Chapitre 3
Le silence n’est pas revenu.
Il n’a jamais vraiment disparu.
Elyse reste figée devant la tasse à moitié vide. Elle ne la touche plus. Elle ne teste plus rien. Elle comprend déjà que tester ne sert à rien ici. C’est une pensée étrange, presque calme, comme si son esprit avait décidé de passer en mode survie sans lui demander son autorisation.
Sa main droite est toujours levée à moitié, figée dans une position qu’elle n’a pas choisie. Le point noir n’est plus là.
Elle fixe sa peau.
Il était là.
La pensée insiste. Simple. Têtue. Mais déjà fragile.
Elle relève lentement les yeux vers lui.
Il est toujours là. Assis. Ou debout. Elle n’a pas vu le mouvement. Encore ce détail impossible à attraper correctement. Il la regarde sans insistance, mais avec cette attention froide, stable, presque administrative.
— Tu ne vas rien dire ? demande-t-elle.
Sa voix est plus sèche qu’elle ne le voudrait. Comme si parler était devenu un effort physique.
Silence.
Puis :
— Tu as déjà commencé à te désynchroniser.
Elyse fronce les sourcils.
— Me désynchroniser avec quoi ?
Il ne répond pas tout de suite. Et quand il le fait, c’est comme s’il choisissait ses mots avec prudence, pas pour elle… mais pour quelque chose d’autre.
— Avec ce qui reste cohérent.
Un rire nerveux lui échappe, court, sans humour.
— Tu parles comme si j’étais un bug.
Il la regarde.
Et pendant une fraction de seconde, elle a l’impression qu’il hésite à lui dire quelque chose de plus honnête.
Mais ça passe.
— Ce n’est pas une bonne comparaison, dit-il simplement.
Elyse recule légèrement, comme si l’air autour d’elle devenait moins stable.
— Alors explique-moi, dit-elle plus bas. Explique-moi ce que je suis censée comprendre là.
Silence.
Et dans ce silence, quelque chose d’autre apparaît.
Un détail minuscule.
La lumière.
Elle n’est pas différente.
Elle est… en retard.
Comme si la pièce hésitait une fraction de seconde avant de décider comment être éclairée.
Elyse cligne des yeux.
La sensation disparaît.
Puis revient.
— Non… murmure-t-elle.
Elle ferme les yeux.
Stop. Concentre-toi. Fixe quelque chose de stable.
Elle rouvre les yeux sur la tasse.
Toujours à moitié vide.
Toujours là.
Mais maintenant, elle a une certitude très simple, très dérangeante :
elle ne sait pas combien de fois elle l’a regardée sans s’en rendre compte.
— Tu as dit “une fois aujourd’hui”, dit-elle lentement.
Il incline légèrement la tête.
— Oui.
— Une fois quoi ?
Silence.
Plus long cette fois.
Et elle voit quelque chose changer dans son regard.
Pas de la peur.
Pas encore.
Plutôt une limite.
— Tu ne devrais pas te souvenir de ça, dit-il.
Elyse se fige.
Ah.
C’est ce mot-là qui se forme dans son esprit, même s’il ne sort pas.
Un souvenir interdit.
Ou filtré.
Elle sent quelque chose se contracter dans sa poitrine.
— Donc je suis censée oublier ? demande-t-elle.
Il ne répond pas.
Et ce non-réponse est déjà une réponse.
Elyse baisse légèrement les yeux vers sa main.
Elle est propre.
Trop propre.
Comme si rien n’avait jamais été écrit dessus.
Et pourtant, elle sait.
Elle sait que quelque chose a été effacé.
Pas seulement de sa peau.
De sa continuité.
Un souffle lui échappe.
— Ok… dit-elle doucement. Ok, donc ça marche comme ça.
Elle relève les yeux.
— Je suis corrigée.
Le mot tombe dans la pièce comme un objet lourd.
Il ne la contredit pas.
Et c’est pire que n’importe quelle réponse.
Un silence s’installe.
Mais cette fois, il n’est pas vide.
Il est rempli de quelque chose qui attend.
Elyse sent son propre corps devenir un peu moins sûr de lui. Comme si chaque muscle hésitait à confirmer qu’il est bien à sa place.
Et dans ce flottement…
la cuisine change légèrement.
Pas de façon visible.
De façon logique.
Comme si elle venait de réorganiser sa version d’elle-même sans prévenir personne.
Elyse avale difficilement.
— Qu’est-ce que tu m’as fait ? demande-t-elle.
Il la regarde.
Longtemps.
Puis :
— Je ne fais rien à toi.
Une pause.
— J’empêche ce que tu fais à toi-même de rester.
Le silence qui suit est lourd, mais pas explicatif.
Plutôt accusateur.
Elyse recule d’un pas.
Et cette fois, elle ne sait plus si elle fuit quelqu’un…
ou si elle essaie simplement de rester stable assez longtemps pour se rappeler ce qu’elle était avant de poser la question.
Le silence après sa dernière phrase ne ressemble pas à un vide. Il ressemble plutôt à une pause imposée à quelque chose qui continuait déjà sans elle. Elyse reste immobile, sans savoir si bouger prouverait quelque chose ou au contraire déclencherait encore un de ces décalages qu’elle commence à redouter sans pouvoir les nommer correctement.
La cuisine est toujours là. Mais elle ne la “contient” plus de la même façon. C’est comme si l’espace avait légèrement élargi ses limites, juste assez pour qu’elle ne soit plus certaine de ce qui appartient à quoi.
Elle inspire lentement.
Reste stable. Observe. Ne force rien.
Cette pensée lui vient sans émotion, presque mécanique. Elle ne sait pas si elle se rassure ou si elle s’entraîne à survivre dans un système qu’elle ne comprend pas encore.
— Tu dis “corrigée”, reprend-elle finalement.
Sa voix est plus posée. Trop posée. Comme si elle testait la solidité du mot dans l’air.
Il ne répond pas tout de suite.
Et dans ce silence, elle remarque un détail qu’elle n’avait pas vu avant : le bruit ambiant de la pièce. Il n’est pas totalement continu. Il y a de minuscules interruptions, presque imperceptibles, comme si le monde hésitait entre deux états à chaque fraction de seconde.
— C’est ton interprétation, dit-il enfin.
Elyse fronce légèrement les sourcils.
— Donc tu ne corriges rien.
Il la regarde.
Longtemps.
Pas comme quelqu’un qui cherche une réponse. Plutôt comme quelqu’un qui ajuste ce qu’il a le droit de dire.
— Je stabilise, répond-il finalement.
Le mot change quelque chose dans la manière dont il s’inscrit dans sa tête.
Stabiliser.
Pas réparer.
Pas soigner.
Stabiliser quoi, exactement ?
