Souvenir vingt-deuxième ~ Les endormis

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Le couloir se fit soudainement bien plus large et haut. Les décorations artistiques disparurent, laissant place à un mur brut et froid. Un courant d’air balaya nos visages et un rayon de lumière rosée apparut au loin. Nous y étions bientôt ! Un sourire éclaira mon visage alors que je trottinais derrière Mœ pour me mettre à son niveau. Nous échangeâmes un regard. Ellui aussi avait hâte d’y être.

Quelques pieds plus loin, nous entendîmes les premiers éclats de voix. Nous pressâmes le pas. Les sons se firent plus nets et plus insistants. Ce n’était pas des sathœs en train de discuter, c’était plus confus. Au début, nous ne pouvions pas identifier le nombre de personnes ni la raison de ce brouhaha mais, très vite, nous pûmes clairement distinguer des pleurs et des lamentations.

Le sourire mourut sur mes lèvres et se mua en rictus d’inquiétude. Mœ nous balaya du regard puis, d’un commun accord, nous courûmes le plus vite possible jusqu’à la fin du passage. Nous nous heurtâmes à une immense porte de pierre à doubles battants d’entre lesquels filtrait la lumière. Sans plus attendre, nous nous y mîmes à plusieurs et poussâmes de toutes nos forces.

Les portes coulissèrent dans un bruit assourdissant. Nous nous précipitâmes à l’intérieur en traversant un nuage de poussière. Après une rangée de colonnades, nous arrivâmes dans une salle adjacente à la pièce principale, inondée d’une lumière chaude et surmontée de la même manière par un premier étage ouvert. Au centre, le cercle de sathœs avait tourné ses regards vers nous. Les lamentations n’avaient pas cessé.

Mœ s’avança à grands pas et les autres insurgés s’écartèrent à son passage sans le lâcher des yeux. Je le suivis et me cognai contre son dos quand nous atteignîmes le centre du rassemblement. La voix continua sa mélodie plaintive tandis que mon ami s’accroupissait.

Soudain, apparut sous mes yeux la scène la plus inattendue et violente que je n’avais jusqu’alors jamais contemplée. Au sol était étendu Wèthwo, le jeune insurgé taciturne au carré plongeant de cheveux noirs, totalement inerte. Iel reposait dans les bras tremblants de Thœji, cellui aux longs cheveux bleus, des yeux de lequel coulaient des torrents de larmes qui ruisselaient sur les joues blafardes de son ami. À côté, le sanguin Dzaè sanglotait bruyamment en ouvrant et fermant compulsivement la bouche. Iel avait une main fermée sur le bras de Thœji et l’autre sur col de Wèthwo, caressant de temps à autre son visage humide. Mais Wèthwo ne réagissait pas. Iel était aussi pâle que le marbre blanc du Temple, les yeux fermés et le corps inanimé. Même le Thœ et le Kwo avaient cessé leurs mouvements autour d'ellui.

Que pouvait-il bien lui arriver ?

Mœ posa doucement sa main sur l’épaule de Thœji dont le visage n’était plus qu’une ébauche. De sa voix haletante et entrecoupée de gémissements incontrôlables, iel murmura son nom de manière suppliante et dit :

– Iel-… Iel est tombé d’un coup, comme ça, et iel ne se réveille pas. Je ne comprends pas… !

Thœji tourna à nouveau sa tête vers Wèthwo et raffermit sa prise.

– Iel va se réveiller, n’est-ce pas ? interrogea Dzaè dont les yeux disparaissaient derrière une pellicule de liquide.

Devant le silence de Mœ, iel se mit à sangloter de plus belle, mais mon ami ne voulut pas les laisser à leur désespoir :

– Tout est encore possible.

Les deux jeunes relevèrent la tête et Mœ posa sa seconde main sur l’épaule de Dzaè.

– Je vous promets que nous trouverons un moyen. Iel se réveillera.

Dzaè et Thœji se remirent à pleurer, mais plus doucement. Le silence alentour était assourdissant, lourd de peine et de regret. Mais qu’était-il en train de se produire ?

Je ne comprenais pas. Pourquoi Wèthwo était-iel étendu inerte au sol ? Pourquoi était-iel soudainement tombé en torpeur ? La vision de ce visage figé et pourtant si paisible m’emplit de terreur.

Après un moment, Mœ passa doucement ses bras autour de son corps et le souleva. Thœji le laissa faire mais se releva immédiatement, aidé de Dzaè, et iels le suivirent. Mécaniquement, je me mis à leur suite.

