Un, deux, trois, ou...
Un, deux, trois… Quatre ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Depuis que tu es partie, j’ai tout désappris. Le monde roule sur mon corps. Le chagrin coule dans mon cœur. Le cha-quoi ? Lui aussi, je l’ai oublié. Je crois qu’il n’y a plus rien, dans mon cœur. C’est aussi vide que l’univers est plein d’étoiles. Pourtant, dans ma famille, les cœurs débordent. Ça déborde d’amour, ça déborde de peine, puis de haine parfois. De plein de trucs qui cognent fort dans la poitrine. J’ai été comme ça, moi aussi : j’ai débordé de vie. Aujourd’hui, je crois que je déborde de mort. Ou de quelque chose de sale, de pas beau, de crochu, de joufflu, de poilu. Ouais, c’était juste pour la rime. Quand je pense, c’est pas très clair, ça se brouille dans ma tête, comme un air brumeux, un nuage de tempête. Tu vois ? Non, tu vois pas. Toi, t’as toujours eu l’esprit brillant. C’est sans doute pour ça que t’es partie. Tu ne voulais plus de ma brume et de mon cœur poilu.
Je ne pensais pas que j’avais si soif de toi. Quand je songeais à ton départ, je me disais que ça me toucherait un rein sans faire bouger l’autre. Ou quelque chose comme ça. Peut-être que j’ai juste soif de ta musique. T’avais de la musique dans l’âme, et même quand tu disais de la merde, c’était de la merde mélodieuse. Ça ne dissonait jamais vraiment. Maintenant, quand je regarde le soleil se coucher et la nuit m’envelopper, tout est silencieux. Je suis comme un con muet dans son canapé. J’ai essayé de chanter mais les oiseaux se sont envolés, alors je me suis arrêté. Quand je ferme les yeux, tout est noir. Rien de plus normal, tu me diras. Mais quand t’étais là, la lumière était partout. Dans tes cheveux, dans nos mains, dans nos draps. Sous mes paupières.
Parfois, je me surprends à rêver de précipices. Tu me tuerais si tu savais que la mort hante même mes rêves. Toi, tu n’y es jamais. Dans mes rêves, je veux dire. Sûrement que les nuages y sont trop épais et ton corps trop frêle pour que je puisse l’y discerner. Je n’ai pas encore pleuré. Je pense que je ne pleurerais plus jamais. J’ai pris un peu de terre dans ma main le lendemain de ton enterrement, et j’ai pensé que j’avais peut-être au creux de la paume les restes d’une autre. Et j’ai pensé à cet autre que moi qui prendrait un peu de terre dans sa main près de tes cendres, dans mille ans peut-être. Qu’est-ce que ça peut bien faire d’avoir des petits bouts de toi décomposés sur le corps ? J’en sais rien. Je ne t’ai jamais connue que toute entière. Un peu trop entière parfois, avec tes conneries de femme et tout ce qui va avec. Je sais pas pourquoi je dis ça. J’ai jamais pensé qu’il y avait de la connerie en toi. Peut-être que ce sont les poils de mon cœur qui migrent dans mes mains. J’écris n’importe quoi. Après tout, c’est fait pour ça, les mains. Ça sert à creuser la terre mais ça sert aussi à dire des mensonges, à prôner l’immoral, à s’incruster dans les orifices, à gratter sous la peau, à chialer des sales mots. Je sais pas pleurer alors je crache tout dans mes mains. Parfois je me pince très fort, là, au milieu, parce que j’aimais bien quand tu faisais ça. Enfin je crois. Je disais que tu me faisais mal. Peut-être que ça me fait du bien d’avoir mal.
Maintenant, j’ai plus mal de rien. J’ai essayé de me tailler les veines mais j’ai rien senti. Je me suis réveillé à l’hôpital avec des aiguilles dans la peau et j’ai rien senti non plus. Si j’avais été un peu moins bête, je ne me serais pas réveillé du tout. Mais ton frère est passé me voir ce soir-là, il pense que je ne vais pas bien, que j’ai envie de me suicider depuis que tu n’es plus là. Je ne sais pas comment leur expliquer. J’essaie de faire sortir mes larmes autrement que par mes yeux, mais c’est pas par peine, je vous jure. Je sais même pas ce que c’est, la peine. Un truc un peu mielleux, sans doute. Ça sonne doux, la peine. Ça sonne pas creux. C’est ça, en fait : moi j’ai plein de creux dans le corps, ou dans le cœur, ou dans la tête, je sais pas bien. Je ne suis pas bouleversé, ni déprimé, encore moins dépressif. Je suis juste troué.
Je sais que j’ai jamais eu la lanterne à tous les paliers, mais toi ça t’allait, et je crois que ça n’a jamais dérangé personne. Si j’avais été brillant on se serait éblouis, et j’ai bien vu que t’avais les yeux fragiles. Les yeux baladeurs, aussi. Tu m’aurais pas fait l’amour, sinon. Le psy m’a demandé si ça me manquait. C’est peut-être ironique, mais j’ai pensé qu’il était à côté de la plaque. Je ne me rappelle plus d’être allé voir ce psy. Je me vois chez moi, puis je me vois chez lui. Entre deux, c’est le vide. Un peu comme le vide d’avant, entre ton dernier sourire et ton corps dans le cercueil. Peut-être que j’ai perdu la tête. Tu me dirais que ça n’a aucune espèce d’importance, qu’on n’a pas besoin de sa tête pour cueillir des fleurs. Et moi je courrais chercher un champ de coquelicots pour les déposer sur ta poitrine, même avec la tête tranchée.
Ton frère a hurlé que j’étais fou, quand il a vu que je pissais le sang. Je crois que ça lui a fait peur. Moi ça m’a fait sourire. Parce qu’il avait les mêmes yeux que toi, ce jour-là, et que je t’ai vue rire doucement au fond de ses pupilles. Tu es fou, mon amour. Je ne sais pas pourquoi cette phrase m’est venue. Tu ne m’as jamais appelé mon amour. Enfin, je crois pas. J’ai plus le souvenir d’amour, ni l’image de nos papillons, ni l’odeur de tes lèvres. Peut-être que j’ai rien connu de tout ça. Je crois que je m’égare, que je me perds, que je m’éparpille, que je nage dans une immense flaque de boue, ou dans une marre de pétrole tiens, un truc visqueux, un peu moche, un peu sale, un truc noir, très noir.
Peut-être bien.
Peut-être bien que je perds la tête.
Que j’oublie tout.
Mais quand le jour se lève,
J’ai trois mots sur les lèvres.
Un peu salés, un peu sablés.
Des mots qui tournent.
Des mots troubadours.
Mais j’ai jamais écrit de poème.
Alors un, deux, trois…
Peut-être bien que je t’aime.

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