Elle ouvre la bouche, puis hésite. Parce qu’elle commence à comprendre un schéma dangereux : chaque question qu’elle pose ne reçoit pas une réponse, mais une nouvelle couche de définition du problème.
— Et si je ne suis pas instable ? demande-t-elle quand même.
Silence.
Plus long cette fois.
Et pendant ce silence, la lumière semble encore hésiter, très légèrement, comme si elle n’avait pas encore décidé de la version de la scène qu’elle devait éclairer.
— Tu l’étais déjà avant, dit-il enfin.
Elyse sent quelque chose se contracter dans sa poitrine.
Avant quoi ?
Elle n’ose pas encore formuler la question.
À la place, elle observe.
C’est nouveau chez elle. Cette tendance à ne plus chercher la vérité directement, mais à contourner les angles, comme si la frontalité déclenchait les anomalies.
Elle remarque alors un détail.
Il n’a pas bougé depuis un moment.
Pas un mouvement visible. Pas de changement de posture. Et pourtant, il donne l’impression d’avoir légèrement modifié sa présence dans la pièce.
Comme si sa position n’était pas liée à un corps, mais à une intention.
Elyse détourne le regard une seconde vers la tasse.
Toujours à moitié vide.
Toujours stable.
Mais elle n’a plus confiance dans les objets stables.
— Tu as dit “une fois aujourd’hui”, reprend-elle doucement.
Il ne réagit pas immédiatement.
Puis :
— Oui.
— Et tu parlais de quoi exactement ?
Cette fois, il marque une pause différente. Moins longue. Plus contrôlée.
— D’un seuil.
Le mot est simple. Mais il ne s’accroche pas correctement à quelque chose de concret dans sa compréhension.
— Un seuil de quoi ?
Il la regarde.
Et pour la première fois depuis le début de cette conversation, elle a la sensation qu’il choisit de ne pas répondre complètement, pas par manipulation évidente, mais comme si la réponse complète n’était pas compatible avec l’état dans lequel elle se trouve.
— De continuité, dit-il finalement.
Elyse reste silencieuse.
Continuité.
Ce mot-là, il ne devrait pas être aussi familier.
Pourtant il l’est.
Comme un souvenir mal attaché.
Elle serre légèrement les doigts.
— Et si je le dépasse ?
Il ne répond pas immédiatement.
Et dans ce silence, quelque chose change dans la perception d’Elyse, très légèrement.
Une impression de recul.
Comme si elle n’était plus totalement “dedans” la scène.
Comme si une partie d’elle observait depuis un peu plus loin que le reste.
— Tu ne devrais pas poser cette question ici, dit-il enfin.
Elyse relève les yeux.
— Ici ?
Il ne corrige pas.
Il ne précise pas.
Mais ce mot reste suspendu.
Ici.
Comme si “ici” pouvait changer de définition sans prévenir.
Elle sent un léger froid interne remonter.
Ok… donc il y a un endroit où je suis censée poser les questions.
Et un autre où non.
Elle n’aime pas cette pensée.
Elle la trouve trop structurée pour quelque chose de supposément instable.
Un silence s’installe.
Pas vide.
Chargé.
Et dans ce silence, pour la première fois, elle entend quelque chose qui ne vient ni d’elle ni de lui.
Un très léger bruit.
Pas un son clair.
Plutôt une variation.
Comme une respiration distante dans un autre espace.
Elle cligne des yeux.
Le bruit disparaît.
Puis revient.
Plus faible.
Elle tourne légèrement la tête.
La cuisine est intacte.
Mais quelque chose dans son organisation interne semble avoir glissé.
— Tu as entendu ça ? demande-t-elle sans réfléchir.
Silence immédiat.
Il la regarde.
Et cette fois, son regard n’est pas seulement observateur.
Il est attentif.
Comme si une variable venait de changer dans une équation qu’il suivait.
— Non, répond-il.
Elyse reste figée.
Donc je suis la seule.
Cette pensée ne vient pas avec de la panique.
Elle vient avec une forme de clarification froide.
Et c’est encore pire.
Parce qu’elle commence à comprendre que le problème n’est pas seulement ce qu’elle voit.
C’est ce qu’elle est seule à percevoir.
Elle baisse légèrement les yeux.
La tasse est toujours là.
Mais pendant une fraction de seconde, elle est presque certaine de l’avoir vue vide.
Elle relève les yeux immédiatement.
Elle ne veut pas tester.
Pas cette fois.
Et dans ce refus, quelque chose change dans l’air de la pièce.
Pas une réaction visible.
Plutôt une reconnaissance silencieuse.
Comme si le système venait de noter qu’elle a cessé de provoquer des variations.
Et ce constat-là, sans qu’elle sache pourquoi, lui semble beaucoup plus inquiétant que tous les bugs précédents.
Elyse ne parle plus.
Ce n’est pas un choix totalement conscient. C’est une économie. Une façon de réduire les variables dans un environnement qui semble réagir à chacune de ses tentatives de compréhension. Elle reste debout quelques secondes encore, puis se rassoit lentement à la table. Le bois de la chaise gémit faiblement sous son poids, son normal, presque rassurant.
Presque.
Elle pose les mains à plat devant elle.
Respire.
Observe.
Ne provoque rien.
La règle se forme dans son esprit avec une clarté inquiétante. Elle ne sait pas si elle la crée ou si elle s’en souvient.
Il est toujours là, à quelques mètres. Présence calme, stable, impossible à ignorer. Elle ne le regarde pas directement. Elle préfère l’avoir dans son champ périphérique, comme un feu qu’on surveille sans tendre la main.
La tasse est restée sur le plan de travail.
À moitié vide.
Ou à moitié pleine.
Elle manque de rire à cette pensée absurde. Son cerveau cherche encore des habitudes normales pour ne pas sombrer.
Ne pense pas en rond.
Elle fixe un point sur la table. Une légère rayure dans le bois, fine, oblique, presque invisible. Elle décide que ce sera son repère. Quelque chose de fixe. Quelque chose qui ne dépend pas du reste.
Une minute passe.
Peut-être.
Le temps aussi a perdu de sa netteté.
Elle ne pose aucune question. Lui non plus.
Le silence devient moins hostile quand on cesse de lui résister.
Puis, sans prévenir, une image traverse son esprit.
Blanche.
Brutale.
Une pièce lumineuse, trop propre, presque clinique. Une lumière au plafond. Froide. Plate. Un bourdonnement électrique discret.
Elyse se redresse d’un coup.
L’image disparaît immédiatement.
Sa respiration accélère.
— Quoi ? demande-t-il.
Sa voix est calme, mais plus rapide que d’habitude. Comme s’il surveillait le moindre changement.
— Rien.
Le mot sort instinctivement.
Elle le déteste aussitôt.
Parce qu’il est faux.
Il y avait quelque chose.
Elle ferme les yeux une seconde.
Rappelle-toi.
