Souvenir onzième ~ Patience

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Dans un sens, j’étais heureux de ne pas être passé devant le Conseil pour mes « crimes ». Mais, dans un autre, je le regrettais car cela m’eût permis d’en savoir plus sur le fonctionnement de cette institution dont je savais finalement si peu. À part Kawoutsè, Kajiki et Joukwo, je ne connaissais le nom d’aucun conseiller. Peut-être étaient-iels moins terribles que ce tyran et eussent-iels bien voulu répondre à mes questions ? J’étais las de lutter contre l’inconnu et j’eusse bien troqué ma liberté contre la vérité. Mais, à la vue du malheur des autres sathœs qui avaient encore moins de liberté que moi, je m’enlevai cette idée honteuse de la tête.

Néanmoins, ma vie était devenue une longue suite de tâches ennuyeuses et répétitives. Kawoutsè avait tenu parole et s’était arrangé pour me faire rester le plus longtemps possible dans chaque lieu que je visitais pour faciliter ma surveillance. Mais qui me surveillait, comment exactement et qu’y gagnait-iel, ça, je ne le savais pas encore. Je continuais à chercher pour régler ce problème.

À mes jours perdus, je me surpris même à tenter de comprendre Kawoutsè et son comportement odieux à mon égard. Peut-être lui rappelais-je un mauvais souvenir de quelqu’un ou quelque chose qu’iel souhaitait oublier ? Ou bien étais-je simplement un bouc émissaire sur lequel iel évacuait toute la haine qu’iel avait envers celleux qui résistaient à son autorité ?

Les conseillers pensaient être les détenteurs d’une vérité immuable, celle d’un monde où iels eussent régné à jamais sur nous, pauvres exécutants. Or, j’étais moi aussi l’enfant de Thœ et Kwo et je ne croyais pas en cette vérité. Jamais nos parents ne m’avaient inculqué que j’étais inférieur ou supérieur à qui que ce fût. Jamais iels ne m’avaient démontré que j’étais fait pour obéir et me soumettre. Que le Conseil nous assujettît n’était pas l’ordre naturel. C’était de la fabulation ! J’étais motivé à montrer à Kawoutsè que son statut n’avait aucun sens pour nous, les jeunes, et que son autorité n’était qu’une illusion.

Afin de passer au travers de ses informateurs, je décidai de miser sur le timing. La durée pouvait se révéler un allié crucial dans cette lutte. S’iel pensait que j’étais sage et obéissant, peut être qu’iel eût fini par relâcher son attention. Alors eusse-je pu en profiter pour mettre le feu aux poudres que j’avais tranquillement répandues sur toute la Terre des Dieux – le doute des institutions et la haine de l’injustice : les fondements de la révolution.

Les cycles passèrent, longs et laborieux. Ma santé mentale se délabra avec le temps et je commençai à perdre espoir. Même ma haine commença à faiblir. Quand est-ce que Kawoutsè allait enfin baisser sa garde ? Étais-je un si grand danger ? Si le temps s’obstinait à jouer contre moi, alors eusse-je fini par mettre de côté la raison pour laquelle j’en étais arrivé là. Ma volonté de me venger était tout ce qui me poussait à avancer. Mon travail n’avait plus rien de passionnant et je n’arrivais pas à me concentrer.

Ma séparation de Joukwo était un poids constant dans ma poitrine. J’avais toujours le souvenir de cette dernière conversation, de cette larme amère coulant sur ma joue alors que j’eusse dû le haïr de tout mon cœur.

Avais-je fait les bons choix ? Avais-je prononcé les bonnes paroles ? Je ne l’avais pas revu et n’avais pas cherché à le revoir – comme Kawoutsè me l’avait interdit – mais je n’arrivais pas à m’enlever cette horrible phrase de la tête : « mais ce que je regrette encore plus, c’est de m’être laissé aller à me lier d’amitié avec quelqu’un tel que toi ». Était-ce bien vrai ? Dans ce cas, l’idée que j’avais eue qu’iel eût pu faire semblant de m’apprécier était contradictoire. Mais cela signifiait aussi qu’il n’y avait aucune chance de réconciliation, qu’iel renonçait définitivement à notre relation. Et, cela, j’avais encore du mal – voire l’incapacité – de l’accepter.

