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21 mai 2026 .:: Creac'h Ar Bolloc'h :.. Là où finit la terre.
C'est, blottie, entre les mains chaudes de mon père, qu'elle est arrivée dans ma vie.
Couleur chocolat. Toute douce et craintive. Pas plus grosse qu'un petit melon. Elle avait pris le bateau avec lui pour venir habiter le Creac'h, chez moi.
Disons plutôt que papy Lana avait décidé qu'elle habiterait là.
Il avait raison.
Comme toujours.
Je m'en souviens comme si c'était hier ; vingt-et-un mai deux mille onze. Même année que ma rencontre, quelques mois plus tard, avec celui qui allait partager ma vie à ce moment-là. Il y a des années comme ça, où les planètes s'alignent, où les circonstances se concourent, et où le tout aboutit à apporter à votre vie un bien-être indescriptible.
Un bonheur indicible.
On a tout de suite été amies.
Deux êtres seuls se reconnaissent tout de suite. Il émane de chacun une odeur spécifique qui crée le rapprochement sinon l'intérêt pour l'autre. Une odeur d'autant plus présente et précise lorsqu'elle vient de l'isolement, de l'abandon, ou de l'exil. Alors se crée la reconnaissance, puis une sorte de filiation.
Nous avions pris soin de nous la passer de la main à la main.
Entre les miennes, elle s'est sentie plus détendue. Une femelle avec une autre femelle. Pas la même espèce. Pas de bataille, pas de rixe, pas de jalousie à venir.
Elle m'avait alors pissé dessus.
Elle avait marqué son territoire.
J'étais à elle. J'étais maman Lana.
Elle était à moi.
Puis elle a marché sur la table de la cuisine. Elle s'est tournée vers moi et m'a regardé si intensément que c'en était gênant. Des yeux si expressifs que même Vladimir Poutine serait tombé sous le charme.
Pourquoi Poutine ? Pour rien, une balle perdue. j'ai toujours espoir de sauver les âmes dégénérées.
— Ти знаєш, що ти дуже гарна ?
— Pourquoi tu lui parles en ukrainien ? me demanda mon père.
— Tu crois qu'elle comprendra plus en français ?
Il sourit puis répondit que j'avais raison. Mes paroles n'avaient de sens pour un chat que par leur sonorité et l'intonation. La langue était secondaire.
— няв, envoya-t-elle en me dévisageant.
— Papa ?! T'as entendu ? Elle parle comme nous, ajoutai-je, en éclatant de rire.
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La grande passion de Nala était les oiseaux.
Pas les petits.
Les gros, bien plus gros qu'elle.
Ici, elle était servie. Les mouettes et les cormorans nous entourent et nous cernent sur notre île. Elles les aimaient comme on aime des potes un peu trop collants. On les regarde, on les écoute, mais on n'a pas envie qu'ils viennent vers nous pour qu'ils racontent leur life de déglingos.
Nala ne les chassait pas, non.
Courageuse, mais pas téméraire. Elle les engueulait depuis derrière la fenêtre de la cuisine et la baie vitrée qui donnent toutes les deux sur le jardin.
Bouche grande ouverte, debout, les pattes écrasées contre la vitre.
Pensait-elle que les volatiles l'entendaient ?
Oui, sans aucun doute, ne serait-ce qu'à la satisfaction qu'elle avait de les voir s'envoler comme si elle avait envoyé un sortilège.
Ah oui, j'avais oublié, mais vous l'aviez remarqué. Elle avait maintenant un prénom ; Nala.
Pour le coup, je ne m'étais pas vraiment embêtée. Lana, mon prénom, en inversant les deux syllabes ça faisait Nala. Fastoche patoche, c'est du verlan, mais en vrai j'aurais pu l'appeler de toutes les façons possibles, elle répondait à tout, tant que l'appel était suivi par le bruit de la boite de croquettes qu'on secoue avant de remplir le bol de survie.
Eh oui, on reconnait toujours la main qui remplit la gamelle.
Elle avait aussi ses moments câlins.