La lumière blanche revient, plus faible cette fois. Une odeur nette. Désinfectant. Métal propre. Et un bruit régulier.
Bip.
… bip.
… bip.
Ses yeux se rouvrent d’un coup.
La cuisine est toujours là.
La tasse aussi.
Lui aussi.
Mais le bourdonnement semble avoir laissé une trace dans l’air.
— Tu trembles, dit-il.
Elyse baisse les yeux vers ses mains.
C’est vrai.
Un léger tremblement, presque invisible, agite ses doigts.
— J’ai juste froid.
— Non.
Un seul mot.
Net.
Elle relève les yeux vers lui.
— Tu comptes me contredire à chaque phrase ?
Un silence.
Puis un léger mouvement de sa mâchoire, presque un sourire avorté.
— Seulement quand tu mens.
La phrase lui traverse la poitrine avec une violence inattendue.
Pas à cause du ton.
À cause de la familiarité.
Comme si elle l’avait déjà entendu. Plusieurs fois. Dans d’autres contextes. D’autres pièces.
Seulement quand tu mens.
Les mots résonnent trop bien en elle.
Elle recule légèrement sur sa chaise.
— Tu me l’as déjà dit.
Cette fois, c’est lui qui se tait.
Vraiment.
Pas son silence habituel, contrôlé. Un autre silence. Plus dense.
— Peut-être, finit-il par répondre.
— Où ?
Il détourne à peine les yeux. Geste minuscule, mais réel.
— Tu poses les mauvaises questions.
Elyse sent la colère revenir, chaude, utile.
— Alors donne-moi les bonnes.
Il la regarde longuement.
Puis :
— Pourquoi cette phrase t’a blessée ?
Elle reste figée.
Le sol semble se décaler sous elle sans bouger.
— Elle ne m’a pas blessée.
— Mensonge.
Le mot tombe immédiatement.
Sans haussement de voix.
Sans hésitation.
Elyse se lève brusquement, la chaise racle le sol. Cette fois, le bruit la rassure presque.
— Arrête de parler comme si tu me connaissais.
Il ne bouge pas.
— Je parle comme quelqu’un qui te connaît.
Le silence qui suit est plus violent qu’un cri.
Elyse détourne les yeux, incapable de soutenir ce regard calme.
Et c’est là que ça revient.
La lumière blanche.
Plus nette.
Une chaise fixée au sol.
Des sangles.
Sa propre respiration trop rapide.
Et une voix masculine, posée, juste en face d’elle :
Respirez, Iris.
Elyse se fige entièrement.
Le prénom résonne comme une chute dans le vide.
Iris.
Elle n’a jamais entendu ce nom.
Et pourtant son corps y répond avant son esprit.
Son ventre se serre.
Sa gorge se noue.
Ses yeux piquent.
Elle recule d’un pas.
— Qui est Iris ? murmure-t-elle.
Il ne répond pas immédiatement.
Pour la première fois depuis qu’elle le connaît, ou croit le connaître, quelque chose traverse son regard.
Pas de peur.
Pas de surprise.
De la fatigue.
— Assieds-toi, dit-il doucement.
— Qui est Iris ? répète-t-elle, plus fort.
La cuisine semble retenir son souffle.
La tasse sur le plan de travail vacille légèrement.
Ou peut-être ses yeux.
Il avance d’un pas.
Pas menaçant.
Pire.
Précautionneux.
— Elyse…
— Ne m’appelle pas comme ça si ce n’est pas mon nom.
Le silence qui suit est immense.
Puis, très calmement :
— C’est celui que tu as choisi.
Un froid absolu glisse dans tout son corps.
Elle reste debout, incapable de bouger, tandis qu’une pensée lente et monstrueuse commence à se former :
Si Elyse est un choix… alors qu’est-ce que j’étais avant ?
Le silence qui suit sa phrase semble déformer l’air.
“C’est celui que tu as choisi.”
Elyse reste debout, incapable de décider ce qui tremble réellement : ses mains, ses jambes, ou la structure entière de ce qu’elle croyait être. Le prénom flotte encore dans sa tête.
Iris.
Il ne sonne pas étranger.
C’est pire.
Il sonne enfoui.
Comme un mot qu’on a enterré vivant.
— Non… murmure-t-elle.
Le refus sort sans conviction. Instinct pur. Réflexe animal face à quelque chose de trop grand pour être absorbé d’un coup.
Elle recule d’un pas supplémentaire. La chaise derrière elle heurte ses mollets. Elle manque de perdre l’équilibre, se rattrape au bord de la table.
Lui avance d’un seul pas.
Mesuré.
Sans brusquerie.
Comme s’il approchait un animal blessé capable de mordre par panique.
— Ne t’approche pas.
Sa voix claque plus fort qu’elle ne l’aurait cru.
Il s’arrête immédiatement.
Pas de défi. Pas de sourire. Pas de satisfaction.
Il la regarde seulement, avec cette attention insupportablement précise qui donne l’impression qu’il entend aussi ce qu’elle ne dit pas.
— Très bien, dit-il calmement.
Cette obéissance la déstabilise plus qu’une opposition.
— Qui est Iris ? demande-t-elle de nouveau.
Il prend quelques secondes avant de répondre.
— Quelqu’un qui souffrait suffisamment pour vouloir disparaître.
Elyse sent sa gorge se serrer.
— Et Elyse ?
— Quelqu’un qui pensait survivre mieux.
La pièce se resserre autour d’elle.
Elle secoue la tête.
— Tu joues avec moi.
— Si je jouais avec toi, dit-il doucement, je te donnerais des réponses simples.
La phrase la frappe en plein ventre parce qu’elle sonne vraie.
Elle déteste ça.
Elle déteste surtout qu’il parle avec cette patience presque tendre, comme si sa détresse était déjà prévue, déjà connue, déjà traversée.
— Je ne te crois pas.
— Je sais.
Il dit cela sans amertume.
Comme un médecin annonçant une réaction attendue à un traitement douloureux.
Elyse voudrait lui hurler dessus. Le pousser. Le faire sortir de cette cuisine qui n’en est peut-être pas une. Mais quelque chose d’autre prend la place de la colère.
La fatigue.
Brutale.
Comme si son corps portait depuis longtemps un poids que son esprit découvre seulement maintenant.
Ses jambes lâchent presque. Elle s’agrippe au dossier de la chaise.
Cette fois, il bouge vite.
Deux pas.
Puis il s’arrête à portée, sans la toucher.
Toujours cette limite exacte.
Toujours cette maîtrise insupportable.
— Assieds-toi, dit-il.
— Ne me donne pas d’ordres.
— Alors considère ça comme une recommandation.
Elle voudrait refuser. Par principe. Par rage. Par dignité.
Mais ses genoux décident avant elle.
Elle se laisse tomber sur la chaise.
Le bois grince.
Bruit réel. Brut. Rassurant.
