Chapitre 4

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Puis vient le jour du départ pour Redon. Louise décide de nous accompagner et, ensemble, nous grimpons dans la traction avant d’Armand. Elle est rutilante, je l’ai lustrée des heures. Ses sièges imprégnés de cire sur le cuir usé dégagent une agréable odeur. Louise nous félicite pour le travail accompli et dit qu’elle se sent honorée de s’asseoir dans un tel carrosse. Je la regarde, heureux, et dis, souriant :

— Rien n’est trop beau pour la reine de mon cœur.

— Merci, dit-elle, la voix tremblante.

Les paysages défilent et la campagne s’évanouit au loin, laissant place à l’horizon urbain de Redon. Les premiers immeubles se dessinent sous un soleil timide, une odeur irritante de fumée et d’essence flotte dans l’air, bousculant nos narines campagnardes. Armand gare la voiture près de la place centrale. Maintenant, je me demande quoi faire. Louise et Ronan n’ont pas réussi à infléchir les pères de l’orphelinat afin d’obtenir l’adresse de Georges :

— Ce type d’information ne peut pas être divulgué, leur a-t-on répondu comme fin de non-recevoir.

On leur a affirmé qu’aucune lettre ne m’avait été envoyée depuis mon départ de l’établissement. Je n’en croyais pas un mot, Georges m’avait certainement écrit pour me communiquer son adresse. Il faut dire que, depuis quelques mois, des rumeurs de maltraitance et d’abus envers les orphelins avaient commencé à circuler dans la région. Les ecclésiastiques, pour se protéger, avaient refermé les lourdes grilles en fer. Plus aucune information ne franchissait désormais le portail de l’orphelinat, une chape de silence plus dure que du béton s’était abattue sur cet univers opaque et hors du temps.

— Sans une adresse, cela tient du miracle, si nous trouvons Georges murmuré-je en sortant de la traction.

— Mon chéri, depuis que je t’ai rencontré, je crois au miracle. Alors, courage et allons-y ! dit Louise en baissant la tête pour dissimuler son émotion.

Armand, plus pragmatique, ajoute :

— En définitif, cela nous fera une belle balade et nous aurons une histoire à raconter en rentrant.

Nous prenons à pied la direction de la place de la république. Les pavés inégaux sont parfois coupés par des ilots de macadam qui atténuent le bruit des roues des véhicules des livreurs. Le cœur de Redon se dévoile à la fin d’une ruelle que le vent du canal traverse avec rage avant de venir mourir contre les façades bordant la place. Des édifices majestueux, ainsi que des bâtiments résidentiels plus modestes aux persiennes écaillées et aux murs de pierre sombre, scintillent sous les rayons du soleil retrouvé. Devant l’hôtel de ville, les vélos s’alignent en troupeau, les cornes ornées de sonnettes et de cloches. À l’angle, la fontaine chante doucement et un mince filet d’eau tombe en cascade dans une coupelle en pierre.

— Et si nous prenions une boisson, propose Louise.

Elle nous indique un café où de nombreux consommateurs sont attablés au soleil. C’est un brouhaha de conversations, sur les nouvelles constructions au port. Sur les ingénieurs venus de Paris qui tracent de nouvelles routes bitumées vers Vannes et Rennes. Sur la Vilaine, qui a encore pris la vie de trois jeunes bateliers qui rentraient un peu trop tard le soir…

Louise prend un café, Armand, un petit blanc, et moi, une limonade à la menthe.

— En venant, nous sommes passés devant un marchand de glace. Jean, pourrais-tu aller y chercher une glace au chocolat pour moi ? Depuis que je l’ai vu, j’en rêve, s’exclame Louise, le sourire aux lèvres.

— Bien sûr je file immédiatement.

— Tu peux commander ce que tu désires. Armand, voudrais-tu une glace aussi ?

Armand refuse l’offre et je me dirige vers le glacier, qui se trouve à environ deux cents mètres.

