Quand Madame rappelle ses cocottes à l'ordre
Madame en était à sa troisième tasse de thé, agrémentée d'alcool de cerise. Elle errait dans son salon, son chignon fuyant dans son dos.
Madame se rongeait les sangs.
" Elles n'ont même pas la reconnaissance du ventre, ces malapprises. Et les deux invertis ! Je t'en foutrais ! Du même panier, tous ! Tous !"
Madame Germaine vida d'une seule gorgée sa tasse et en réclama une autre à cor et à cri. Elle pouvait se le permettre, ce n'était que du thé. Un très bon thé au demeurant. Il avait le don de calmer ses nerfs.
" Voilà déjà août et personne n'est revenu ! Je t'en foutrais ! Je vais leur coller une retenue sur leur appointement, moi ! Je vous jure que je vais le faire !"
La bonne, en tremblant, vint servir Madame et Madame ne songea même pas à la remercier. C'était le signe que l'heure était grave et l'humeur de Madame, massacrante. Il fallait filer droit et tout le monde abandonna le navire.
La patronne, restée seule dans son salon, éructait de rage et de bave. Puis, une main compatissante se posa sur son épaule et une voix à l'accent alsacien très marqué murmura :
" Faut pas vous mettre dans cet état, Madame.
- Ha Frida ! Ce ne sont que des ingrats. Tous, tous, tous... L'ouverture du One-Two-Two est prévue dans quelques jours et personne n'est là. Personne, personne..."
La tête de Madame dodelina, des larmes embuaient ses grands yeux, et le chignon poursuivait son naufrage capillaire.
" Les travaux sont finis et tout est prêt. Si ces gourgandines manquent à l'appel... Que vais-je faire, Frida ? Il faudra fermer pour de bon."
Frida la blonde s'assit sur le canapé et, tenant Madame par la main, la fit choir à ses côtés. La jeune femme était une Alsacienne, plantureuse, toute nouvelle embauchée au bordel de Ménilmontant. Elle débordait de partout, mais surtout, elle débordait de bonté. C'était une gentille femme, réellement soucieuse pour Madame, elle réfléchissait à son problème.
" Avez-vous les adresses de vos pensionnaires comme dit ? La Gabrielle ? L'Elvire ? Et la Suzy ?, demanda-t-elle.
- Oui, j'ai les adresses, mais à quoi bon ? Il leur faudra combien de temps pour rentrer ? Je leur ai pourtant dit qu'elles devaient toutes être là pour début août. A toutes ! Quant à Gabrielle, elle doit être en Russie, celle-ci. Dieu seul sait quand elle reviendra !
- Il suffit d'écrire et de savoir frapper à la bonne porte, madame. Hopla Geiss !"
Madame leva un visage rougi par l'alcool, non le thé, et resta hébétée quelques instants. Elle se redressa et lança fermement :
" Tu as bien raison, ma Frida. Je vais leur envoyer des télégrammes bien sentis à toutes ces greluches et elles ont intérêt à revenir dare-dare au bercail, ou, crois-moi, elles feront les pierreuses cet automne.
- Et Gabrielle ?, fit Frida, inquiète de causer du tort à une de ses collègues.
- Ben quoi ? Le télégramme marche très bien entre Saint Petersbourg et Paris ! Il me suffira d'aller faire un tour à l'ambassade ! Le vieux Nelidov aime beaucoup qu'on lui rappelle sa gloire passée et qu'on le..."
Se taisant sur les secrets d'alcôve en bonne mère maquerelle, Madame n'ajouta rien. Elle hurla pour du thé et son nécessaire d'écriture.
Elle rédigea ainsi son télégramme qu'elle envoya à tous et à toutes :
" RETOUR A PARIS - STOP - OBLIGATOIRE - STOP - DIX AOÛT -
STOP - OU PAS LA PEINE DE RENTRER - STOP - CHÔMAGE POUR TOUS - STOP
MADAME - STOP "
Frida lut le brouillon du télégramme et grimaça :
" Et pour ceux qui sont trop loin pour être là à temps ?
- Il faut trois jours en train pour rentrer de Saint Petersbourg. Gabrielle n'a qu'à se secouer les miches. Elle aime ça d'habitude !"
Le thé était vraiment excellent...ou peut-être l'alcool de cerises que Frida avait offert à Madame Germaine, c'était difficile de trancher.
La patronne, contente d'avoir déversé sa colère, se laissa tomber sur le canapé et bientôt, ronfla comme une locomotive.
Ce doux bruit berça le One-Two-Two et apaisa l'ambiance. Frida partit vérifier que tout était en ordre dans l'établissement. La scène était prête, il ne manquait que les acteurs.

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