Elle baisse les yeux sur ses mains.
Toujours tremblantes.
— Regarde-moi, dit-il.
— Non.
— Iris.
Le prénom agit comme une décharge.
Sa tête se relève malgré elle.
Elle le hait pour ça.
Et se hait davantage d’avoir répondu.
Il s’accroupit légèrement pour être à sa hauteur, gardant encore cette distance calculée. Son regard accroche le sien sans violence, mais sans échappatoire non plus.
— Respire lentement.
— Va te faire foutre.
— Une insulte cohérente. C’est bon signe.
Malgré elle, un rire sec lui échappe. Nerveux. Furieux.
— Tu es insupportable.
— Souvent.
Puis, plus bas :
— Respire quand même.
Elle le fixe encore une seconde.
Puis inspire.
Contre son gré.
Contre sa logique.
Contre elle-même.
L’air entre difficilement.
Puis ressort.
Encore.
Encore.
La pression dans sa poitrine diminue légèrement.
Elle le déteste pour l’efficacité de ce geste simple.
— Tu vois ? murmure-t-il.
— Je vois surtout que tu manipules tout.
— Je stabilise ce qui s’emballe.
— Avec tout le monde ?
Un silence.
Petit.
Dense.
— Non.
Le mot reste suspendu entre eux.
Elyse fronce les sourcils.
— Donc avec moi.
Il ne répond pas.
Et cette absence vaut aveu.
Elle sent alors quelque chose remonter.
Pas une image entière.
Des fragments.
Une lumière blanche.
Ses poignets attachés.
Le goût métallique du sang dans sa bouche.
Une porte verrouillée.
Sa propre voix, rauque, répétant quelque chose.
Elle ferme brutalement les yeux.
— Non.
Le souvenir insiste.
Une table renversée.
Des papiers au sol.
Quelqu’un blessé.
Puis lui.
Plus jeune peut-être.
Ou simplement moins fermé.
Debout devant elle.
Et dans sa main à elle…
du verre brisé.
Elyse ouvre les yeux d’un coup, respiration coupée.
Elle recule contre le dossier.
— Qu’est-ce que je t’ai fait ?
La question sort toute seule.
Brute.
Nue.
Pour la première fois, quelque chose traverse réellement son visage à lui.
Pas du contrôle.
Pas du calcul.
Une douleur ancienne.
Rapide. Presque invisible.
Mais réelle.
— Pas maintenant, dit-il.
— Qu’est-ce que je t’ai fait ? répète-t-elle.
Sa voix tremble.
Il se redresse lentement.
Reprend sa distance.
Réenfile son calme comme une armure.
— Tu essaies encore d’aller trop vite.
— Réponds-moi !
— Non.
Le mot tombe net.
Autoritaire cette fois.
La cuisine semble se tendre avec lui.
Puis, plus doucement :
— Si tu récupères tout d’un coup, tu recommenceras.
Elyse reste figée.
— Recommencer quoi ?
Il la regarde longtemps.
Et dans ce regard, il y a quelque chose de pire qu’une menace.
De la certitude.
— À me détruire.
Le mot reste suspendu dans l’air plus longtemps que la phrase ne le mérite.
À me détruire.
Elyse ne bouge pas tout de suite. Son cerveau essaie encore de raccorder ce qu’elle vient d’entendre à quelque chose de logique, quelque chose de linéaire, mais il n’y a rien à accrocher. Juste cette impression étrange que la phrase n’est pas nouvelle. Qu’elle a déjà été prononcée dans une autre configuration d’elle-même.
Elle recule lentement d’un pas.
Puis un autre.
La chaise grince sous ses doigts quand elle s’y accroche sans s’en rendre compte. Le bruit est réel. C’est presque rassurant. Trop réel pour être suspect… et donc suspect quand même.
Elle le fixe.
Il ne bouge pas.
Toujours cette stabilité irritante, comme s’il était le seul élément de la pièce à ne pas être affecté par les variations qu’elle sent partout ailleurs.
— Tu dis ça comme si c’était normal, murmure-t-elle.
Sa voix est plus basse maintenant. Fatiguée. Pas calmée. Fatiguée.
Il la regarde sans insister.
— Ce n’est pas “normal”, dit-il simplement.
Pause.
— C’est récurrent.
Le mot la heurte sans explication.
Récurrent.
Comme si elle n’était pas une continuité, mais un retour.
Elyse serre la mâchoire.
— Arrête de parler comme si j’étais un phénomène.
Un silence.
Puis :
— Tu es un phénomène, Elyse.
Elle cligne des yeux.
Il n’y a pas de cruauté dans sa voix.
C’est ça le pire.
Juste un constat.
Comme s’il décrivait quelque chose qu’il a déjà observé trop de fois pour encore s’en émouvoir.
Elle sent quelque chose monter en elle, mais ce n’est pas de la colère pure. C’est plus désordonné. Une sensation de familiarité mal placée, comme si cette conversation avait déjà eu lieu dans un ordre légèrement différent.
— Tu ne m’as pas répondu, dit-elle plus fermement. — À propos de “à me détruire”.
Il baisse légèrement les yeux.
Très brièvement.
Un geste minuscule.
Mais elle le voit.
Et pour la première fois, elle a l’impression qu’il calcule ce qu’il peut lui dire sans provoquer quelque chose de pire que la vérité.
— Tu fais des raccourcis dangereux, dit-il.
Elyse secoue la tête.
— Je fais des liens.
— Tu reconstruis des fragments.
Elle ricane, mais ça sonne faux.
— Et toi tu fais quoi exactement ? Tu stabilises mes fragments ?
Il ne répond pas immédiatement.
Et dans ce silence, quelque chose change dans la perception d’Elyse encore une fois. Pas dans la pièce. Dans elle.
Comme une pensée qui s’approche sans qu’elle puisse la regarder directement.
Et si ce n’était pas la première fois que je pose cette question ?
Elle avale difficilement.
— Dis-moi juste une chose, dit-elle plus doucement.
Il attend.
— Je suis malade ?
Le mot reste entre eux.
Malade.
Simple.
Humain.
Il pourrait répondre oui. Il pourrait répondre non. Il pourrait mentir dans n’importe quelle direction.
Mais il ne fait rien de tout ça.
Il la regarde.
Longtemps.
Puis :
— Tu n’aimes pas cette formulation.
Elle fronce les sourcils.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’en est une.
Elle sent une tension froide se répandre dans son ventre.
— Explique.
Il s’approche d’un pas.
Elle ne recule pas cette fois.
Pas par courage.
Par épuisement.
— Tu ne réagis pas à un état, dit-il doucement. — Tu réagis à des transitions.
Elyse le fixe.
— Parle clairement.
Un silence.
Puis :
— Tu ne te dégrades pas, Elyse.
Pause.
— Tu fluctues.
Le mot tombe mal.
Fluctuer.