Mes souvenirs étaient plein de sentiments paradoxaux. J’avais été tellement boulversé ce jour-là que j’avais du mal à faire le tri dans toutes ces théories que j’avais eues. Mes idées d’alors, de pendant la dispute et d’aujourd’hui semblaient être séparées par un ravin. Je voulais m’accrocher à l’espoir, aussi infime fût-il, que j’eusse pu me tromper sur les intentions de Joukwo.

Je me repassais la scène en boucle dans la tête jusqu’à m’en épuiser, analysant excessivement chaque détail pouvant me mener sur la piste que je désirais trouver. Je me rendis compte qu’à la dernière minute, au moment de la phrase fatidique, j’eus juré avoir entendu la voix de Joukwo se briser, rien qu’un instant. Comme si ellui aussi avait versé une larme, comme s’iel regrettait les mots qu’iel prononçait au moment même où ils furent en train de quitter ses lèvres. Comme si, encore, iel avait dit cela pour une autre raison que celle de me le dire tout simplement. Essayait-iel de me protéger en m’éloignant d'ellui, en me brisant ? Me blessait-iel intentionnellement « pour mon propre bien » ? Était-ce sa dernière carte pour me convaincre d’abandonner ma recherche de la vérité ? Pour une fois, cette idée, bien que toujours horriblement cruelle, ne me révulsa pas. Puisqu’elle cachait une chance que Joukwo tînt encore à moi à sa façon.

J’eusse aimé croire en toutes ces possibilités farfelues. J’eusse voulu être sûr d’avoir entendu sa voix se briser et ne pas passer mon temps à spéculer vainement. Mais, à mesure que les cycles m’éloignaient de ce moment, les hypothèses restaient tout ce que j’avais. Le souvenir était aussi vif qu’au premier jour et démêler mes émotions du moment était une tâche quasiment impossible. Je craignais que je ne finisse jamais par savoir si j’avais rêvé ou non.

Il fallait que cela cesse au plus vite, qu’il se passe quelque chose, que je le retrouve, ou bien j’allais définitivement perdre la raison.


~


Après ce qui me parut être une éternité, je sentis que la chance était avec moi et que les choses s’apprêtaient à changer. En effet, je pouvais percevoir l’échauffement autour de moi. Des groupes se formaient pour débattre des agissements du Conseil, de ce qu’ils aimaient ou n’aimaient pas et de ce qu’ils désiraient. C’était très satisfaisant de pouvoir contempler les fruits de mes efforts et l’influence que j’avais pu avoir. J’observai les évènements de loin, pour voir ce qui allait advenir.

Mes cadets commencèrent à se rebeller aux quatre coins de la Terre des Dieux. J’entendais des rumeurs et des récits de sathœs s’étant soulevés d’une même voix contre leur référent et, parmi elleux, mes anciens collègues de Ñitœi. J’étais fier d’elleux mais espérais secrètement que notre référent – que j’appréciais beaucoup – fût de leur côté et non contre elleux.

« Vous en avez mis du temps… » m’étais-je fait la remarque. Iels étaient en effet les premiers à qui j’avais suggéré de penser par elleux-mêmes. Mais les sathœs étaient lents à la détente. Heureusement, durant ces cycles d’attente, si j’avais bien appris une chose, c’était à être patient. Bousculer du jour au lendemain toute la confiance que quelqu’un pouvait avoir en autrui ou en quelque chose risquait d’avoir des conséquences destructrices sur son équilibre mental. Alors que lui suggérer de réfléchir et le laisser chercher par ellui-même avait de bien meilleurs résultats. C’était ce que, en réalité, j’avais fait sur conseil de Mœ, Dzaè et des autres. En ce sens, je leur devais beaucoup.