Tandis que je me rapproche, mon cœur s’emballe et je me sens étouffé. Une profonde et intense sensation de vide m’envahit soudainement. Heureusement, un platane est là pour me soutenir. Je prends alors une inspiration profonde, tentant de me calmer. Elle est là, ma mère est là, j’en suis sûr, je la reconnais. Mon âme, ma tête et même mon corps l’ont reconnue. Elle attend devant le glacier, elle est au bras d’un homme raffiné d’environ quarante ans qui porte un jeune enfant dans ses bras. Alors qu’une jeune fille s’accroche à sa robe, Marie semble heureuse. L’incident de la mansarde, « mon épisode », semble n’avoir jamais existé. Les rires des enfants, les gestes tendres, la paix qui émane de leur relation harmonieuse, tout respire la sérénité et la joie. Une émotion inconnue, un mélange de jalousie et de haine, m’assaille et me tord les entrailles. Un ressentiment refoulé refait surface en vagues successives et incontrôlables, se répandant comme de la bile. Je contemple cette scène et une vague de frissons m’envahit, irrépressible. Un malaise profond me saisit, me coupe le souffle et les jambes. Ma mémoire si précieuse, d’ordinaire refuge et alliée, se retourne contre moi. Elle m’impose les images de mon abandon sur le perron de l’église. Comme dans un film au ralenti que je souhaiterai effacer. Je revois le visage de Marie penché sur moi, si proche et pourtant si lointain. Son front, grand et lisse, capte doucement le peu de lumière de la lune, comme une surface calme où viennent se poser les ombres. Juste en dessous, ses sourcils noirs et épais tracent deux lignes franches et profondes, soulignant l’intensité de son regard. Ses cils, longs et fins, dessinent une frange délicate qui adoucit la dureté apparente de ses yeux noirs et ternes, des yeux qui semblent porter à la fois la fatigue du monde et une gravité silencieuse. Ses lèvres, douces et fortes, ont cette courbe hésitante qui oscille entre la tendresse et la détermination. Elles paraissent capables de murmurer les mots les plus réconfortants, comme de prononcer les vérités les plus dures. Son visage tout entier se tient dans cet équilibre fragile : proche par la chaleur qu’il dégage, lointain par le voile de mélancolie qui le traverse. Ses traits oscillent entre l’amour et la peur, entre la tendresse et la fuite. Son baiser glisse sur mon front, rapide, presque honteux, comme un geste dérobé, interdit et déjà regretté. Ce geste éphémère, éthéré, qui hante mes nuits depuis ce jour. Puis, soudain, le silence, l’obscurité et le froid m’engloutissent, prémices d’un avenir sans espoir. Mon corps vacille sous cet assaut intérieur écrasé par la violence d’une mémoire qui refuse de s’effacer. Et soudain, à travers les branches de l’arbre, un rayon de soleil me frappe. Il m’inonde, me réchauffe, mes membres reprennent vie, je respire profondément. Le malaise se dissipe. C’est à ce moment-là, qu’elle tourne la tête vers moi, me fixe pendant une seconde. Elle me sourit puis se penche pour attraper la glace que la petite réclame bruyamment. Je me retire et me dissimule derrière l’écorce du platane. Elle a réussi sa vie, me dis-je, elle est comblée. C’est ainsi, elle a surmonté cette épreuve et est parvenue à bâtir une famille heureuse.

Lorsque, j’émerge de ma cachette, ils se sont évanouis, avalés par la ville. L’épisode est terminé. Je ne savais pas ce que j’espérais en venant à Redon, mais je suis heureux. Elle a trouvé le bonheur sans moi. Cette pensée ne me déchire pas ; elle s’impose simplement, claire et définitive. Nos chemins se séparent à jamais et, contre toute attente, cela m’est acceptable. Il n’y a ni fracas ni reproche, seulement la reconnaissance paisible d’une évidence : sa vie et la mienne diffèrent depuis le jour de ma naissance, comme si nos trajectoires avaient toujours été destinées à ne se croiser qu’un temps.

Redon restera une parenthèse dans mon existence, un fragment suspendu hors du cours normal des choses, une histoire qui s’achève en silence, sans éclat ni drame. Un chapitre refermé avec douceur, dont les pages portent encore la trace d’une émotion ancienne, mais qui n’appartient déjà plus au présent. Suis-je triste ou soulagé ? Aucun de ces sentiments ne me traverse vraiment. Il n’y a ni poids sur ma poitrine ni légèreté nouvelle dans mes pas. Seulement une forme de lucidité calme, presque apaisante. Ce qui demeure, en revanche, c’est un renforcement intime de ma volonté : celle de profiter sans réserve de l’amour de Louise et de Ronan. Leur présence n’est pas une consolation, mais une évidence lumineuse. Là où d’autres histoires s’effacent, la leur s’enracine. Et c’est vers cet amour-là que je choisis désormais de me tourner, pleinement, sans retenue et sans nostalgie.

De retour sur la place, Louise perçoit mon malaise sans en soupçonner l’ampleur et la raison. Elle m’interroge du regard et ajoute :

— Merci pour la glace, mon chéri, je vous propose de continuer à sillonner la ville cet après-midi. Peut-être aurons-nous le bonheur de croiser ton ami Georges ?