Comme si elle n’avait jamais été stable assez longtemps pour être “cassée”.
Elle secoue légèrement la tête.
— Et toi tu es quoi là-dedans ?
Cette fois, il ne répond pas tout de suite.
Et quand il parle enfin, sa voix est différente. Pas plus froide. Plus prudente.
— Je suis ce qui reste quand tu changes.
Un silence s’installe.
Et dans ce silence, la cuisine semble légèrement moins sûre d’elle-même.
Elyse regarde la tasse sur le plan de travail.
Toujours là.
Toujours à moitié vide.
Mais elle a un doute étrange.
Pas sur la tasse.
Sur le fait qu’elle l’ait regardée exactement de la même manière toutes les fois précédentes.
Elle inspire lentement.
Puis demande, presque sans s’en rendre compte :
— Et si je m’arrête de changer ?
Un très court silence.
Trop court pour être vide.
— Tu ne peux pas, dit-il.
Simple.
Définitif.
Et cette certitude-là est plus lourde que toutes les incohérences qu’elle a vues jusqu’ici.
Elyse recule d’un demi-pas sans bouger ses pieds.
Comme si son centre de gravité venait de changer sans prévenir.
— Et si je refuse ?
Il la regarde.
Et pour la première fois depuis longtemps, il y a quelque chose de très légèrement plus humain dans son regard.
Pas de la tendresse.
Pas de menace.
Quelque chose entre les deux.
— Alors tu recommences à te détruire différemment, dit-il.
Un silence.
Elyse baisse légèrement les yeux.
Recommencer.
Ce mot-là aussi revient trop facilement.
Comme une habitude.
Comme un cycle.
Elle relève les yeux.
— Et toi, tu fais quoi pendant que je “recommence” ?
Il ne répond pas immédiatement.
Et quand il le fait, sa voix est plus basse.
— J’essaie que tu te souviennes assez longtemps pour ne pas le faire seule.
Le silence qui suit n’est pas calme.
Il est dense.
Et pour la première fois, Elyse ne sait plus si elle doit avoir peur de lui…
ou de la version d’elle-même qu’il essaie de retenir.
Le silence ne retombe pas vraiment après sa dernière phrase. Il reste là, comme une couche supplémentaire dans l’air, quelque chose de dense qui empêche la pièce de redevenir normale.
J’essaie que tu te souviennes assez longtemps pour ne pas le faire seule.
Elyse reste figée sur cette phrase. Elle n’est pas violente. Elle n’est pas agressive. Et pourtant elle lui donne l’impression d’avoir franchi une ligne invisible, comme si elle venait d’apprendre une règle qu’elle aurait dû connaître depuis longtemps.
Elle regarde ses mains. Elles ne tremblent plus.
C’est ça qui l’inquiète le plus.
— Si je ne suis pas malade, alors pourquoi je suis ici ? demande-t-elle finalement.
Sa voix est plus stable. Trop stable. Comme si elle avait dépassé la phase de panique et qu’il ne restait plus que l’analyse brute.
Il ne répond pas tout de suite.
Et dans ce silence, elle a encore cette sensation étrange, presque imperceptible, que certaines secondes ne sont pas tout à fait nouvelles. Comme si elle les avait déjà vécues sous une forme légèrement différente.
— Tu es ici parce que tu reviens, dit-il enfin.
Elyse fronce les sourcils.
— Je ne me souviens pas être venue.
— Je sais.
La simplicité de la réponse la dérange plus que n’importe quelle explication.
— Donc je reviens sans m’en souvenir ?
— Oui.
Elle recule légèrement d’un pas. Pas par peur franche. Par vérification. Comme si elle devait tester la stabilité du sol.
— Et toi tu m’accueilles à chaque fois ?
Il hésite une fraction de seconde.
C’est presque rien. Mais elle le voit.
— Pas exactement, dit-il.
Ce “pas exactement” change quelque chose dans la manière dont la pièce semble respirer.
Elyse le fixe.
— Explique.
Il détourne légèrement le regard vers la cuisine, comme s’il évaluait l’espace avant de parler.
— Tu ne reviens pas toujours de la même manière.
Pause.
— Parfois tu es calme. Parfois agressive. Parfois… absente.
Le mot reste suspendu.
Absente.
Elyse sent un froid léger remonter dans sa poitrine.
— Et toi tu changes ? demande-t-elle.
Silence.
Plus long cette fois.
— Non, dit-il finalement.
Elyse le fixe.
— Donc tu es la seule constante.
— Non.
Il la regarde à nouveau.
— La seule constante, c’est que tu ne restes pas la même assez longtemps pour observer correctement.
Un frisson traverse son dos.
Elle n’aime pas cette phrase. Pas parce qu’elle est inquiétante. Parce qu’elle est logique.
Trop logique.
Elle détourne brièvement les yeux vers la tasse sur le plan de travail.
Toujours à moitié vide.
Toujours là.
Mais quelque chose dans sa certitude commence à se fissurer.
Elle ferme les yeux une seconde.
Et cette fois, le souvenir revient.
Pas complètement.
Juste une pièce blanche.
Une lumière trop forte.
Une chaise.
Ses poignets posés sur une surface froide.
Une voix masculine, calme :
Respire.
Elle rouvre les yeux d’un coup.
La cuisine est toujours là.
Mais elle n’est plus sûre de la stabilité de ce mot.
— J’ai déjà entendu ça, murmure-t-elle.
Il ne réagit pas immédiatement.
Quand il parle enfin, il ne confirme pas.
Il ne nie pas.
— Où ? demande-t-il simplement.
Elyse hésite.
La réponse n’est pas un lieu.
C’est une sensation.
Une structure mentale qu’elle n’arrive pas encore à stabiliser.
— Je ne sais pas, finit-elle par dire.
Silence.
Et dans ce silence, quelque chose change légèrement dans la pièce. Comme si cette phrase venait d’être enregistrée quelque part.
Je ne sais pas.
Elle sent une fatigue différente s’installer. Plus profonde. Moins émotionnelle.
— Tu fais quoi exactement quand je ne suis pas… là ? demande-t-elle plus doucement.
Il la regarde.
Et pour la première fois depuis le début de cette conversation, sa réponse semble presque simple.
— J’attends que tu reviennes.
Silence.
Elyse baisse légèrement les yeux.
Cette phrase devrait être rassurante.
Elle ne l’est pas.
Parce qu’elle implique une chose très simple, et beaucoup trop lourde :
qu’il y a toujours un moment où elle n’est pas là.
Même quand elle croit l’être.
Le silence après ses derniers mots ne se contente plus d’exister dans la pièce. Il s’y installe comme une règle supplémentaire, quelque chose de dense et presque structuré qui empêche tout retour simple à la normale. Il y a toujours un moment où elle n’est pas là.