La plupart des dissidents suivaient encore naïvement les règles et émettaient des demandes d’audience auprès du Conseil. Iels souhaitaient, comme moi il y a bien longtemps, réclamer une mutation. Certains cessèrent tout bonnement de travailler et d’autres vagabondèrent dans la nature. Dans ce chaos révolutionnaire, les groupes organisés côtoyaient les solitaires. Je trouvais que mon but n’était atteint qu’à moitié, car je souhaitais une union de front contre le Conseil, quelque chose d’assez dangereux pour les forcer à répliquer. Mais je me rassurais aussi en me disant que c’était une folie temporaire, l’euphorie de la découverte de soi et de la liberté, que les choses se fussent tassées et qu’iels eussent fini par se regrouper sous un même drapeau. C’était en tout cas, selon moi, la chose la plus sage à faire et qui eût logiquement dû se produire.

Alors que je me dirigeais vers une nouvelle tâche au sein de la Cité Mouvante de Dzwoha – que j’avais visitée de nombreuses fois auparavant – je remarquai quelque chose de curieux dans le paysage. À l’entrée de la ville, le sable se soulevait d’une manière non naturelle et un écho sourd parvenait jusqu’à mes oreilles. Que se passait-il ?

Intrigué, j’accélérai le pas. Après quelques minutes, j’aperçus des silhouettes courir hors de la ville, déchaînant de grands nuages de poussière dorée. Certaines vinrent dans ma direction. J’allai à leur rencontre, mais iels n’avaient pas l’air d’avoir l’intention de s’arrêter. C’étaient des exécutants, on pouvait les identifier à leur tenue et à leurs stigmates. L’un d’elleux me cria :

– N’y allez pas, iels sont complètement déchaînés !

– Rebroussez chemin, renchérit un autre.

Alors qu’iels étaient sur le point de me dépasser, j’en attrapai un par le bras.

– Décrivez-moi la situation en détails ! lui dis-je.

Iel me répondit en hâte sous la contrainte :

– On n’en pouvait plus des conditions de vie de ce fichu désert ! On a voulu quitter les lieux, mais les référents se sont dressés contre nous. Là, une dizaine de jeunes nous couvrent dans notre fuite en se battant contres les référents, mais iels sont trop forts, iels ne tiendront pas longtemps. Alors laissez-moi partir !

Je lâchai son bras et iel rattrapa ses camarades au pas de course.

Un sourire un peu mauvais se peignit sur mes lèvres. Enfin, il se passait quelque chose d’important !

À l’approche de la muraille, je plissai les yeux pour me protéger des vagues de sable. La situation devint plus claire : j’identifiai cinq référents contre une dizaine de récalcitrants. Deux référents à terre et cinq camarades immobilisés… Malgré leur surnombre, iels étaient en désavantage. Pour ne pas arranger les choses, l’un des référents était un conseiller bleu. Dans un environnement minéral, iel avait l’ascendant de Ji.

Alors que je réfléchissais à ce que je pouvais faire, je remarquai une personne juchée au sommet de la muraille. Ses vêtements… étaient non conventionnels et iel était à couvert, observant. À tout hasard, je sifflai l’air que Thœji m’avait enseigné. Le sathœ chercha l’origine du son puis descendit à ma rencontre.

– Camarade, me salua-t-iel en remontant fébrilement son chèche sur son nez.

– Bonjour, répondis-je. Que se passe-t-il ici ?

– Les jeunes se sont ligués contre les référents pour obtenir une entrevue avec le Conseil, mais seuls dix d’entre elleux menés par un certain Tamiaki ont osé en venir aux mains. Les autres restent en arrière et d’autres en ont profité pour quitter les lieux, expliqua-t-iel en désignant les fuyards d’un geste.

