Une vie parfaite

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Par Sorel Lise,

Ce matin-là, Thomas se réveille de bonne humeur. La journée promet d’être chaude et c’est le début du week-end. Il s’étire doucement et remarque que Charlotte est déjà levée. Il la trouve distante depuis quelques temps. Enfin, les préparatifs pour le mariage doivent la préoccuper voilà tout. Il s’élance hors du lit afin d’enfiler un tee-shirt sur son torse musclé et il chausse ses vieilles pantoufles qu’il aime tant. Avec son allure athlétique et séduisante, il passe rarement inaperçu ce qui est un véritable atout en tant que nouveau directeur de la communication dans un cabinet d’avocat prestigieux. On dit que la vie sourit aux audacieux et bien cet adage était devenu son mantra au fil des années. Cela lui vaut aujourd’hui une belle promotion s’accompagnant d’une substantielle augmentation qui va lui offrir sa vie parfaite accompagnée de sa ravissante future épouse. Il sourit à son reflet dans la glace, si le bonheur était une ligne d’arrivée il venait de la passer haut la main.

Il sort prestement de la chambre pour retrouver Charlotte et passe de pièce en pièce en l’appelant. Il la trouve sur le balcon, emmitouflée dans un plaid, sa tasse de thé à la main. Il l’observe à travers la baie vitrée un moment, il adore voir ses cheveux bruns bouclés tombés en cascade dans son dos. Les sentiments qu’il éprouve pour elle en ce moment n’ont jamais été aussi forts. Malgré son apparence froide et implacable, il sait qu’il y a une fragilité et une douceur derrière ce vernis d’indifférence. Certes, ces derniers temps, les disputes ont été monnaie courante et elle lui a même lancé dessus un vase qui a failli le défigurer quelques jours plus tôt. Cependant, Thomas sait qu’elle a simplement du mal à gérer son stress et les nombreux changements qui arrivent.

Il s’approche et tente de l’embrasser mais elle se dégage rapidement de son étreinte en commençant à énumérer toutes les tâches à faire de la journée. Elle est la plus organisée des deux et sa rigueur, qui peut effrayer les étrangers, le rassure et l’apaise. Il la suit docilement à l’intérieur, se sert un café et prends donc mentalement note d’aller chercher les invitations chez l’imprimeur puis d’appeler le traiteur afin de lui faire ajouter une proposition vegan au menu et revoir le devis. Son portable sonne et il raccroche rapidement en voyant le nom affiché à l’écran. Charlotte se retourne, fixe le téléphone puis le regarde longuement dans les yeux. Thomas finit rapidement son café et part enfiler une tenue plus appropriée tout en lui assurant que tout sera parfait, qu’elle est parfaite. Il l’informe qu’il doit passer rapidement au bureau signer les derniers documents officialisant son nouveau poste. Marc, son meilleur ami, lui a également demandé de passer la soirée avec lui pour le match d’ouverture de la saison. Il ne peut décemment pas manquer ça et bien sûr il rentrera à pied du bar pour ne pas prendre de risque. Il promet que demain ils iront bruncher dans son restaurant préféré pour lui faire plaisir. Charlotte reste silencieuse tout en l’observant s’affairer puis prendre ses clés. Sur le pas de la porte, il lui envoie un baiser en lui rappelant qu’il l’aime et en lui souhaitant une bonne journée.

Les sirènes de police résonnent dans la nuit et les flammes qui s’échappent de l’immeuble semblent tendre vers le ciel dans une danse hypnotique. La fumée qui s’élève de la bâtisse est noire de suie et les pompiers essaient de contenir l’incendie sans grand succès. La nature reprend ses droits tandis que les badauds se massent autour des barrières de sécurité pour contempler le spectacle qui s’offre à eux. On remarque parmi les visages effrayés, des expressions d’étonnement mais également d’admiration devant cette démonstration de puissance.

Thomas est au milieu de la foule, il n’arrive pas à détacher son regard en voyant son appartement partir en poussière. Tous ses souvenirs liés à cet endroit semblent s’envoler et disparaitre dans la nuit. Son regard vagabonde et repère Charlotte dans la masse et la rejoint en courant. Elle est vêtue d’une tenue de sport couverte de poussière et du sang séché sur la tempe. Elle reste figée, il se jette dans ses bras, en étouffant un sanglot. Elle lui rend machinalement son étreinte pendant que des policiers repoussent les plus curieux tout en orientant les locataires de l’immeuble vers une « cellule d’écoute » afin de les prendre en charge. Thomas les emmène sous cette tente de fortune, afin de donner leur coordonnée avant d’être transportés au commissariat afin de prendre leurs dépositions.