Un peu partout dans la maison ; devant la télé, car elle aimait bien Koh-Lanta, dans la salle de musique, mais s'enfuyait quand je me mettais à chanter, et puis dans la chambre où elle aimait squatter.
Elle et Théo étaient de bons amis.
Théo, c'était mon ex, mais aussi un peu son papa. Ils étaient nés en même temps. Enfin, façon de parler, ou presque. Disons qu'ils étaient arrivés dans ma maison à peu près en même temps.
Théo est parti huit ans plus tard.
Nala est restée.
Elle a attendu l'arrivée de Gwenaël, mon chéri, en février dernier. Elle devait s'attendre à ce qu'il pointe le bout de son nez. Ce n'est pas difficile, mes chéris étaient aussi les siens.
Elle n'en n'a pas connu beaucoup ; deux.
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Étonnamment, Nala n'était pas amie avec les autres chats adultes.
Elle préférait les plus jeunes, les moins machos, ceux qui ne faisaient pas de mal ni ne couraient après ses amis oiseaux. Alors, elle avait fait un choix pour ne pas se mêler aux mâles ; rester pure, toute sa vie.
La semaine dernière, Nala s'est allongée, comme à son habitude, sur le rebord large de la fenêtre de la cuisine, puis elle a regardé les oiseaux.
Ceux qu'elle adorait tant voir vivre ; les mouettes.
Elle ne les disputait plus de fouler l'herbe du jardin, depuis longtemps.
Rêvait-elle d'aller les voir ? C'est sûr. Pensait-elle qu'elle pourrait s'envoler avec elles ? Comprendre le mécanisme et le fonctionnement des ailes qui permettent de prendre appui sur l'air et de planer une fois qu'elle serait plus haut ?
Je ne peux pas le savoir. En revanche, je suis certaine qu'elle les aimait beaucoup, car souvent elle semblait déçue quand elle n'en voyait pas. Comment, je le sais ? Eh bien, il y a cette façon qu'on les félins de tourner en rond sur eux-mêmes, et de fixer, dans l'attente, de tapoter des pattes avant, pressés, puis de recommencer, dans l'autre sens, et de fixer à nouveau vers un endroit hypothétique dans le ciel où elles apparaîtraient.
Les pattes avant qui tapotent sur le rebord, qui tricotent de stress par l'attente, puis par le bonheur enfin de les voir arriver et atterrir sur l'herbe.
Aujourd'hui, ce n'étaient pas des mouettes.
Quatre jolies colombes ont atterri.
Nala était fascinée.
— Mais qu'est-ce que sont ces jolis oiseaux, aurait-elle pu se demander, sont-ils venus pour moi ? Ceux-là peuvent-ils me montrer comment m'envoler ?
Elle n'a rien dit. Non.
Elle l'a pensé, c'est certain.
Elle s'est allongée, sûrement heureuse, car sa queue balayait tranquillement comme lorsqu'elle recevait les caresses qu'elle appréciait qu'on lui fasse.
J'étais en retrait dans la cuisine. Je regardais la magie de ce spectacle.
Quatre colombes d'un côté, un félin de l'autre. Aucune animosité.
Un signe du destin pourtant.
Un frisson me traversa soudainement le corps, puis se fixa sur la colonne vertébrale pour remonter jusque dans ma nuque.
Vingt-et-un mai deux mille vingt-six, quinze ans jour pour jour après son arrivée chez moi, la queue de Nala a arrêté de se balancer et s'est posée lentement, comme sa tête, sur ce rebord de fenêtre, son nid à siestes, son observatoire préféré.
Je me suis approchée. Les colombes, étrangement, m'ont observée, sans s'enfuir.
Accord commun, elles se sont regardées puis se sont envolées dans un même élan, vers une même destination, avant de revenir, quelques secondes plus tard, pour un dernier tour d'honneur au-dessus de la maison et d'emporter avec elles...
... l'âme de notre gentille Nala.
❤️ ≽^•⩊•^≼ ❤️
Merci Gwen
Merci Théo

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