8 août - 22 heures

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Les vacances étaient terminées. Gabrielle était un peu saoule et passablement déprimée. Le prince Alexei Sernine avait pourtant bien fait les choses.

Il avait réservé le retour vers Paris par le train.

Le Havre ne fut qu'entraperçu à travers les vitres d'un fiacre. Le yacht la Tsarevna disparut dans les souvenirs de la cocotte. Il devait retourner à Saint Petersbourg pour le prochain caprice de son riche propriétaire.

Les enfants firent leurs adieux à leur mère à la gare du Havre lorsqu'une voiture vint les chercher pour les ramener à Etretat. M. Lenormand avait bien fait les choses lui aussi. Le chef de la Sûreté avait envoyé sa voiture personnelle pour récupérer Charles et Hélène, avec à son bord la bonne vieille Victoire. Janine l'accompagnait.

Les enfants hurlèrent de joie en revoyant leur amie. Ce furent des embrassades à n'en plus finir avant le départ. Du Havre, il fallait deux bonnes heures de voyage par la route côtière de Criquetot-l'Esneval pour rejoindre le Clos Lupin.

Gabrielle souriait, mais le coeur n'y était pas.

La voiture de M. Lenormand disparue, elle pleura dans le gilet du prince Sernine. Ce dernier la serra dans ses bras, incapable de savoir comment agir.

" Et si tu choisissais, moya zvezda ?

- Choisir quoi ?, souffla Gabrielle.

- Et si..."

Et si, et si, et si... Les mots tant attendus ne furent pas dits et la femme se reprit.

On monta dans le train en partance pour Paris. En première classe, le prince se chargea de sa compagne avec soin. Il retrouvait soudainement sa cocotte habituelle, charmante, charmeuse, envoutante et tentatrice.

Elle sourit au serveur du wagon-restaurant et celui-ci en devint tout chose. Elle caressa la main du prince et ce dernier retint son souffle.

Elle portait encore sa robe de voyage. Quelque part, on pouvait encore retrouver la magie des jours passés ensemble en Russie, mais bientôt, tout aurait disparu.

L'instant allait disparaître et cela affola le prince. Il saisit la main de sa compagne et murmura :

" Moya zvezda... Je voudrais te demander..."

Gabrielle du Plessis écouta, le sourire aux lèvres et les mains croisées sous le menton. Elle le regardait droit dans les yeux et le prince en perdit les mots.

" Oui, tesoro ?

- Il y a du thon mariné, si tu le souhaites.

- Et quoi d'autre, mon cher ?

- Du thon mariné... Du thon mariné... Heu..."

Cela fit rire la cocotte, nullement désolée de perturber ainsi son compagnon. Elle devait retrouver l'art de savoir y faire afin de reprendre sa place au One-Two-Two. C'était ainsi tous les ans.

Le reste du voyage fut calme et les deux voyageurs discutèrent calmement, sans à aller chercher plus loin.

A Paris, la voiture du prince déposa la cocotte devant le One-Two-Two. Après un baiser brûlant, Alexei Sernine laissa partir la femme.

" Si..., commença-t-il.

- Si tu es libre dans ton ambassade, Votre Altesse, nous pourrions nous revoir la semaine prochaine ?

- Oui, moya zvezda. Si tu le souhaites.

- De tout coeur, mon prince. Aliochka."

Le prince hocha la tête et la portière se referma.

Gabrielle, seule, triste, se tenait au-milieu du trottoir. Elle hésitait sur ce qu'elle devait faire dorénavant. Ses idées étaient bien trop sombres.

Une porte s'ouvrit et une voix forte, inconnue, au fort accent alsacien, retentit :

" Ach ! J'avais raison ! Une voiture s'est arrêtée ! Je vais faire porter les bagages."

Deux mains la saisirent fortement et on l'embrassa deux fois sur les joues. Gabrielle resta muette de saisissement.

" Mais ? Qui êtes-vous ?," demanda-t-elle nerveusement.

Un éclat de rire lui répondit et la femme lança :

" Vous vous êtes Gabrielle ! La chambre grecque donc.

- La chambre grecque ? Mais...

- Venez donc ! Il y a de la choucroute et Madame a fait ouvrir le Schnaps.

- Mais...", répéta Gabrielle en se laissant entraîner par la femme.

En entrant dans le One-Two-Two, Gabrielle vit tout de suite que les travaux étaient terminés. Les murs étaient refaits, ils étaient capitonnés et des miroirs agrandissaient les pièces. Le salon était bien plus grand, luxueusement décoré de boiseries marquetées dans le plus pur style Art Nouveau. Gabrielle déambula dans le bordel, en cherchant à retrouver ses marques. Avec un réel soulagement, elle découvrit que le porte-manteau en forme de pénis était toujours là et que la chatte, Poulette, disposait d'un adorable panier décoré de rubans roses. Son dernier chaton, adopté par Madame Germaine, était devenue une jolie petite femelle, Poussinette.

Les chambres avaient énormément changé. Gabrielle, fatiguée, se promit de faire la visite demain.

Là, elle n'en avait pas le temps. Madame Germaine, prévenue par Frida la blonde, était arrivée. Vêtue d'un kimono de soie mordoré, la patronne vint embrasser sa pensionnaire sur les joues et lui désigna les lieux, le regard fier et le chignon bien droit.

" Alors ? Il n'est pas joli notre bordel ?

- Ça, madame, j'avoue. Je n'ai jamais rien vu de pareil, murmura Gabrielle.

- Et encore ! J'ai plein de nouvelles idées, ma Gabrielle. Vous verrez !"

A cette terrible nouvelle, Gabrielle blanchit et eut un sourire un peu contraint.

" Merveilleux, madame.

- Mais ce soir, vous allez goûter la spécialité de Frida. La choucroute garnie !

- Parce qu'en août, garnis-moi la choucroute !," lança la belle Alsacienne.

Les deux femmes se mirent à rire de concert. Gabrielle se demanda où elle venait d'attérir.

Mais après plusieurs verres de Schnaps et une pleine assiette de saucisses et de choux, elle allait sensiblement mieux.

En août, garnis-moi la choucroute, donc.

Plus tard, dans sa chambre grecque, elle se laissa aller à la mélancolie...avant de ronfler bruyamment, vaincue par le Schnaps et la tristesse.

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