Une fois arrivés, ils sont séparés et il se retrouve dans une minuscule salle grise, sans fenêtres à répondre inlassablement aux mêmes questions. Non il n’a rien remarqué de suspect, sortant de l’ordinaire, il était dans un bar avec son meilleur ami pour le match d’ouverture de la saison et est rentré tard, à pied, quand il a remarqué la fumée au loin. Il n’a pas de problèmes avec les voisins. Il dresse ensuite une liste, essayant vainement de se rappeler chaque objet composant leur appartement pour les assurances. Les documents et entretiens se succèdent jusqu’à l’aurore. La pendule indique 6H23 quand finalement, la policière lui propose un café et un croissant. Il la remercie en lui demandant quand est ce qu’il pourra retrouver Charlotte et partir. Elle lui répond qu’il reste une dernière entrevue avec l’inspecteur en charge de l’enquête sur l’incendie qui s’avère ne pas être d’origine accidentelle. Cette dernière phrase résonne dans la pièce alors que la jeune femme en uniforme s’éclipse. Thomas mesure l’étroitesse de la pièce à chaque pas, ses talons frappant le béton comme un décompte. Il n’en peut plus d’être enfermé, il est épuisé et les questions s’accumulent dans sa tête.

Un homme entre dans la pièce et allume une cigarette, Thomas sursaute et le dévisage. Il a la cinquantaine, grisonnant mais sa haute stature lui confère une autorité naturelle. Au milieu de son visage, deux yeux d’un bleu polaire le transpercent. L’inspecteur en se présentant, s’installe sur l’une des chaises et l’invite à s’assoir à son tour. Il commence de but en blanc à lui parler de Léa. Il pose sa tête sur la table, la fraicheur du métal contre son front le calme et il commence à tout déballer sans pouvoir s’arrêter.

Il admet entretenir une relation extra-conjugale avec Léa depuis plusieurs mois maintenant, ils se sont rencontrés au cabinet et l’attraction physique a été instantanée. Elle est ce type de personne qui illumine une pièce quand elle entre avec une force d’esprit contagieuse. Ils se voient régulièrement dans l’appartement de la jeune femme qui vit à quelques rues de son domicile. En parlant, il revoit le visage de Léa, sa détermination, son énergie mais également cette lueur de folie qui le désarçonne et l’attire à la fois. Le fait qu’elle habite à quelques rues de chez lui, semblait au début un signe du destin, il allait chez elle pendant sa séance de jogging. Il se refait la scène mentalement, passant les grilles de la résidence en petite foulée, dépassant la SDF installée sous l’auvent. Elle lui demandait toujours une pièce à chaque fois qu’il passait. Elle le mettait mal à l’aise par son jeune âge, une vie misérable sans grandes perspectives. Cependant, il détournait vite le regard et replaçait ses pensées vers son but premier, passer un moment intense de plaisir avec Léa avant de rentrer chez lui reprendre le cours de sa vie.

Il admet qu’il était bien avec Léa dans l’après-midi mais il avait mis un terme à leur histoire une semaine auparavant. Elle devenait trop insistante et souhaitait qu’il quitte sa fiancée pour elle. Elle l’avait supplié de passer pour le faire changer d’avis et il y était retourné pour la raisonner et éviter qu’elle ne déballe tout. Il supplie l’inspecteur de ne pas en parler à sa femme, il regrette profondément sa lâcheté et sa faiblesse. Il a quitté Léa vers 18h puis rejoint Marc pour boire un verre et est bien rentré à pied ensuite pour découvrir son immeuble en feu. Il a déjà donné les coordonnées de son meilleur ami et celle du gérant du bar qui pourront confirmer les faits.

L’inspecteur laisse quelques minutes passées sans rien dire puis écrase sa cigarette contre la table. Il explique à Thomas qu’ils ont retrouvé une femme sans vie dans son appartement. Les flammes ont considérablement altéré le corps rendant impossible toute identification mais les papiers retrouvés sur la victime indiquent qu’il s’agit de Léa. Toujours la tête sur la table, il se redresse lentement, les yeux écarquillés, injectés de sang. L’enquêteur poursuit en expliquant qu’ils ont regardé les relevés d’appel de sa femme et qu’ils ont vu un appel entrant de Léa vers Charlotte pour 18H15 suivi d’un SMS détaillant l’infidélité de monsieur et indiquant que cette dernière arrivait chez le couple pour s’entretenir avec Charlotte. La voiture de Léa avait bien été retrouvée dans le parking souterrain de l’immeuble, du moins ce qu’il en restait après les ravages de l’incendie. Les équipes médico-légales étaient à l’œuvre dans leur appartement car les pompiers avaient confirmé que c’était la source du brasier. L’affaire était claire et il ne tarderait pas à trouver des preuves venant confirmer une altercation entre les deux jeunes femmes qui avaient entraîné la mort de l’une d’elle.