Je me souvenais de ce prénom, « Tamiaki ». Iel était chargé de la communication entre la haute et la basse ville, un scribe. C’était une personne timide et incertaine. Iel était petit et faible physiquement, toujours très obéissant et n’avait rien qui sortît de l’ordinaire hormis sa coupe de cheveux. Iel arborait une curieuse frange de fines mèches blondes accompagnée d’un crâne rasé en dégradé court sur la nuque. La frange était si longue qu’il était impossible de voir ses yeux. Seulement, de temps en temps, quand iel penchait la tête, on pouvait entrevoir l’éclat d’un globe d’un profond bleu turquoise, tout comme ses stigmates qui formaient des lignes sur sa joue gauche. Iel ne m’avait pas donné l’impression d’avoir été réceptif à mon discours, mais iel devait être plus influençable que je ne l’imaginais puisqu’iel menait maintenant une révolution.

Je fis le point sur la situation dans ma tête et pris une décision : c’était mon heure. Il était temps que j’arrêtasse d’éviter les informateurs de Kawoutsè. Cet évènement eût été le premier d’une longue suite menant à la fin de la tyrannie du Conseil et j’eusse été là pour sortir ces jeunes de cette mauvaise passe.

– D’accord, conclus-je. Tu vas m’apporter ton aide, nous allons mettre fin à tout ça.

– Comment cela ? s’étonna-t-iel.

– Si les jeunes ont choisi la violence comme moyen de protestation, ainsi soit-il. Battons-nous et montrons au Conseil que nous n’avons pas peur, que nous sommes nombreux, motivés et forts.

– Mais les insurgés ne doivent pas prendre part aux évènements du monde du dehors… Es-tu vraiment des nôtres ? ajouta-t-iel d’un air méfiant.

– Je le suis, mon ami, affirmai-je. Mais il n’y a pas deux mondes dont un qui nous serait inaccessible : cette société est aussi la nôtre. Ces sathœs sont de potentiels candidat pour l’Insurrection et ils sont en danger. Si nous voulons les aider, nous devons intervenir. N’es-tu pas d’accord ?

– Si, mais… Je ne sais pas si c’est la bonne chose à faire. Je ne voudrais pas qu’iels découvrent notre existence.

– Ne t’inquiète pas, le nom de l’Insurrection ne sera jamais cité. Je vais m’en occuper. J’ai un plan, mais j’aurais besoin de ton aide.

En réalité, mon « plan » était plutôt basique : demander à ce insurgé de haranguer la foule tandis que je retenais les référents. Il n’y avait pas d’autre solution. Que ce fût à trois contre cinq ou à cinq contre cinq, nous n’avions aucune chance. Et il fallait que je dévoilasse mon existence au monde, que je montrasse à tous ces jeunes que j’avais fait douter qu’il y avait de la lumière au bout du tunnel. Avec ma faiblesse physique naturelle et mon manque de connaissances en combat, je ne savais pas si j’eus été capable de blesser qui que ce fût ou si ma présence eût fait une quelconque différence, mais il fallait que je fusse courageux. Pour elleux, pour mes adelphes ! Je devais me battre à leurs côtés.

J’expliquai mon idée à l’insurgé qui accepta de m’aider sous couvert d’anonymat. Je remerciai mon complice et iel remonta sur la muraille, puis se dirigea vers l’arrière de la ville.

Je me sentis pâlir un peu. De peur et d’appréhension, mais également de honte. Il avait fallu que j’impliquasse un insurgé, un pacifiste, dans cette sombre affaire… Je n’étais pas sûr que les autres eussent été d’accord avec moi mais, après tout ce qu’iels m’avaient aidé à réaliser, j’étais persuadé que cette violence eût eu lieu tôt ou tard. Et puis, ne devaient-iels pas faire honneur à leur nom d’« insurgés » ?! Leur haine du Conseil devait être réinvestie dans quelque chose, tout comme la mienne…

Je me dirigeai vers l’enceinte.

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