Mœ se dirigea vers l’escalier menant aux étages supérieurs. Le temps sembla ralentir alors que nous traversions la foule silencieuse. Les sathœs nous fixaient d’un regard vide, leurs visages étaient blafards, marqués par la tristesse. Leur gravité me frappa, elle me rappela celle qui nous avait affectés lors de la disparition de Thœ et Kwo et mon cœur se serra.

Les marches paraissaient immenses, chaque pas était un calvaire. Les sons étaient comme étouffés. Au-dessus de moi, Mœ atteignit le pallier. La tête de Wèthwo dodelinait contre son torse et son bras pendait mollement dans le vide.

Nous parcourûmes un long couloir. La lumière était de plus en plus froide et terne. Les dorures laissèrent place à des motifs géométriques réguliers et dépourvus de personnalité. Puis, une porte noire nous fit face.

Dès que Mœ arriva devant, elle s’ouvrit d’elle-même, découvrant une pièce sombre et allongée d’où s’échappèrent un courant d’air glacial et une odeur de renfermé presque insupportable. Nous entrâmes et la porte se referma sans un bruit.

Il faisait froid et très sombre. Les torches, très espacées les unes des autres, avaient été cachées dans des creux au sein des murs noirs, éclairant seulement sur quelques pieds devant elles. Toutes les surfaces, excepté le sol, semblaient gravées de profondes rainures. Alignées sur deux rangées se trouvaient des tables de pierre couvertes de tissus de couleur vive et, allongés dessus, des sathœs. Leurs silhouettes se détachaient à peine dans la pénombre et formaient des masses inertes presque incrustées dans la roche, comme des statues.

Mes yeux s’exorbitèrent quand nous passâmes entre les deux premières tables.

J’observai les mêmes symptômes que chez Wèthwo. Une inertie parfaite, pas de respiration ni de battement de cœur, le visage pâle et l’énergie stagnante tout autour, n’osant pas les pénétrer.

Je m’approchai de l’un d’elleux et posai une main incertaine sur la sienne. Glacée.

Ses cheveux dorés étaient étalés comme une couronne autour de son visage, ses stigmates, bleus comme un ciel de printemps et ses traits, figés dans une expression de sérénité morbide. Les vêtements qui l’habillaient étaient élégants et non conventionnels, et ils étaient couverts d’un voile de poussière. Je passai ma main fébrile sur ses paupières et décelai la même immobilité et la même froideur.

Terrorisé, je retournai vers l’allée centrale sans le quitter des yeux, comme s’iel pouvait se relever à tout moment et se jeter sur moi pour m’infliger le même sort. J’entendis à nouveau les pleurs étouffés de Dzaè et les lamentations de Thœji et tournai lentement la tête vers elleux.

Bien plus loin dans la salle, Mœ avait déposé Wèthwo sur un piédestal de pierre similaire en tous points aux autres. Je n’entendis rien de ce que Mœ leur murmura tandis qu’iels pleuraient. Après quelques instants, iel vint lentement dans ma direction. Sa marche lente et régulière ne produisit aucun son. Le mouvement des étoffes volatiles toujours couvertes de boue était hypnotisant. Iel s’arrêta à quelques pas de moi et m’observa d’un air inquiet. Ma bouche tremblait et je ne savais par où commencer.

Au bout d’un moment, ce fut ellui qui prit la parole, d’une voix douce et basse :

– Thoujou… Tu dois être terriblement choqué. Je suis désolé de ne pas t’en avoir parlé avant. C’est juste… que ça ne paraissait pas pertinent jusqu’alors.

Le son de sa voix était étrangement assourdi, comme s’iel inspirait ses paroles. Les mots parvenaient à peine m’atteindre.

– Qu’est-ce qu’il se passe, Mœ ? Qu- Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? bafouillai-je.

Iel serra ses mains autour de ses bras pour calmer ses tremblements. Ses vêtements trempés devaient le glacer jusqu’au sang, mais pas plus que ce qu’iel me révéla.

– Nous l’appelons la Salle des Murmures. Ici, il y a une vingtaine de sathœs endormis. Certains sont tombés dans cet état il y a de nombreux cycles. Cela faisait déjà cent cycles que personne n’avait… subi ce phénomène. Enfin, je ne pense pas que « subir » soit le bon verbe, non… Enfin, je ne sais pas.

