Vous devez mourir.
Chapitre 27 : Vous devez mourir.
« Qui ne risque rien n’a rien. » — Proverbe en vogue sur l’ancienne Terre.
An 610 de la fondation d’Inti-Prime, 1ᵉʳ jour d’Amatsuki
Inti-Prime, Prison Garrison.
Plus de deux semaines après avoir revu son ami Art, Liam cogite à trouver une solution pour se rendre sur Inquanoki. Son unique piste vers les cuirassés pour le moment. Il arrive cependant des hasards dingues. Les croyants appellent cela des miracles. Liam appelle ça une belle opportunité.
— Nous venons de capturer Death's Shadow, capitaine. Je tenais à vous en informer moi-même. Nous le transférons dans quelques heures sur Inti-Prime, dans nos bureaux, avant un nouveau transfert dans la soirée. Peut-être voulez-vous l’interroger ? C’est grâce à votre travail que sa capture a été possible.
Liam a vite répondu oui. Au pire, ça me changera les idées, à moins que…
Son plan d’action a germé plus vite qu’il ne l’imaginait.
Le plus recherché des contrebandiers a sûrement un moyen de se rendre sur Inquanoki, mais comment le convaincre ? Je vais devoir marchander avec lui mais il me faut des arguments plus que solides.
Liam estime avoir un éclair de génie. Il contacte Ferdinand, parce qu’il va encore avoir besoin de lui. Liam passe rapidement chez lui pour rassembler le matériel nécessaire à son idée.
Je prends un risque énorme. Si on découvre cette affaire, je suis dans la merde. Opportunité ou impasse ? Je vais être vite fixé.
Il arrive enfin à son ancien bureau où le garde l’a reconnu d’emblée et l'accueille avec grand sourire. Pas de fouilles du sac à dos de Liam. Le garde ne semble même pas l’avoir remarqué en expliquant qu’il regrettait la mutation de Liam.
— Ferdinand, tu es connecté ?
— Évidemment, boss. Je t’entends fort et clair. Je suis connecté au réseau interne des caméras. C'est trop facile de pirater ce genre de trucs, franchement. Ce n’est même pas amusant.
— Ça tombe bien. On n’est pas là pour rigoler, gamin. Maintenant au boulot et silence.
Liam vient d’apercevoir son remplacement. Le capitaine Henry Emerald Benson est plus vieux que Liam. C’est désormais lui, le chef du bureau d’enquête pour les trafics d’armes.
— Bienvenue, capitaine Betsir. Si je vous ai contacté, c’est par respect pour votre travail en amont sur ce Death's Shadow, mais vous n’aurez pas plus d’un quart d’heure pour vous.
— Amplement suffisant pour le moment. Merci, capitaine. Vous m’aidez grandement dans mon enquête actuelle même si, évidemment, je ne peux pas vous dire en quoi. Je vous revaudrai ça, promis.
— Évidemment, répond avec sérieux Benson.
La porte est présentement ouverte. Un planton se tient dans l’encadrement.
— Caporal, laissez le capitaine Betsir rentrer et fermez la porte derrière vous.
— À vos ordres, capitaine.
Benson salue Liam et le laisse entrer dans la salle.
— Au plaisir de vous retrouver un de ces jours, capitaine Betsir.
Compte pas trop là-dessus,.
— En piste, Ferdinand. C’est bon pour toi ? Murmure, Liam. En avant pour la piste aux étoiles.
— Oui, patron. La boucle vidéo a démarré et le cône de silence est actif. Il englobe bien toute la pièce. Le réseau est clair. Personne d’autre que moi ne peut te voir et t’entendre, répond Ferdinand.
La salle d’interrogatoire ressemble à toutes les salles d’interrogatoire. C’est froid, c’est sale, c’est moche. Un taudis dans les ghettos de Slavicarina fait office d’hôtel cinq étoiles en comparaison. L’éclairage est assez puissant. Les caméras, aux quatre coins, sont bien trop grosses pour ce qui se fait maintenant. Sans doute une manière de mettre la pression. Il n’y a pas de glace sans tain, ça arrange vraiment Liam. Il regarde à peine Death's Shadow. Il installe sur la table un petit boîtier qui sert à produire une zone de silence restreinte. Il pose son sac à dos à côté de lui et sort également un gilet pare-balles.
Death's Shadow regarde les gestes de Liam, sans rien dire.
Liam peut enfin observer Death's Shadow tout à son aise, même si le temps lui est compté.
Death's Shadow est enchaîné pieds et poings. Il semble un peu plus vieux que ce que Liam imaginait de lui. Peut-être à cause de la barbe mais aussi du visage bien ridé. Il semble plus mince que ce qu’imaginait Liam.
— Eh bien, bien, bien, voilà le fameux Death's Shadow. J'attendais ce moment avec impatience. Votre dossier a pris pas mal de place sur mon ordinateur.