Elyse reste immobile. Cette phrase tourne dans sa tête sans trouver d’endroit où se poser correctement. Ce n’est pas une idée qu’elle peut rejeter, ni une idée qu’elle peut accepter. Elle flotte entre les deux avec une précision dérangeante.
Elle baisse les yeux vers la table. La rayure qu’elle avait choisie comme repère est toujours là. Mais elle a perdu quelque chose d’essentiel dans son statut. Comme si même les points fixes n’étaient fiables que tant qu’on ne les observait pas trop longtemps.
Elle inspire lentement. Puis expire.
Rien ne change. Et pourtant tout semble légèrement déplacé.
— Tu dis “j’attends que tu reviennes”, murmure-t-elle.
Sa voix est plus basse. Moins dans l’affrontement. Plus dans l’observation.
Il ne répond pas immédiatement.
— Oui.
Elyse fronce légèrement les sourcils.
— Donc tu sais quand je pars.
Un silence court.
— Je sais quand tu changes d’état.
Le mot “état” accroche mal. Comme si on la réduisait à une fonction instable.
— Et quand je change d’état, je deviens quoi exactement ? demande-t-elle.
Il la regarde longtemps.
— Tu deviens moins accessible.
Elle reste figée. Ce n’est pas une réponse émotionnelle. C’est une classification.
Elle souffle doucement.
— Tu parles de moi comme d’un système.
— Parce que tu en es un.
Silence.
Ce mot-là tombe sans agressivité. Mais avec une certitude totale. Et c’est ça qui le rend difficile à digérer.
Elyse se redresse légèrement.
— Et toi tu es quoi dans ce système ?
Il hésite à peine.
— Une constante.
Elle laisse échapper un rire bref, sans chaleur.
— Tu es sûr de ne pas être juste celui qui décide des règles ?
Cette fois, il ne répond pas immédiatement.
Et dans ce silence, la pièce semble se décaler très légèrement. Pas visiblement. Juste assez pour que quelque chose ne soit plus parfaitement aligné.
Elyse le sent sans pouvoir le nommer.
Elle détourne un instant les yeux, puis revient sur lui.
— Tu veux que je reste calme. Tu veux que je me souvienne juste assez pour ne pas recommencer.
Il la regarde.
Et son regard, pour la première fois, paraît un peu plus lourd que d’habitude. Pas plus doux. Plus chargé.
— Oui.
Elle baisse les yeux vers ses mains… puis vers son poignet.
Et là, quelque chose accroche.
Une marque.
Fine. Très légère. Un cercle pâle, presque effacé, comme une pression ancienne laissée sur sa peau.
Elle fronce les sourcils.
Elle lève lentement le bras.
Ce n’est pas une blessure. Ce n’est pas une cicatrice classique.
C’est une empreinte.
— Ça… murmure-t-elle. Ça vient d’où ?
Silence immédiat.
Elle relève les yeux vers lui.
Et pour la première fois, elle remarque quelque chose de différent. Il n’est pas surpris. Il n’est pas confus. Il observe comme si ce détail appartenait déjà à une logique qu’il connaît.
— Tu n’étais pas censée le remarquer maintenant, dit-il.
Le froid monte instantanément dans sa poitrine.
— Réponds-moi.
Il s’approche d’un pas. Lent. Mesuré. Sans pression physique, mais avec une présence qui réduit l’espace.
Elle ne recule pas.
— C’est une trace d’ancrage, dit-il.
— Une quoi ?
— Un point de stabilisation.
Elle serre la mâchoire.
— Sur moi ?
— En toi.
Silence.
La nuance est minuscule. Mais elle change tout.
Elle regarde encore sa marque. Et quelque chose dans son esprit réagit comme si ce n’était pas nouveau. Comme si elle le savait déjà, sans savoir comment.
C’est ça, le plus dérangeant.
— Tu m’as fait ça, dit-elle lentement.
Ce n’est pas une accusation. C’est une tentative de logique.
Il ne répond pas tout de suite.
— Tu l’as demandé.
Silence.
Elle relève la tête d’un coup.
— Je ne demanderais jamais ça.
— Tu l’as fait.
— Tu mens.
Le mot sort plus fort cette fois.
Mais il ne réagit pas comme quelqu’un qui se défend.
Il constate.
Et c’est pire.
Elyse regarde sa main, puis la pièce, comme si quelque chose allait lui offrir une version plus stable de la réalité.
Puis une pensée s’impose, lente, froide, impossible à repousser :
Et si ce n’était pas lui qui m’avait fait quelque chose… mais moi qui avais accepté de ne plus m’en souvenir ?
Elle se lève brusquement. La chaise recule légèrement.
— Je veux voir, dit-elle.
— Voir quoi ? demande-t-il.
Elle le fixe.
Et la réponse sort sans filtre.
— Ce que je suis vraiment.
Silence.
Plus dense que les précédents.
Comme si quelque chose venait de se rapprocher sans encore s’ouvrir.
Il la regarde longtemps.
Puis, doucement :
— Alors il va falloir que tu acceptes de ne pas aimer ce que tu vas voir.
Elyse ne bouge pas tout de suite.
La phrase reste suspendue dans l’air comme une porte entrouverte qu’elle ne peut ni fermer ni pousser complètement. Alors il va falloir que tu acceptes de ne pas aimer ce que tu vas voir.
Elle répète mentalement les mots, mais ils changent légèrement à chaque fois, comme si sa mémoire refusait de les garder dans leur forme exacte.
Elle fixe Ezra.
Son visage ne donne aucune indication supplémentaire. Pas de triomphe. Pas de menace. Juste cette stabilité étrange, presque fatigante, comme s’il attendait depuis longtemps que ce moment arrive sans être surpris qu’il arrive enfin.
— Tu parles comme si j’avais déjà vu quelque chose de pire, dit-elle.
Sa voix est plus basse maintenant. Moins agressive. Plus prudente.
Il ne répond pas immédiatement.
Puis :
— Tu as déjà vu pire.
Silence.
Elyse fronce les sourcils.
— Quand ?
Il incline légèrement la tête, comme s’il refusait de tomber dans une chronologie trop simple.
— Ce n’est pas linéaire, Elyse.
Le prénom accroche.
Toujours.
Elle serre légèrement les doigts.
— Arrête de faire ça.
— Faire quoi ?
— Me parler comme si j’étais… déjà censée comprendre.
Un léger silence passe entre eux.
Puis Ezra s’approche de nouveau, mais pas trop près. Juste assez pour réduire encore un peu l’espace sans le violer complètement. Il s’arrête à distance stable, comme s’il connaissait exactement le seuil où elle peut encore respirer sans se fracturer.
— Tu comprends plus que tu ne veux t’en souvenir, dit-il.
Elyse secoue la tête.
— Non. Je comprends rien du tout.
Un temps.
Puis, plus doucement :
— C’est ça le problème.