Iel prit une grande respiration et son visage s’affaissa un peu plus.

– Parfois, il y a des évènements dans la vie qui sont trop durs à supporter. Quand on est seul, isolé et incompris, on peut se mettre à penser que les choses ne pourront jamais s’arranger, qu’il n’y a plus rien dans ce monde pour nous… Ces sathœs ont été victimes de graves traumatismes et, un jour, ils n’ont plus pu le supporter. Ils ont abandonné cette vie, ce monde, tout, et sont entrés dans cet état de torpeur, dont aucun n’est jamais sorti. On dit que cet état est l’effet de leur propre volonté, que c’est un choix. Mais en réalité, nous n’en sommes pas certains. Moi, je ne peux m’empêcher de penser que la société en est responsable, d’une certaine manière. Que c’est notre faute collective et que ce n’est donc pas un choix, mais une peine qui leur a été infligée.

– Mais… iels ne peuvent pas tout simplement s’endormir, ce n’est pas possible… Vous avez essayé de les réveiller ?

– Oui, Thoujou. Les proches de celleux qui sont ici viennent leur parler régulièrement. Leur murmurer des choses… Mais, comme tu l’imagines, ça n’a semblé avoir aucun effet. Iels ne bougent pas d’un pouce. Nous ne savons pas s’iels nous entendent, s’iels voient quelque chose derrière leurs paupières closes… Nous ne savons même pas si leur esprit est encore là…

– C’est horrible… Iels sont piégés dans cet état et on ne peut rien faire ?

– À vrai dire… Iels ont l’air paisibles, tu ne trouves pas ? confessa Mœ en jetant un regard vers cellui que j’avais observé plus tôt. C’est comme s’iels avaient trouvé la paix quelque part ailleurs.

– Comment peux-tu dire une chose pareille ?! protestai-je à mi-voix. Iels sont blessés, malades, il faut que nous les réveillions ! Nous avons réussi à gagner contre le Conseil, il faut leur annoncer la nouvelle. Peut-être qu’iels voudront nous rejoindre à la surface !

– Je ne sais pas, Thoujou… Tout ce que nous avons essayé n’a pas fonctionné jusque-là et certains d’entre nous semblent penser que cet état est irréversible. C’est pour cela que nous avons aménagé cette salle. Elle possède une isolation sonore qui leur permet de se reposer en paix. Nous chuchotons pour ne pas les troubler dans leur sommeil… Nous respectons leur choix de quitter ce monde, même si cela nous cause de la peine et que nous espérons toujours les voir se réveiller un jour. Moi… j’en ai honte, mais… j’admets avoir abandonné…

Je restai sans voix. D’une certaine manière, ce que disait Mœ avait du sens. Leurs visages semblaient paisibles et l’ambiance de la salle, l’humeur des insurgés et leur respect profond pour ces personnes inertes me donnaient envie d’abandonner, de les laisser dormir. Rien que de poser ma main sur l’un d’elleux m’avait demandé un effort, je ressentais moi aussi le besoin d’être précautionneux à leurs côtés.

– Mais… tu leur as dit qu’il y avait une chance que Wèthwo se réveille… dis-je en jetant un regard en direction de Thœji et Dzaè.

– Et c’est vrai, murmura Mœ. Cette fois-ci, je ne lâcherai pas l’affaire… Nous ne savons pas tout de ce phénomène, peut-être que les rassurer à propos des choses qui les inquiètent leur donnera envie de revenir, ou pas. Apparemment, Wèthwo a été gravement affecté par la mort de nos parents et a été plus taciturne que d’ordinaire ces derniers jours. Iel avait même arrêté de parler avec les autres jusqu’à ce qu’iel s’effondre soudainement au milieu de la salle. Tu vois… ça semble similaire aux autres endormis. Mais j’ai de l’espoir. Peut-être qu’iel se réveillera si ses deux meilleurs amis lui parlent ou, si son esprit est toujours là, iel s’en remettra. Moi aussi je viendrai lui parler. Tous les jours, s’il le faut. Je ne le laisserai pas tomber, je ne perdrai plus aucun sathœ… Je…

Je ne les vis pas, mais je sus que des larmes coulaient sur son visage.

– J’en ai marre de me sentir si impuissant, bon sang…

– Oh, Mœ… murmurai-je en m’approchant.

Je lui pris la main et serrai ses doigts glacés entre les miens.

– On trouvera un moyen, le rassurai-je.

– Oui, sanglota-t-iel.

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