Souvenir quatrième ~ Agent tournant

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Maître Joukwo tint sa parole. Peut-être pour me faire taire, m’acheter, ou pour gratifier mes efforts. J’espérais qu’iel savait qu’iel pouvait me faire confiance.

Un agent du Conseil vint à Ñitœi évaluer mes compétences. Iel m’observa quelques jours, me fit remplir un questionnaire et s’en retourna sans un mot dans un sens ou dans l’autre. Après la réunion cyclique du Conseil, nous reçûmes une missive à mon nom, la première depuis mon apparition. Mon référent eut l’air très étonné quand iel me la remit. J’étais pour ma part tout excité.

L’intitulé du poste démontra la capacité créative du Conseil : « agent tournant ». Sans le message qui accompagnait ce titre, je serais facilement passé à côté de sa signification :

« À l’ordre de Thoujou, conservateur de Ñitœi à Pfœkiña.

Nouvelle mission assignée : agent tournant.


Cher conservateur des rapports de la Tour-Bibliothèque, nous avons l’honneur de vous annoncer par la présente, suite à l’évaluation de compétences que vous avez éprouvée, que vous avez été promu au rang d’agent tournant. Un nouveau rôle dont vous serez le premier et, nous l’espérons, fier représentant.

Un agent tournant est un exécutant qui ne se cantonne à aucun secteur et voyage de tâche en tâche en fonction des besoins. Ce poste a été aménagé dans le but de permettre un regard extérieur, nouveau et jeune sur des problématiques ou des projets inédits. Il vous sera ponctuellement demandé d’imaginer quelque chose de toutes pièces. Votre dynamisme et votre esprit créatif seront donc mis à contribution.

Il ne tient qu’à vous de démontrer vos capacités au travers de cette tâche et de continuer à combler nos attentes et celles de la communauté.

À la réception de cette missive, rendez-vous dans la Cité Mouvante de Dzwoha pour obtenir les détails de votre première mission.


Nous vous gratifions de nos plus sincères salutations et vous souhaitons une bonne continuation.

Le Conseil. »

Mon visage s’illumina d’un grand sourire à la fin de la lecture.

– La classe… Tu en as de la chance ! commenta un de mes camarades en épiant par-dessus mon épaule.

Tous les autres m’observaient à différents coins de l’étage et chacun y alla de son petit commentaire sur des tons variés :

– Je suis triste que tu partes.

– Je vais enfin pouvoir ranger les livres normalement.

– Qu’est-ce que tu as dû faire pour obtenir un tel honneur ?

Je ne relevai pas et me dirigeai tranquillement vers la sortie. Tous m’accompagnèrent avec fracas jusqu’à ce que j’atteignisse la porte. Iels ne passèrent pas l’encadrement, comme bloqués par un film d’énergie invisible. Mon représentant leur passa devant en les bousculant des coudes.

– Thoujou ?! Où vas-tu ? Qu’est-ce que disait la lettre ?

Les autres se turent soudain autour d'ellui et je me retournai pour leur dire un mot d’adieu :

– J’ai passé de bons moments avec vous, c’est vrai. Mais je ne peux m’empêcher de sentir que ma place est ailleurs. Lors de ma petite excursion à l’extérieur, j’ai appris que le Conseil n’était pas toujours juste, qu’il s’était trompé en m’envoyant ici. Et je vais réparer cette erreur en m’en allant. Je suis devenu agent tournant, je ne risque plus de m’ennuyer. Quant à vous… ne croyez pas aveuglément dans la justesse de leurs choix. Au contraire : repensez vos objectifs personnels. Êtes-vous vraiment heureux ici ? N’hésitez pas à vous manifester si vous ne l’êtes pas, ne laissez pas la tristesse et l’ennui vous ronger le cœur sans rien faire. Je vous souhaite le meilleur. À bientôt, mes amis.

Tous me regardèrent avec de grands yeux alors que je m’approchais du bord de la falaise et m’élançais vers le pont de piliers de pierre menant au continent.

J’étais enfin libre.

Les cycles qui suivirent me menèrent sur divers terrains et à la rencontre de nombreuses personnes. Je restais parfois très longtemps au même endroit et parfois très peu. Cela dépendait de ma vitesse d’exécution et j’en jouais beaucoup. Selon l’énergie que j’avais envie de consacrer, je bâclais le travail et passais au suivant ou bien peaufinais ma création.

Les missions que je préférais et où j’excellais étaient celles où on me demandait de faire fonctionner mon imagination. L’intérêt de mon poste était d’apporter un regard neuf sur une situation paralysée. En somme, de régler ce que les autres ne pouvaient régler par étroitesse d’esprit. Car c’était bien de cela qu’il s’agissait : les sathœs – surtout les plus vieux – se fiaient à ce qu’ils savaient déjà faire et à ce qu’on leur avait enseigné. Ils innovaient peu, de peur de mal faire, par manque d’audace et d’initiative, sans doute. Je déplorais cela. Les méthodes, les usages, les protocoles me passaient par-dessus la tête. Ils n’avaient rien d’amusant.