Thomas bondit en faisant basculer la chaise et s’emporte en disant que c’est grotesque, inimaginable, il a commis des erreurs certes mais sa femme est incapable de faire ça. Elle n’était même pas au courant pour ses écarts. Il souhaite la voir immédiatement pour prendre soin d’elle et appeler leur avocat. L’enquêteur explique qu’il est déjà en route pour l’hôpital où Charlotte a été transporté pour soigner sa blessure à la tête. Elle prétend n’avoir aucun souvenir de la soirée, avoir fait sa séance de sport hebdomadaire habituelle jusqu’à 19H pendant laquelle son portable est toujours coupé, s’être dirigé vers la salle de bain pour une douche puis le trou noir. Son dernier souvenir est de s’être retrouvée allongée dans le hall de l’immeuble avec une violente douleur à la tête et une odeur de fumée qui la pousse à sortir dehors. Elle a néanmoins admis être au courant de la liaison mais a nié en bloc avoir vu la jeune femme puis a indiqué qu’elle ne parlerait plus à la police et souffrait de violents maux de têtes.

L’inspecteur continue de parler quand Thomas l’interrompt brutalement et demande s’il peut partir ou s’il y a des charges retenues contre lui. Sans réponse, il quitte la pièce et se précipite au chevet de sa femme. Sur place, il apprend par leur avocat qu’elle est inculpée de meurtre. Les jours défilent jusqu’à l’arrivée du procès où il se tient bien droit, derrière elle dans le box des accusés en soutien inconditionnel. Il s’est montré exemplaire tout ce temps en clamant haut et fort son amour et des circonstances atténuantes. Sa perte de mémoire ne convainc pas face aux faits et les jurés semblent se délecter de ce drame passionnel triangulaire. L’histoire de la glaçante et implacable fiancée meurtrière fait la une de la presse. Charlotte refuse toutes les interviews avec les journalistes et la sympathie générale va à Léa, toujours si souriante contrairement à cette femme hautaine et mutine. Le verdict tombe pour une peine de prison à perpétuité. Thomas s’effondre, sa vie rêvée semble désormais si loin. Lors de son transfert, son regard empli de culpabilité croise celui de Charlotte, figée dans son silence de marbre. C’est lui qui les a menés à cette situation, il est l’unique coupable. Il sort dans la rue, hagard, et ses pas le mènent machinalement jusqu’aux ruines de leur ancien immeuble qui entame ses 1ers travaux de reconstruction. Il reste figé devant les décombres, le visage baigné de larmes. Ses pas l’emmènent ensuite au pied de l’immeuble de Léa, comme pour chercher un pardon qui ne viendrait jamais. L’auvent où s’abritait d’ordinaire la jeune sans-abri est vide.

Une main, fraîche et délicate, se pose sur son épaule. Un souffle parfumé effleure son oreille : « J’ai tout arrangé Thomas, on peut être ensemble maintenant. »

Il sursaute, mais l’étreinte se fait plus ferme, presque possessive. Léa ne le regarde pas ; elle fixe l’horizon, un sourire serein aux lèvres : « Tu sais, reprit-elle d’une voix cristalline, cette fille sous l’auvent… personne ne connaissait son nom. Une ombre parmi les ombres. Elle a enfin servi à quelque chose. Elle a offert à Charlotte le destin qu’elle méritait : le silence et l’oubli. » Thomas sent son sang se glacer. Le corps calciné, les papiers d’identité, une mise en scène… « On ne pouvait pas la laisser gâcher nos vies, murmure Léa en resserrant ses doigts sur son bras. Elle est en cage, et l’autre est en terre. Nous sommes libres, Thomas. Pour toujours. » Elle tourne enfin son regard vers lui, et dans l’éclat bleu polaire de ses yeux, il ne voit plus l’amour, mais une prison, bien plus vaste que celle de Charlotte. « Viens, dit-elle en l’entraînant. Il est temps de commencer notre vie parfaite ».

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