Ces mots-là ne devraient pas la toucher.
Et pourtant ils le font.
Pas émotionnellement.
Structurellement.
Comme s’ils validaient quelque chose qu’elle refusait encore de formuler.
Elle baisse les yeux vers son poignet.
La marque est toujours là.
Plus elle la regarde, plus elle a l’impression qu’elle a toujours existé.
— Pourquoi cette marque ? murmure-t-elle.
— Pour te stabiliser.
— Tu l’as déjà dit.
— Oui.
Silence.
Elyse relève les yeux.
— Et si je ne suis pas stable sans ça ?
Ezra ne répond pas tout de suite.
Et dans ce temps, quelque chose change légèrement dans la pièce. Une micro-hésitation dans la lumière, presque impossible à saisir. Comme si l’environnement lui-même attendait la réponse.
— Alors tu t’effondres dans une version de toi qui n’est pas viable ici, dit-il.
Elyse cligne des yeux.
— “Pas viable” ?
Il ne corrige pas.
Il ne simplifie pas.
Et c’est ça qui la dérange le plus.
Elle fait un pas en arrière, sans s’en rendre compte.
La cuisine semble trop calme.
Trop contenue.
Comme si elle retenait quelque chose derrière ses murs.
— Tu ne réponds jamais directement, dit-elle.
— Si.
— Non.
Elle relève légèrement le ton.
— Tu sélectionnes.
Silence.
Ezra la regarde.
Longtemps.
Puis :
— Oui.
Le mot tombe sans défense.
Et ce simple aveu la déstabilise plus qu’une justification aurait pu le faire.
Elyse reste figée une seconde.
Puis :
— Donc tu choisis ce que je peux savoir.
— Je choisis ce que tu peux supporter sans rupture.
Un rire bref lui échappe, mais il est vide.
— Tu entends comment ça sonne ?
— Oui.
— Et ça ne te dérange pas ?
Silence.
Puis, très simplement :
— Ça n’a pas vocation à me plaire.
Elyse le fixe.
Et pour la première fois, une pensée plus dangereuse s’impose sans qu’elle la cherche.
Et si ce n’était pas une relation de contrôle… mais de prévention ?
Elle la chasse immédiatement.
Trop tôt.
Trop inconfortable.
Elle inspire.
Puis expire.
— Tu as dit que j’ai déjà été pire, murmure-t-elle.
— Oui.
— Pire comment ?
Ezra ne répond pas tout de suite.
Et dans ce silence, quelque chose revient.
Pas un souvenir clair.
Une sensation.
Une pièce trop blanche.
Une odeur métallique.
Une voix qui tremble mais pas de peur.
De colère.
Et elle.
Pas calme.
Pas stable.
Quelque chose de beaucoup plus tranchant.
Elyse ouvre légèrement les yeux.
— J’étais violente ? demande-t-elle.
Ezra la regarde.
Et cette fois, son regard change subtilement.
Pas de manière dramatique.
Juste assez pour que la question ne soit plus théorique.
— Tu étais précise, dit-il.
Silence.
Elyse fronce les sourcils.
— Ça veut dire quoi ?
Il hésite.
Très légèrement.
Puis :
— Ça veut dire que tu savais exactement où faire mal.
Un froid glisse dans sa poitrine.
Pas émotionnel.
Informatif.
Comme une donnée qui s’installe sans autorisation.
Elle recule encore d’un demi-pas.
Et pour la première fois, la cuisine semble moins être un lieu… et plus être un espace maintenu en équilibre fragile.
— Et toi, murmure-t-elle, tu étais quoi dans tout ça ?
Ezra ne répond pas immédiatement.
Puis, doucement :
— Celui qui restait.
Silence.
Et dans ce silence, quelque chose se ferme légèrement autour d’elle.
Pas une menace.
Une structure.
Comme si elle venait d’être positionnée à l’intérieur d’un système plus vaste qu’elle ne voit pas encore.
Ezra la regarde encore une fois.
Et ajoute, presque comme une précision technique :
— Et celui qui t’empêche de recommencer quand tu reviens.
Elyse ne parle pas tout de suite. Elle observe la cuisine autrement maintenant, non plus comme un décor, mais comme un système trop stable pour être naturel, quelque chose qui semble attendre sans jamais montrer qu’il attend.
Ezra est toujours là, à la même distance, trop précis dans sa posture, trop constant pour quelqu’un qui prétend seulement observer ce qui se passe.
Elyse inspire lentement, puis décide de tester.
Sans prévenir, elle prend la tasse sur le plan de travail et la déplace de l’autre côté, un geste simple et presque banal en apparence, mais volontairement déplacé dans cet espace trop contrôlé. Elle la pose, recule d’un pas et observe.
Rien.
Aucune réaction immédiate.
Ezra ne suit même pas la tasse des yeux, comme si ce changement n’avait aucune importance dans l’équation globale de la pièce.
Elyse fronce légèrement les sourcils.
— Tu as vu ça ? demande-t-elle.
— Oui, répond-il immédiatement.
Trop vite. Trop propre.
Elle fixe la tasse puis revient vers lui.
— Et ?
Silence court, presque calculé.
— Et quoi ?
Elyse sent une irritation froide monter, mais elle la garde contenue.
— Elle n’est plus au même endroit.
Ezra incline légèrement la tête, comme s’il observait quelque chose de déjà connu.
— Elle n’a jamais été à un seul endroit.
Elyse cligne des yeux.
— Si.
— Non.
La simplicité de l’échange la déstabilise plus qu’un conflit ouvert. Elle regarde à nouveau la tasse, puis, presque pour se rassurer, la replace exactement où elle l’avait trouvée au début. Elle le fait lentement, consciemment, comme un test clair de réalité.
Puis elle recule et attend.
Rien.
Toujours rien.
Pas de correction visible, pas de réaction du décor, pas de mouvement qui viendrait contredire son geste.
Ezra la regarde toujours avec la même attention contrôlée.
Elyse sent son rythme cardiaque s’accélérer légèrement, sans comprendre encore pourquoi.
— Donc tu ne corriges pas, dit-elle plus doucement.
— Je n’ai rien à corriger.
Elle secoue légèrement la tête, comme si la logique refusait de s’aligner.
— Mais elle était ailleurs.
Silence.
Ezra la fixe un peu plus longtemps que nécessaire, puis répond simplement :
— Non.
Le mot est court, mais il écrase toute tentative de certitude.
Elyse reste immobile. Elle regarde la tasse, puis sa propre main, puis la tasse à nouveau. Quelque chose ne s’assemble pas correctement, mais ce n’est pas la pièce qui semble incohérente, c’est elle.
— Tu es en train de me dire que je me trompe ? demande-t-elle.
— Je te dis que ta continuité est instable.
Elle serre légèrement les doigts sur le bord du plan de travail.
— Ou que tu manipules la continuité.