Death's Shadow a un accent fort et roule les “r” à foison.
— J'suis flatté. À qui ai-je l'honneur de m'adresser ? Je ne comprends pas pourquoi vous amenez un gilet. Au cas où vous n’auriez pas remarqué, vos petits copains m’ont bien entravé. C’est seyant mais un peu serré, ce genre de bijoux. Et puis, faut porter le gilet, pour que ça soit efficace.
— Je suis le capitaine Liam Betsir.
— Vous avez l'air d'un vétéran de guerre. Mais si vous êtes encore dans l'armée, vous devez être un sacré connard.
Le sourire de Death's Shadow est éminemment moqueur.
— Vous n'êtes pas loin de la vérité, Monsieur… Monsieur, comment d’ailleurs ? Je n’ai pas votre nom exact. Death, c’est votre prénom ou votre nom ?
J’ai oublié mon véritable nom, y a un bail.
Le ton désinvolte du contrebandier n'échappe pas à Liam.
— C'est triste d’être amnésique, à votre âge. Je n’ai pas beaucoup de temps à perdre. Je n'ai pas grand-chose à apprendre de vous, je crois. Alors, je vais aller droit au but : j’ai besoin de vous.
Death's Shadow répond avec un sourire narquois : — Moi, j'ai pas besoin de vous. Si j’attends patiemment quelques heures, on me fera sortir d’ici, de manière moins dangereuse. Mon contact ne devrait pas tarder à appeler tes petits copains. C’est encore très simple.
— Votre “contact” n’est-il pas le député Jonsson ? C’est lui qui vous a balancé. Je pense que vous allez devoir le rayer de votre carnet d’adresses. Apparemment, il ne veut plus avoir affaire avec vous. Comme votre carnet d’adresses est sans doute plein de noms importants, beaucoup risquent, eux aussi, de ne pas se mouiller pour vous. Vous n’êtes plus désirable, je pense. Jonsson s’en tire avec une réprimande et vous, une corde au cou.
— Quel fils de chienne celui-là, j’aurais dû le descendre bien avant. Tous les mêmes, ces politiciens de merde, je les maudis. Mais votre proposition ne m'intéresse pas, capitaine. Je n’ai pas envie de l’écouter. La colère de Death's Shadow est bien perceptible.
— Je n’ai même pas dit ce qu’est ma proposition. Vous n’êtes pas très bon en négociations, monsieur le trafiquant d'armes. Je me demande si votre réputation est bien justifiée ou si vous n’êtes qu'un clown de plus dans le grand cirque de l’univers. Et puis, c’est vous qui êtes enchaîné, pas moi. Donc je parle, vous écoutez.
— Si je n’étais pas enchaîné comme un chien, ta bave de limace viendrait nettoyer mes chaussures, répond un Death's Shadow piqué au vif.
— Un criminel qui fait dans la poésie ? Épatant. Avec des “si”, je vous avais arrêté il y a deux ans dans le quartier Sixtus d’Etion et nous n’aurions pas eu cette discussion.
Death's Shadow accuse quelque peu le coup : — C'est vous qui avez mené cette opération ? J’avoue que sans un coup de chance, c’était cuit pour moi, ajoute-t-il avec un soupçon de respect.
Liam marque une pause : — La chance, elle tourne, mais vous en avez encore en réserve : je vous propose de rester en vie. Parce que malheureusement pendant votre transfert dans une heure, un prisonnier voulant faire un joli coup vous tuera bêtement. Pour lui, la gloire assurée à jamais. Jonsson dormira sur ses deux oreilles ce soir.
— Vous pensez qu'un amateur y arriverait ? J'ai pas peur de la mort, nous vivons tous sous son ombre. Le rire de Death's Shadow semble remplir la pièce.
— Je n'ai pas encore dit le meilleur. J'ai besoin d'un équipage bien discret pour me rendre jusqu'à Inquanoki. Ils devront passer à l'aise à côté des stations de surveillance et passer au travers du blocus. Emmenez-moi là-bas, et je vous fous la paix. À jamais. Et cadeau bonus, vous vivez !
Un des sourcils du contrebandier se lève : « Inquano quoi ? connaît pas. Pourquoi avez-vous besoin d'un équipage si discret ? Vos potes dans l'uniforme pourraient le faire. À moins qu'il y ait des trucs que vous ne voulez pas qu'ils sachent… intrigant. Allez, quoi d'autre ? Parce que me foutre la paix ne remplira pas mon ventre ce soir et j’ai de l’appétit. Votre proposition est loin d’être bandante si vous me permettez.
J’ai besoin d’un homme et de son équipage qui ont réussi à être invisibles pendant une longue période, qui sachent traverser l’espace sans devoir être contrôlés toutes les deux heures standard pour une patrouille. Votre CV et votre carnet d’adresses semblent convenir à cela.
