CHUTE

6 minutes de lecture

Le silence, amplifié par le vent, devient peu à peu insupportable

Ria fut la première à comprendre que quelque chose y est dans la maison. Pas seulement l’absence de leur mère mais cette sensation étrange que les murs avaient changé de rôle. Les couloirs semblaient plus longs. Les portes ne se refermaient jamais complètement. Les visages familiers avaient disparu, remplacés par d’autres, plus lisses, plus attentifs.

Les nounous avaient changé.
Les voix aussi.

Rina se réveillait chaque nuit en appelant maman à voix basse, comme si parler trop fort pouvait attirer une présence tapie dans l’ombre. Toujours le même cauchemar : des mains qui l’emportaient pendant que leur mère restait derrière une vitre, incapable de crier.

Un soir, alors que leur père recevait des hommes politiques dans le grand salon, Ria remarqua un homme se tenait près de l’escalier Il ne parlait à personne Ne souriait pas Mais quand Ria bougea, ses yeux la suivirent.

Elle attrapa la main de sa sœur

— Rina…j'ai peur

Les mots étaient trop grands pour elle. Trop exacts.

Dans un petit appartement sans adresse officielle, Lydia sentit le temps se resserrer autour d’elle

Elle avait appris à vivre dans l’économie des gestes, Plus de lumière allumée la nuit, Plus de sorties inutiles. Elle dormait peu, toujours habillée, l’esprit tendu vers le moindre bruit. Elle savait qu’on la cherchait. Elle croyait comprendre pourquoi

Et pourtant, ce n’était pas la peur pour elle-même qui la rongeait

C’était une intuition sourde, presque animale
La certitude que quelque chose la touchait

Et Boursicot croyait protégés par les murs et les hommes. Lydia, elle, sentait que ces protections-là ne servaient plus à rien.

Elle ouvrit un vieux carnet. Des noms. Des dates. Des détails notés sans savoir quand ils serviraient Des habitudes de son mari, des failles humaines. Elle croyait encore pouvoir lutter sur ce terrain-là

Elle se trompait

La nuit tomba sans prévenir

À la résidence, Rina se mit à brûler de fièvre. Pas une fièvre ordinaire. Elle tremblait sans avoir froid, murmurait des phrases sans sens. Ria tenta de la calmer, la serra contre elle comme leur mère le faisait autrefois.

— Maman va venir, chuchota-t-elle sans y croire vraiment

Dans une autre partie de la ville, Lydia se réveilla en sursaut.
Un filet chaud coulait de son nez. Le sang tachait le drap. Sa tête bourdonnait, son cœur battait trop vite.

Elle pensa aussitôt à un poison
À son mari
À une vengeance tardive

Elle se leva, vacilla. Le monde tanguait autour d’elle. Dans son esprit, les images se mélangeaient : les enfants, les cris, les visages du passé. Une culpabilité ancienne, enfouie, remontait à la surface. Avait-elle fermé les yeux trop longtemps ? Était-ce le prix à payer ?

Elle s’effondra.

Au même moment, Boursicot tenta de se lever de sa chaise.

Son corps refusa

Ses jambes ne répondaient plus. Sa voix se brisa dans sa gorge. Il cria, mais le son resta enfermé en lui. Le personnel passait devant la porte, travaillant comme si de rien n’était,Un vase tomba, se brisa dans un fracas sec.

Personne ne vint

Pour la première fois, Boursicot comprit que le pouvoir ne servait à rien face à l'ignorance

Bien avant cette nuit-là, la mère de Jean laissait derrière elle des traces de sang, payant chaque pas d’une douleur vive. Elle appelait les esprits comme on appelle une tempête : sans savoir exactement ce qui répondrait

Elle ne demandait pas justice.
Elle ne demandait pas réparation

Elle demandait que plus rien ne reste

Les esprits avaient entendu

Ils frappaient large
Ils frappaient fort.
Sans distinguer les coupables des innocents

Lydia rouvrit les yeux dans un endroit qu’elle ne reconnut pas.

Des poupées étaient alignées contre les murs. Des rideaux de bois filtraient une lumière inexistante. L’odeur de terre humide lui prit la gorge. Ses poignets étaient liés.

Une femme se tenait devant elle. Sa voix semblait venir de très loin.

— Ce n’est pas toi qui nous as appelés, Lydia.

Elle voulut parler, mais aucun son ne sortit.

— Tu fuis un homme, poursuivit la femme. Mais ce qui te touche ne le concerne plus seulement. La vengeance est en marche. Elle ne s’arrêtera pas.

— Mes enfants… murmura Lydia. Qu’est-ce que vous leur avez fait ?

La femme s’approcha. Ses yeux étaient noirs, entièrement noirs.

— Ils sont la première vague. La fièvre est un signe. La peur, une porte. Et toi… tu es le lien.

Lydia secoua la tête, des larmes silencieuses coulant sur ses tempes.

— Je n’ai rien demandé.

— Personne ne demande jamais, répondit la femme. Mais certaines mères sont utiles.