Cette fois, Ezra ne répond pas immédiatement. Et dans ce silence, la pièce semble retenir un souffle invisible, comme si une correction était possible mais non appliquée.
Elyse le ressent sans pouvoir le prouver.
Elle pose une main sur le plan de travail pour se stabiliser.
Et là, une sensation brève traverse son esprit, presque intrusive, comme une odeur de désinfectant qui n’appartient pas à la cuisine, suivie d’une pensée qui n’est pas formulée par elle : Pas cette version-là.
Elle cligne des yeux.
La sensation disparaît aussi vite qu’elle est venue.
Mais elle ne s’efface pas complètement.
— Tu as entendu ça ? murmure-t-elle.
— Non, répond Ezra.
Trop vite encore.
Elyse le fixe immédiatement.
Quelque chose a changé, mais elle ne sait pas encore quoi. Pas dans la pièce. Dans la manière dont il a répondu.
Elle redresse légèrement le menton.
— Il y avait quelqu’un d’autre ici, dit-elle lentement.
Silence.
Ezra ne confirme pas, ne nie pas. Il observe simplement, comme si la phrase appartenait déjà à un ensemble plus large qu’elle n’a pas encore accès à comprendre.
Elyse baisse les yeux un instant, puis les relève.
— Quand je fais des tests… dit-elle plus calmement, ça change quoi exactement ?
Ezra la regarde longtemps avant de répondre.
— Ça ne change rien.
Pause.
— Ça révèle.
— Révèle quoi ?
Silence.
Et dans ce silence, Elyse a de nouveau cette impression étrange, comme si la pièce attendait une réponse qui ne lui appartenait pas encore.
Ezra finit par dire :
— Les limites de ce que tu peux stabiliser seule.
Elyse reste immobile. Elle regarde la tasse, la cuisine, puis lui.
Et une certitude lente s’installe en elle, froide et inconfortable.
Ce n’est pas elle qui teste la réalité.
C’est la réalité qui accepte d’être testée… jusqu’à une certaine limite.
Et au-delà de cette limite, quelque chose se produit.
Quelque chose qu’elle ne retient jamais complètement.
Le mot “limite” reste accroché quelque part dans l’air, comme s’il avait laissé une trace invisible entre eux.
Elyse ne bouge pas immédiatement. Elle reste debout, une main encore posée sur le plan de travail, comme si retirer ses doigts ferait basculer quelque chose qu’elle ne comprend pas encore. La cuisine est silencieuse, trop stable, et c’est précisément cette stabilité qui commence à lui sembler suspecte.
Elle regarde Ezra.
Toujours là. Toujours identique. Trop identique.
— Donc il y a une limite, répète-t-elle lentement.
Ezra ne corrige pas. Il ne nuance pas. Il accepte simplement le fait qu’elle ait compris cette partie-là.
— Oui, dit-il.
Elyse inspire.
— Et qu’est-ce qu’il y a après la limite ?
Un silence.
Pas un silence vide.
Un silence choisi.
Ezra la regarde comme s’il évaluait ce qu’elle est capable de supporter sans se fissurer trop vite.
— Tu n’y arrives pas toujours, répond-il finalement.
Elyse fronce les sourcils.
— Ça ne répond pas à ma question.
— Si.
Elle sent une tension froide monter dans sa poitrine.
— Non. Ça l’évite.
Ezra ne réagit pas à la nuance. Il reste exactement dans son axe, comme si chaque mot devait être posé sans jamais déborder.
— Après la limite, dit-il plus lentement, tu ne gardes pas l’information de la même manière.
Elyse cligne des yeux.
— Je l’oublie ?
— Pas exactement.
Silence.
Ce “pas exactement” est pire que n’importe quel oui ou non.
Elyse recule légèrement du plan de travail, comme si la pièce venait de changer de densité.
— Alors quoi ? insiste-t-elle.
Ezra hésite une fraction de seconde, puis :
— Tu la dissocies.
Le mot tombe mal.
Trop technique. Trop précis. Trop réel.
Elyse le répète mentalement sans comprendre immédiatement ce qu’il implique.
— Et tu es en train de me dire que mes “tests”… c’est ça la limite ?
— Oui.
Elle souffle doucement, mais ce n’est pas un soupir de fatigue. C’est un mécanisme de défense qui essaie de s’installer.
— Donc à chaque fois que je teste la réalité… je perds quelque chose.
— Tu déplaces quelque chose, corrige-t-il.
Elle le fixe.
— Et ça finit où ?
Silence.
Ezra la regarde longtemps.
Et cette fois, il n’y a plus cette neutralité clinique parfaite. Quelque chose de plus ancien passe dans son regard, quelque chose qui ressemble à de la retenue.
— Ça finit quand tu n’as plus assez de continuité pour rester consciente de ce que tu cherches à prouver, dit-il.
Elyse reste immobile.
Cette phrase-là ne se contente pas d’expliquer. Elle organise quelque chose dans sa tête sans lui demander son autorisation.
Elle regarde ses mains.
Puis la tasse.
Puis la cuisine.
Et une pensée simple s’impose, désagréable parce qu’elle est trop logique.
Je ne peux pas accumuler les preuves.
Elle relève les yeux vers Ezra.
— Et toi, tu fais quoi pendant ce temps ?
Silence.
Un peu plus long.
— Je stabilise ce qui peut encore l’être.
Elyse serre légèrement les dents.
— Tu stabilises moi.
— Une version de toi.
Elle souffle un rire bref, sans humour.
— Donc il y en a plusieurs.
Ezra ne répond pas immédiatement.
Et dans ce silence, la pièce semble encore une fois légèrement hésiter, comme si la réponse pouvait modifier quelque chose dans sa structure.
— Oui, finit-il par dire.
Elyse reste figée.
Ce simple mot ouvre quelque chose de beaucoup plus grand qu’elle ne veut encore regarder.
— Combien ? demande-t-elle.
Ezra baisse légèrement le regard, comme si la question n’avait pas de réponse utile.
— Trop pour que tu les gardes toutes en même temps.
Silence.
Elyse sent quelque chose glisser en elle, une forme de vertige calme, pas une panique, mais une désorientation profonde.
Elle recule d’un pas.
Puis un autre.
— Et moi, maintenant… je suis laquelle ? murmure-t-elle.
Ezra la regarde.
Longtemps.
Puis, très doucement :
— Celle qui pose encore des questions.
Silence.
Elyse fixe la cuisine comme si elle essayait de trouver un point d’ancrage, quelque chose de stable, quelque chose qui ne dépend pas de sa perception.
Mais plus elle regarde, plus tout semble légèrement trop cohérent.
Trop parfait.
Trop prêt à être réécrit.
Et dans le fond de sa tête, une idée s’installe, lente, presque silencieuse :
si je pose trop de questions… je risque de ne plus me souvenir que je les ai posées.

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