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Alors que tu es presque en train de sentir le poids de l'eau envelopper son corps après son plongeon, tu te dis que tu ne t'es jamais senti aussi proche de lui sans même le connaître.
Tu vois les éclaboussures se projeter dans les airs. Tu te demandes comment il pourra retrouver la force de remonter à la surface tellement il semble s'enfoncer dans les profondeurs bleutées.
Tu imagines l'eau lui boucher les tympans et créer une sorte de gêne dans ses oreilles. Les petites bulles d'air, qui dansent autour de lui, sont en train de frôler ses pieds, ses cuisses, le bas de ses fesses. Qu'elles caressent ensuite le long de ses côtes jusqu'à sa nuque avant de chercher à retrouver le ciel. Tu te dis que ses bras bougent au ralenti, que ses doigts pianotent pour jouer avec la pesanteur de l'eau. Tu imagines qu'il se sent porté. Il ne bouge pas. Tu le laisses faire et le regarde avec assez de distance pour ne pas le déranger.
Tu cherches à le comprendre. Pourquoi venir ici ? Pourquoi se laisser porter par les éléments ? A-t-il besoin de décompresser ? Rejeter sa colère ? sa tristesse ? Est-il fatigué ?
Se sent-il fatigué de se tenir debout ?
De dire qu'il va bien alors que ce n'est pas vrai. De tolérer l'injustice et de vivre en colocation avec la faiblesse. D'avoir pu sourire et accepter, lorsqu'il aurait fallu crier et se consterner. D'avoir voulu jouer au plus fort pour les autres, là où tout le monde aurait perdu.
Toi aussi, tu te sens très fatigué et lourd comme si du plomb s'agglutinait sous tes pieds. Ta vision se trouble. Tu as l'impression de prendre du recul sur la scène que tu avais sous les yeux. Tu cherches son visage sans le trouver. D'ailleurs tu ne te souviens pas l'avoir déjà croisé. Tu ne vois qu'une forme en train de flotter.
Tu ressens un malaise. Oui, au fond de ton ventre quelque chose fait mal et te pousse à vouloir le réveiller. Lui prendre la main et la tirer vers toi. Tu aimerais retrouver la chaleur de son corps, caresser sa peau et sentir le sang battre dans ses veines. Tu aimerais le voir respirer, que sa bouche s'ouvre pour parler. Entendre sa voix que tu gardes en mémoire comme si vous vous connaissiez depuis toujours. Puis c'est plus fort que toi, tu as presque envie de le posséder. D'être en lui et de faire pour lui ce que tu n'arrives pas à verbaliser par tes cris. D'être ses doigts qui pianotent, ses pieds qui brassent, son coeur qui bat.
Tu vois la forme se toucher le ventre au même instant que la douleur qui te prend à ce niveau et tu comprends. Nausée.
Tu comprends que le visage que tu cherches n'est que celui que projète ton reflet dans le miroir de la salle de bain. Que ce corps que tu ne vois qu'en silhouette floutée est celui que tu n'arrives plus à bouger.
Le corps remonte à la surface. Inspire de toutes ses forces. Nage. Replonge dans l'eau. Brasse. Avance. Respire. Plonge. Brasse. Avance. Respire. Le corps va vite et ne t'attend pas. Tu le regardes se mouvoir et battre des pieds alors que tu n'es encore et toujours que dans ta salle de bain.
Il croise le regard d'une femme et lui dit quelque chose que tu n'arrives pas à entendre. Tu souhaites l'interpeller mais aucun son ne sort de ta bouche. Il avance dans les allées de la piscine et sent l'air dans ses cheveux encore mouillés mais tu ne perçois toujours rien de ton côté. Il marche d'un pas décidé mais tu n'as aucune idée d'où il se rend.
C'est comme habiter un corps emprunté. C'est comme un effacement progressif, sans bruit et sans lutte.
Une piscine.
Un miroir.
Ton corps est dans une piscine.
Il flotte, il avance, il respire.
Les mouvements sont précis, appris par cœur.
Les gestes sont lents, amortis par l'eau, presque gracieux.
Toi, tu es resté dans la salle de bain.
Face au miroir qui ne répond pas.
Le carrelage froid sous tes pieds.
À vérifier que tu es encore là.
Ton corps agit, parle, traverse les jours comme les longueurs de la piscine
pendant que tu comptes les carreaux,
pendant que tu regardes ce visage qui te ressemble sans t’appartenir.
Nous sommes là tous les deux, séparés par une surface invisible plus solide que du verre.
Plonge. Brasse. Avance.
Respire.

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