis.

Sa respiration s’accéléra légèrement.

— Et maintenant…

Un silence.

— Ils vont payer.

Le mot tomba.

Plus froid.

Plus tranchant.

Plus ancré.

Le vent passa plus fort entre les herbes.

Les feuilles bleues frémirent.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Il la regarda.

Longuement.

Puis :

— Tu es sûre de ça ?

Un silence.

Puis, elle hocha la tête.

— Oui.

Le mot ne trembla pas.

— Je ne vais pas revenir en arrière.

Un temps.

— Plus jamais.

Le silence s’installa.

Mais différent.

Plus dense.

Plus chargé.

Puis, elle le regarda à nouveau.

Et cette fois,quelque chose resta.

Plus longtemps.

Ses yeux parcoururent son visage.

Ses traits.

Ses cicatrices invisibles.

Sa présence.

Et sans qu’elle ne le contrôle, une sensation étrange passa en elle.

Pas de la peur.

Pas de la méfiance.

Pas exactement.

Quelque chose de plus subtil.

De plus lent.

De plus dangereux.

Une forme d’attachement.

Encore fragile.

Encore flou.

Mais réel.

Elle détourna légèrement le regard.

Comme si elle venait de toucher quelque chose qu’elle n’était pas encore prête à comprendre.

— Tu m’as montré tout ça.

Sa voix était plus basse.

— Oui.

— Tu m’as dit la vérité.

— Oui.

Un silence.

— Merci.

Le mot resta.

Et ce simple mot, changea quelque chose.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Mais son regard se fit légèrement plus intense.

Plus présent.

— Tu n’as encore rien vu.

Le mot resta.

Elle releva les yeux.

Un léger souffle lui échappa.

— Alors montre-moi.

Le silence se referma doucement autour d’eux.

Et dans ce silence, quelque chose s’installait déjà.

Quelque chose qui n’avait pas encore de nom.

Mais qui grandirait.

Lentement.

Inévitablement.

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