— Merci, dis-je en l’enlaçant tendrement.

Finalement, nous prenons le chemin du retour au crépuscule. Un vent froid nous enveloppe, faisant virevolter les cheveux de Louise qu’elle peine à discipliner. Lorsqu’un brouhaha éclate, une bande de marins en goguette ivres sortent d’un bar voisin. Les uniformes froissés et les yeux vagues :

— Eh, ma jolie, viens voir par ici, beugle l’un d’eux en bloquant le trottoir.

Louise baisse la tête et tente de contourner le soldat. Un autre s’interpose en écartant les bras :

— Allons, il faut respecter la coutume. Sais-tu qu’il est de rigueur d’embrasser un matelot lorsqu’on en croise un ?

— Allons, les gars, un peu de respect, s’il vous plait. Faites place à la dame, dit Armant, les mains ouvertes, l’œil froid.

— On ne t’a rien demandé le boiteux, répond le plus grand.

Le ton monte et devient menaçant. Je me place en protection devant Louise. Je ne parle pas, mais enregistre la scène. Visiblement, mon silence et ma posture irritent les marins.

— Toi, le mioche dégage profère le grand.

Alors qu’Armand tente de s’interposer, l’un des trois individus le pousse brutalement dans le dos, le faisant trébucher sur le sol. Le marin ricane et s’approche de Louise.

Je m’avance, je souffle tranquillement, mes pulsations cardiaques ralentissent, mes épaules se détendent. Les années d’entraînement avec Ronan et Michel me rassurent et s’allument en moi comme un réflexe.

— Laissez-nous, dis-je à voix basse.

Le grand s’approche, une haleine d’alcool brut emplit l’espace. Il lance son poing en avant sans juger de sa trajectoire. Je l’esquive aisément et réplique par un uppercut au foie. Il se plie en deux en gémissant. Son compagnon, furieux, intervient à son tour, mais avec plus de prudence. Il tente une feinte de gauche et frappe du droit. Je pare le coup et lui assène un crochet qui l’atteint au menton. Il recule et s’appuie contre le mur du bar pour reprendre ses esprits. Armand, qui s’est relevé, plaque le troisième contre une porte. Il l’écrase de tout son poids, le fêtard roule des yeux désespérés face à la puissance d’Armand.

Soudain, la porte du bar s’ouvre sur une serveuse, qui aussitôt invective les marins :

— Ça suffit, vous autres ! Laissez-les tranquilles, sinon je préviens votre lieutenant de vaisseau ! 

Les marins reculent en titubant, heureux finalement de s’en tirer à si bon compte. Le dernier le plus hargneux crache dans ma direction avant de courir après ses compagnons.

Louise respire enfin, ses mains tremblent, elle m’embrasse en essuyant une larme.

— Oh, j’ai eu si peur qu’ils vous fassent du mal, parvient-elle à dire entre deux sanglots.

— Eh bien, avec un athlète comme Jean, on ne risque pas grand-chose. Il me semble que tu excelles autant en boxe qu’en mécanique, souffle Armant en riant pour dissiper la tension de cet épisode.

Je souris intérieurement et exprime ma gratitude mentalement envers Ronan pour ces longues heures d’enseignement. Nous quittons les lieux, la lumière des phares de la traction découpe la campagne bretonne. J’observe la route, l’image de ma mère persiste dans mon esprit. Je ne savais pas ce que Redon me réservait. Mais une chose est certaine : je rentre différent de cette escapade. Une confiance nouvelle brûle en moi.

Le temps s’étire tranquillement et harmonieusement à Landrel. C’est la dernière année scolaire au village. Nous avons tous les trois obtenu notre certificat d’études avec mention « très bien », et l’instituteur nous demande de continuer au collège général. Isabelle songe à intégrer un pensionnat catholique à Rennes grâce à une bourse que le directeur de l’école a décrochée en raison de ses excellents résultats. Elle s’est classée première de la région Bretagne dans toutes les matières du certificat. Pablo est réticent à ce qu’elle parte. L’internat religieux promis à sa fille évoque pour lui des souvenirs douloureux. L’Église en Espagne est un pilier du régime franquiste. Elle est toute-puissante, arbitraire, et impose ses lois aux hommes, n’hésitant pas à dénoncer tout contrevenant au régime. Les injustices et les humiliations subies par le peuple espagnol avec l’approbation de l’église révoltent Pablo. Cependant, le bonheur, l’ambition et la détermination de sa fille à devenir vétérinaire passent avant ses convictions personnelles. Ainsi, il accepte avec résignation l’inscription de sa fille à l’internat, laissant derrière lui ses certitudes.

