7 août - 11 heures
" Je te hais, Alexei. Je te hais. Ho, je te hais...
- Oui, ma Gabrilenka. Tu as le droit."
Alexei Sernine caressait doucement le visage en sueur de sa compagne.
" Je vais mourir, Alexei. Je VAIS mourir, tu sais ?
- Oui, ma chérie. Moya zvezda. Tu vas mourir, je le sais.
- Et c'est de TA faute !
- Oui, j'en suis bien conscient, moya zvezda.
- De ta faute et je te hais. Hooooo !"
La flamboyante cocotte, maîtresse de tant d'hommes à ses genoux, n'était plus flamboyante, ni même maîtresse. Gabrielle était étendue, couchée sur le côté, les jambes repliées contre elle. Victime du mal de mer, elle souffrait le martyr et le yacht avançait le plus lentement possible sur cette terrible Mer du Nord. Les creux, les bosses, les vagues, le vent... Tout était terrible et tout terrifiait Gabrielle.
Elle vomissait et pleurait, et se sentait mourir.
Patient, attentif et désolé, le prince Sernine se tenait assis à ses côtés. Il faisait son possible pour adoucir son sort, mais il n'y avait rien qui pouvait l'aider.
" Je te hais... Où sommes-nous, Alexei ?"
A la porte de la cabine apparurent les enfants. Légèrement inquiets pour leur mère, ils venaient aux nouvelles. Ils venaient aussi chercher le prince pour une nouvelle partie de palets.
" Nous sommes toujours en Mer du Nord, ma Gabrilenka. Nous arriverons demain au Havre.
- Demain ? Mon Dieu. Mais je serai morte demain."
Les enfants blanchirent en entendant ces mots et le prince fit quelques gestes d'apaisement dans leur direction. Leur mère allait bien, elle était juste malade. D'un pas mal assuré, Charles et Hélène vinrent près de Gabrielle. Cette dernière les reconnaissant, se mit à leur caresser le visage en versant des larmes.
" Mes pauvres enfants. Mes pauvres chéris. Vous allez vous retrouver tout seuls. Alexei s'occupera de vous. Faites lui confiance.
- Tu as mal, maman ?, murmura Charles d'une toute petite voix.
- Mon petit bonhomme, je suis simplement malade. Ne t'inquiète pas !"
Gabrielle se voulut rassurante et se redressa. Se faisant, elle devint verte et ferma les yeux sous la nausée.
" C'est rigolo. Maman a la même couleur que la mer," fit le petit garçon.
Cela provoqua un éclat de rire chez tout le monde, y compris le prince. Désolé, il caressa à nouveau le front de sa compagne.
" Vous n'êtes pas gentils avec moi. Non, vous n'êtes pas gentils, alors que moi... Que moi...
- Oui, moya zvezda."
Ce fut à cet instant que le maître coq frappa à la porte de la cabine et annonça d'une voix forte :
" Le déjeuner est prêt, Votre Altesse. Les oeufs cocottes sont servis."
Les enfants applaudirent et quittèrent la cabine, toutes voiles dehors.
" Tu as faim, moya zvezda ?
- Il n'y a que des oeufs cocottes ?"
Le prince embrassa la main de Gabrielle et répondit d'une voix compatissante :
" Il y a aussi des crustacés. Si tu veux une huître ?"
D'une froide détermination, la femme malade se dressa, saisit son oreiller et en frappa le prince. Ce dernier fuit la chambre.
On entendit les enfants hurler de joie en le voyant apparaître sur le pont :
" IL Y A DES FRAISES A LA CHANTILLY ! Vous pensez que maman en voudra ?
- Non, les enfants. Je pense que votre maman a besoin de repos. Elle mangera...demain..."
Dans la cabine, perclue de douleur et fâchée d'être abandonnée, Gabrielle se tenait étendue, les yeux fermés et la main sur le front.
Plus tard, en fin de journée, la mer se calma un peu.
Le prince entra, il s'assit près de Gabrielle qui paraissait perdue dans un long sommeil comateux.
" Maintenant, je prends les choses en main, Gabrilenka.
- Tu...veux abréger mes souffrances ? Vas...y..., soupira la cocotte.
- Oui. C'est ce que je veux."
Alexei Sernine se pencha et saisit la femme étendue. Il la prit dans ses bras, il l'emmena sur le pont où l'air était doux et les vagues moins imposantes.
" Tu as besoin de prendre l'air et de voir la mer, Gabrilenka. Ce n'est pas bon de rester couchée dans la cabine. Les servantes vont changer les draps et aérer la pièce.
- Mais je vais encore vomir si je vois la mer, se défendit mollement la femme alors qu'elle se retrouvait étendue sur une chaise longue.
- Peut-être, mais tu vas aussi boire. Il te faut quelque chose à vomir.
- Tu es désopilant, Alexei.
- Je sais. On me le dit souvent. Bois maintenant !"
Sur une desserte se trouvait un plateau d'argent avec du bouillon de poule et une boisson fraîche au gingembre. C'était un remède efficace contre le mal de mer.
Gabrielle soupira, elle grimaça de douleur en buvant la boisson au gingembre. Elle dut admettre que l'air frais lui faisait du bien.
Surtout, elle aperçevait dans le lointain les lumières de la côte.
La France !
Et cela signifiait la fin du voyage et de ses tourments.
Cela seul suffit à lui redonner des couleurs.
" Maman, tu vas mieux ?, demanda Hélène, en venant se lover contre sa mère.
- Oui, ma chérie. Vous avez bien joué ces deux derniers jours ?
- Le prince Alexei est très gentil, maman. Il nous aime beaucoup, il a dit."
Gabrielle chercha des yeux le prince qui déambulait lentement sur le pont du bateau en tenant Charles par la main. Les deux hommes contemplaient le large et les goélands de plus en plus nombreux dans les nuées.
" Oui, il vous aime beaucoup, c'est vrai.
- Il t'aime beaucoup aussi, maman.
- Ça je le sais déjà, Hélène, sourit Gabrielle.
- On peut avoir plusieurs papas ? Il y a aussi M. Lenormand qui nous aime beaucoup et qu'on aime beaucoup, Charles et moi."
Gabrielle se tut, ne sachant pas quoi répondre à sa fille.

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