— Death Show sourit mais ne répond pas.
Liam réfléchit à sa prochaine action et jette un coup d'œil à son étui avec le pistolet.45 qu'il a trouvé sur Khadarys. Il décide que c'est le moment de jouer le tout pour le tout.
— Nous sommes d’accord pour dire qu’il est tout neuf, annonce le capitaine.
Death's Shadow acquiesce, intrigué, mais méfiant.
— Ouais, mais où voulez-vous en venir, Capitaine ? Si vous voulez un nouveau gilet, j’en vends, couleur rose bonbon, et les meilleurs. 10 % pour vous. C’est cadeau, offert par la maison.
Liam sort le pistolet. 45 de son holster, il le pointe d’abord sur Death's Shadow puis vers le gilet que Liam vient de jeter plus loin sur le sol.
Il apparaît une légère lueur de panique dans les yeux du contrebandier :
— Hé, c’est quoi ce truc ? Un truc pour une coloscopie ?
Il y a un très léger sentiment de panique dans ces paroles.
Liam tire sur le gilet. La détonation est assourdissante et fait sursauter Death's Shadow. Ce dernier ne remarque pas la légère fumée qui sort du canon, mais n’a d’yeux que pour celle qui sort du gilet.
Liam va le chercher et, sans un mot, lui montre l’énorme trou qui perce l’avant et l’arrière du gilet.
— Mais qu'est-ce que… Comment…Comment c'est possible ? Qu'est-ce que c'est que cette putain d'arme que t'as là ? Je n’ai jamais vu un gilet être troué de cette façon.
Les questions fusent à vitesse grand V dans l’esprit de Death's Shadow : Je n’ai jamais vu un truc pareil. Ça dépasse l’imagination la plus folle. Où a-t-il trouvé ce machin ? Est-ce qu’il y en a d’autres ? Comment ça se fait que je n'ai pas vu ou entendu parler de ce truc ?
Liam range le pistolet. 45 dans son étui, calmement : — Prêt à m'écouter maintenant, Monsieur Death's Shadow ?
— Mes oreilles sont ouvertes et j’espère que vous n’allez pas décider de me trouer de la même façon. Mais putain… Comment ça a traversé le gilet ? Combien je peux en acheter ? Où je trouve les munitions ? Je te fais 3 % de commission, non, disons 8 % si ce chouette joujou n’est pas un tour de passe-passe.
La fascination pour l’arme brille dans les yeux de Death's Shadow et cette lueur n’échappe pas à Liam.
J’ai bien peur que cette arme soit unique, mais, d'après quelques personnes, elle est très aisément reproductible. J’ai aussi un gros stock de munitions. Environ 5000 pour être plus précis. Et comme je suis d’humeur, je pense vous dire que les balles contiennent du rodanium, authentique. Je vous laisse reproduire ce joujou comme vous dites et 500 munitions si vous m’emmenez sur Inquanoki.
— Du… rodanium ? Du rodanium ??? C'est tout bonnement impossible. Au cours actuel, 2 grammes de rodanium doivent correspondre à 5 ans de votre salaire… Incroyable !
Les pensées du contrebandier tournent à toute vitesse : Donc si je comprends bien, j’ai 50 % de chances de crever pendant mon transfert ou avant mon procès si je dis non. C’est certain. Lui me propose de sortir. Je m’évite l’organisation d’une évasion coûteuse. Un point pour lui. Si j’accepte sa foutue idée, je gagne un truc jamais vu. Une putain d’arme qui dégomme les gilets. Même si je parviens à sortir sans lui, il ne sera pas si simple de récupérer cette arme. Il doit bien avoir planqué le lot de munitions qu’il affirme avoir. Deuxième point pour lui. Il prend le risque que je le tue pendant le voyage aussi. Il a des burnes ce con.
— Sinon, quelles garanties que si je fais ce que vous me demandez, vous respectez votre parole ?
— Je ne suis pas assureur sur les risques de la vie d’un contrebandier, donc aucune garantie. Pas plus que j’en ai que vous ne balancez à travers un sas dans l’espace durant le voyage d’ailleurs.
— C'est bien le problème avec vous, les militaires. On passe un deal et on finit avec le même trou dans la tête que le trou dans ce gilet.
— C'est bien le problème avec les pires truands de la galaxie. On passe un deal et on finit balancés dans un sas et comme des objets en orbite de rien dans le vide spatial.
— Je vois que monsieur connaît nos méthodes de travail. Elle existe vraiment cette putain d’arme, ou est-ce que vous m’avez shooté à mon insu ?
— Je peux vous tirer dessus. La douleur devrait vous donner une réponse intéressante, déclare sérieusement Liam.
— Merde, je te crois, le militaire. Comment on procède alors ?
— C'est simple, vous devez mourir !

Annotations
Versions