Quant à nous, avec Michel, nous refusons catégoriquement l’internat. Pour moi, la raison est claire : Michel, lui, souhaite continuer à s’entraîner physiquement en vue du concours des pompiers de Paris. Hélas, le ramassage scolaire pour le collège public de Rennes ne passe pas régulièrement à Landrel. Notre professeur d’école est profondément déçu de notre décision de rester deux années de plus pour suivre les cours complémentaires proposés. Selon lui, cela compromet nos chances d’être acceptés au lycée par la suite.

Le matin du départ, la valise d’Isabelle semble trop grande pour elle. Elle repose à ses pieds, trop lourde, trop large, comme si elle contenait bien plus que quelques vêtements. Elle ne dit rien. Elle sait, sa valise n’emporte pas seulement des affaires, elle enferme sa jeunesse. À l’intérieur, il y a ses courses dans les bois humides à la recherche des animaux. Elle y enfouit les longues heures passées sans ciller, presque sans respirer pour observer une belette, un faon ou un cerf. Elle y glisse les discussions en espagnol au coin du feu ou en restaurant un meuble enveloppé par l’odeur de la cire. Son bagage déborde de tous ces instants suspendus, précieux, presque éternels. Les soins apportés à nos vaches, les gestes appliqués avec dextérité, passion et amour, comme si déjà elle était ce qu’elle rêve de devenir. Les repas du dimanche, les bruits des verres qui tintent, les voix qui s’élèvent et les mâchoires qui claquent. Et, la musique, surtout celle de Michel, les danses sous l’accordéon à s’étourdir et tomber ivres de notes et de plaisir. Sa valise se referme difficilement. Elle résiste comme si elle refusait d’emprisonner tout cet univers, comme si l’enfance cherchait encore une échappatoire. Isabelle force sans brusquerie, mais avec fermeté consciente qu’un Monde s’efface et s’achève. Enfin la valise se dresse, prête au départ. Isabelle sourit…

La cloche de notre école sonne, métallique et sans surprise. La reprise des cours complémentaires dans cette salle, que j’ai apprise par cœur, me glisse dessus. Notre enseignant énonce les règles de grammaire, les mathématiques, les dates… Je les connais, je peux répondre avant qu’on me pose la question. C’est d’ailleurs mon dernier défi : anticiper et construire les énoncés que notre enseignant va poser. Cependant, je ne me sens pas supérieur, juste perdu, comme si je n’étais pas à ma place. Heureusement, Michel est présent et, pendant les récréations, nous nous épuisons tous les deux lors d’exercices physiques. J’en profite pour lui faire réviser la grammaire, l’histoire ou la géographie entre deux séries de pompes. Le temps passe. Il est ennuyeux à l’école, mais tellement riche dans mes activités annexes. J’ai même commencé à apprendre la guitare pour accompagner l’accordéon de Michel, et notre duo fait la joie des fins de repas des dimanches et les bals improvisés.

Le nouveau maire de Landrel, Jacques Rotec, est un ancien banquier arrivé de Rennes il y a peu. Il a hérité d’une ferme et de quelques hectares de terre qu’il loue à des paysans du village. Il a été élu à la surprise générale suite au désistement de l’ancien maire quelques semaines avant les élections. Beaucoup pensent que ce retrait n’est pas naturel. Les combines de Jacques en affaires, à la limite des lois, alimentent ces rumeurs. Ronan s’en méfie, il le trouve sournois et vil.

— Il m’a avoué qu’il était mielleux envers les personnes influentes et méprisant envers les personnes vulnérables.

Une autre facette du personnage que déteste Ronan est sa proportion à embellir ses conquêtes féminines. Il se considère comme un coureur de jupons irrésistible.

— Vois-tu, récemment, il s’est approché de Louise et j’ai fait preuve de retenue pour ne pas lui frictionner les oreilles.

Lorsqu’il s’agit de Louise, Ronan est un fauve. Il aime profondément son épouse, au point de commettre un crime pour elle. Je le comprends et, si c’est nécessaire, je l’aiderai.

À part cela, la vie à Landrel était hors du temps, elle semblait protégée de tout, comme si rien ne pouvait l’atteindre. Je grandissais dans un cadre heureux et jamais, depuis mon départ de l’orphelinat je ne m’étais senti aussi libre.

Qui aurait pu imaginer que cette harmonie si simple et si parfaite allait être bousculée

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