Ne rien perdre pour attendre.

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Le mal que l’on croit nécessaire devient vite une habitude commode. » — Alexandre Soljenitsyne, écrivain de l’ancienne Terre.

An 604 de la fondation d’Inti-Prime – 4e année de la Grande Guerre
Entre les 12ᵉ et 20ᵉ jours standards du mois d’Izanaka – sur Inti – prime

— Madame la Présidente, vos journaux du matin et votre café, comme de coutume.

La mine du fonctionnaire qui lui prépare chaque jour son petit-déjeuner est sinistre. Celle de la présidente, tirée par la fatigue, n’arrange rien.

— Les nouvelles sont si mauvaises, Georges ?

La question est purement rhétorique. La nuit a été courte. Les émeutes ont provoqué d’importants dégâts, sur Inti-Prime comme sur d’autres planètes. L’armée a contenu les troubles, mais les blessés sont nombreux, et il y a aussi des morts. Les derniers rapports tardent à arriver. Le soleil se lève à peine ; la pluie fine sur les vitres rend la journée plus grise encore.

— Eh bien, Madame la Présidente, vous savez que je ne me mêle pas des affaires politiques…

— Depuis combien de temps servez-vous ici, à Mégistéon, Georges ?

— Vingt ans, Madame la Présidente.

— Alors, aujourd’hui, je vous demande votre avis, Georges. C’est un ordre. Mais ne craignez rien pour votre place. Cela restera entre nous. J’aimerais commencer cette journée en entendant quelqu’un de sincère.

Le majordome se fige, troublé. Il fait tourner lentement la cuillère dans la tasse avant de la reposer avec précaution.

— C’est-à-dire… Madame la Présidente, je n’aime pas du tout Nowakoski. Il me semble un arriviste de plus, mais… il n’a pas tort. Vous n’auriez pas dû envoyer l’armée pour calmer les manifestants. Des centaines de morts civils ! À l’échelle du système, c’est peu, mais c’est déjà trop.

Siobhan Karidan le fixe, attentive.

— Madame la Présidente…

Georges marque une hésitation. Elle l’invite d’un geste à poursuivre.

— L’opinion publique, même si elle ne suit pas Nowakoski dans sa majorité, va se retourner contre vous et contre l’Assemblée. Vous auriez pu discréditer leur mouvement. Ce ne sont que des utopistes ; mais envoyer l’armée… c’était aller trop loin. Quand l’armée devient une force de police, l’ennemi devient le peuple. Et cela, le peuple le croit vraiment. Peu soutiendront leur cause pacifiste, mais beaucoup défendront la cause des faibles contre les puissants. C’est le sens qu’ils donneront à ces morts. Et c’est vous qui commandez.

Karidan observe longuement Georges, rouge d’effort et de crainte d’avoir été trop franc.

— Vous auriez fait un bon conseiller à la présidence, Georges. Vous avez du bon sens. Malheureusement, je ne peux pas rappeler l’armée maintenant. L’Assemblée a donné son accord. Tout a été décidé démocratiquement. Reculer, ce serait faiblir, et donner raison à Nowakoski. Il en profiterait aussitôt.

— Encore du café, Madame la Présidente ?

Georges cherche à clore la conversation.

— Non merci, Georges.
(Un bref silence.)
— Prenez votre journée, je vous l’offre. Disons que c’est un petit cadeau pour votre sincérité.

Elle le regarde s’éloigner, raide, la main tremblante sur le plateau d’argent.

Me voilà à demander l’avis d’un majordome…
Il ignore les dessous de cette affaire, mais il a eu le courage d’être honnête. Cela n’existe pas en politique, songe-t-elle.

Quelques minutes plus tard, elle est encore seule dans le salon présidentiel. Sur la table, les journaux affichent en une : “Émeutes sanglantes sur Inti-Prime”, “L’Assemblée divisée”.
Le cirque va reprendre : le ballet de ceux qui veulent des faveurs et de ceux à qui elle en demande, inlassablement.

La presse réclame sa démission. Nowakoski, encore lui, l’a exigé dans son dernier discours. L’opposition à l’Assemblée tente de la faire plier, mais elle garde la majorité. Son camp la soutient, par nécessité plus que par conviction.

Ils savent que sans moi, ils perdraient leur siège aux prochaines élections, se rassure-t-elle.

Georges a raison sur un point : les morts civils, c’est déplorable. Mais ces soi-disant pacifistes ne sont pas innocents. Ils ont vandalisé un hôpital militaire qui soignait nos soldats revenus du front… Certes, mes services les ont un peu aidés, sourit-elle au fond d’elle. Ils n’ont aucune crédibilité politique. Des utopistes imbéciles, menés par un arriviste. Sans la guerre, ces idiots seraient au travail, et me foutraient la paix.

La porte du salon s’ouvre, interrompant son introspection.

— Madame la Présidente, Monsieur Tyre, ministre de la Défense.

— Faites-le entrer.

Elle se redresse, lisse machinalement sa veste.

— Allons gagner cette guerre contre les Donhuiames, avant toute chose. Quant aux pacifistes… ils n’en perdent rien pour attendre, songe-t-elle.

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