Un long silence tomba.

— Tu peux tenter de résister. La vague passera sur toi. Sur eux. Sur lui. Ou tu peux devenir un passage. Un relais. Pas pour commander. Pour orienter.

— Et si je refuse ?

— Alors tout sera détruit. Y compris ce qu’il te reste à aimer

Les poupées tombèrent une à une sur le sol

Lydia ferma les yeux. Elle pensa aux mains de ses filles dans les siennes. À leurs nuits sans cauchemars. À ce qu’il fallait sauver, même au prix du reste.

Quand elle les rouvrit, sa voix ne tremblait plus

— D’accord, dit-elle

Puis, après un silence :

— Mais s’il doit y avoir une fin… qu’elle commence par lui.
La femme ne posa pas la question
Elle savait déjà.

Elle s’approcha de Lydia et posa deux doigts sur son front. La brûlure fut immédiate, traversante, comme si quelque chose s’ouvrait à l’intérieur de son crâne. Lydia voulut crier, mais aucun son ne sortit. Elle sentit son cœur ralentir, battre autrement. Plus profond. Plus lourd.

— Tu ne mourras pas, dit la femme
— Tu ne vivras pas non plus comme avant

Autour d’elles, les poupées cessèrent de frémir. Les liens tombèrent d’eux-mêmes. Lydia se redressa lentement. Son corps lui obéissait, mais avec un léger décalage, comme si chaque mouvement passait d’abord par une autre volonté.

— Tu retourneras chez lui, poursuivit la femme
— Chez ton mari
— Près de tes enfants

Lydia inspira L’air avait un goût de cendre

— Pourquoi moi ? demanda-t-elle

La femme la fixa longuement

— Parce que ta haine est encore humaine
— Et que la mienne ne l’est plus

Elle recula d’un pas

— Je t’ai liée aux esprits, Lydia. Pas pour tuer, Pas encore
— Tu marcheras parmi eux comme avant Tu parleras ,tu souriras
— Mais chaque nuit, ils te rappelleront ce qu’il a fait ,Ce qu’il a pris

Un silence épais s’abattit.

— Rentre chez toi! ou je frapperai sans toi.
— Et il ne restera rien ,ni maison, ni enfants, ni souvenir

Lydia ferma les yeux

Quand elle les rouvrit, quelque chose s’était figé en elle

— D’accord, dit-elle
— Je rentrerai

La femme posa une dernière main sur sa poitrine

— Tu es morte juste assez pour ne plus avoir peur.
— Maintenant, va!

Au petit matin on retrouva Lydia devant la grille de la résidence, immobile, les vêtements froissés, le visage pâle mais intact. Les gardes se figèrent en la voyant...

— Madame Boursicot…?

Elle tourna lentement la tête. Son regard était calme. Trop calme.

— Je rentre chez moi, dit-elle simplement

À l’intérieur, la maison sembla retenir son souffle

Les enfants furent les premières à la sentir

Rina se redressa dans son lit, la fièvre retombant d’un coup, comme aspirée.
— Maman…

Ria courut dans le couloir. Elle s’arrêta net en la voyant

C’était bien leur mère, mais quelque chose clochait

Lydia s’agenouilla, les prit dans ses bras. Elles sentirent son odeur, connue, rassurante. Son cœur battait. Lentement. Très lentement.

— Je suis là, murmura-t-elle
— Je ne partirai plus

Les enfants s’accrochèrent à elle comme à une bouée. La maison, elle, resta silencieuse.

Il entra quelques minutes plus tard et demanda :
— Où est passé Boursicot ?

Quand elle le vit, elle s’arrêta net
— Chéri ?

Elle s’approcha, chercha une colère, une accusation. Elle n’y trouva qu’un regard vide de reproche. Ce fut pire.
— Tu vois tout ce que tu nous as fait ?!

Elle le regarda longtemps. Trop longtemps.
— Tu m’as manqué, dit-elle enfin. Dans l’état où elle l’avait trouvé, elle n’avait plus besoin de se venger : il ne restait même pas un Boursicot à « bousiller ». Prise de pitié, elle l’embrassa.

Et les esprits étaient déjà en colère.

Boursicot sentit un frisson lui parcourir l’échine. Il mit cela sur le compte de la fatigue, de la peur récente. Il ne voyait pas encore la fissure. Il ne voyait pas que la femme devant lui n’était revenue que par vengeance et non par amour.

Cette nuit-là, Lydia dormit dans le même lit que lui
Il resta immobile, les yeux ouverts dans l’obscurité

Chaque souvenir revenait, injecté, amplifié :

les humiliations

la mort de Fatla

la fuite de Lydia

et la mort de Jean

et dans le silence, une voix sans bouche murmura Lydia :

Le temps t’est donné
Choisis ta vengeance
Ou laisse-nous finir

Lydia tourna lentement la tête vers l’homme qui dormait à côté d’elle

Et pour la première fois depuis longtemps, elle sourit.

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