Globalement, mon poste me valait plutôt des railleries de la part de mes camarades. Comment moi, apparu il y a à peine une génération, aurais-je pu réussir là où avaient échoué mes aînés ? Et il était vrai que, parfois, je doutais moi-même de la pertinence de mon emploi.

Il y avait deux manières de me confier une tâche : qu’elle me fût attribuée directement par le Conseil en cas de manque d’efficacité ou de dépassement des délais par l’équipe en charge – qui ne voyaient pas mon arrivée d’un très bon œil – ou que ma présence fût requise par les exécutants elleux-mêmes via une demande officielle. Dans ce second cas, on doutait moins de ma crédibilité. Ce genre de travail arriva de plus en plus souvent au fur et à mesure que je démontrais mes capacités et gagnais du crédit auprès des conseillers. Avec le temps, je gagnai en confiance et en compétences réelles, me permettant de m’avancer avec plus d’assurance sur certains sujets. Je grandissais, pour ainsi dire.

Un jour, je reçus une mission d’une importance capitale pour la totalité de la communauté : « fluidifier le passage du jour à la nuit ». En effet, on avait constaté que l’arrivée de la nuit pouvait en surprendre plus d’un et que cela affectait les animaux d’intelligence moyenne à supérieure qui basaient leur rythme de vie sur le cycle jour nuit. Nous-mêmes, sathœs, privilégions les phases de repos inévitables la nuit, car les flux énergétiques étaient plus calmes et que l’absence de lumière nous aidait à nous détendre.

On m’avait laissé tout le soin de trouver comment faire. J’avais le champ libre sur la forme qu’eût dû prendre ce changement. Et, ce qui m’exaltait le plus, c’est que tous eussent pu voir mon travail ! Je devais m’illustrer sur cette tâche, une fois encore. Dans l’avenir, peut-être le Conseil m’eût-il invité pour me féliciter, qui pouvait savoir ?

J’étais cependant sur le point de la conclure, après cinq cycles de dur labeur. Ne souhaitant pas abréger cette tâche excitante, je décidai de voyager un peu afin de contempler le résultat de mon œuvre à différents endroits. Je pus ainsi recueillir des avis et discuter avec mes adelphes en dehors du cadre professionnel, de manière plus ouverte et décontractée.

Ce fut mon premier voyage en autonomie. En effet, jusque-là je m’étais contenté de suivre les directions du Conseil. Mais, pour les missions longues comme celle-ci, on ne me supervisait que très peu, attendant un rapport de temps en temps et en fin de tâche. Les missives mettaient du temps à arriver et je pouvais parfois me reposer quelques jours. Qui plus est, il n’y avait cette fois-ci pas de secteur prédéterminé, on ne m’attendait nulle part.

Je profitai donc de cette anomalie systémique pour faire ce que j’entendais quand je l’entendais et ce pendant ce qui me parut être une vingtaine de cycles. Je me sentis libre et vagabond. Sans le Conseil pour me chaperonner, je pouvais tout faire et cela m’enivrait. Aller en des lieux encore vierges, parler à des camarades inconnus et même commettre quelques bêtises en chemin ! Ce fut un sacré programme. J’avais passé tellement de temps à mettre mes talents au service d’autrui que je me dis que je méritais bien quelques vacances. Honnêtement, j’avais eu assez d’interactions sociales pour toute une éternité, un peu d’introspection ne m’eût pas fait de mal. Ainsi passai-je la plupart du temps à méditer en solitaire.

Je fis tant de découvertes fondamentales en si peu de temps que je me mis à douter du bénéfice d’une instruction magistrale. Je découvris l’adrénaline de la désobéissance, la peur face aux dangers d’environnements inconnus et la curiosité de la découverte, la fatigue et le manque d’énergie en des lieux spectaculaires et sauvages, la sensation de voler en chute libre, la nage en apnée dans des fonds marins inhabités… Des choses qui ne m’étaient arrivées que très rarement, voire pas du tout, et jamais de mon propre chef. Mais je fis également l’apprentissage de quelques sensations désagréables comme celles d’avoir les poumons remplis d’eau, d’être pulvérisé au sol, de perdre mon corps brusquement et de renaître à un endroit différent sans mes vêtements…

Pour nous, les sathœs, perdre notre corps n’était pas une chose définitive. Nous appelions cela la « disparition », en antonymie avec le phénomène d’« apparition » qui avait lieu par vagues tous les cent cycles. Si notre corps était détruit ou trop endommagé pour se soigner ou être soigné, nous perdions conscience et nous réveillions dans un corps semblable en quelques heures seulement, sans aucune séquelle ni perte de mémoire. Et c’était une sensation étrange et désagréable, différente de celle que l’on avait la première fois qu’on ouvrait les yeux sur le monde. C’était comme si ce nouveau corps n’était pas tout à fait à nous et que nous étions un peu différents à chaque itération sans en avoir aucune preuve. Fort heureusement, ce sentiment s’effaçait rapidement puisque, après tout, ces nouvelles enveloppes charnelles étaient belles et bien toutes identiques.

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