9 août - 14 heures

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Paris au mois d'août. Il faisait chaud et beau. Gabrielle déambulait dans les rues et se protégeait du soleil derrière son ombrelle de dentelles.

Le One-Two-Two reprenait vie peu à peu. Les pensionnaires étaient de retour ou, pour les plus éloignés, des messages avaient été envoyés à Madame. On l'implorait d'avoir pitié et de patienter si jamais on était en retard.

Madame trônait au milieu de son salon, flambant neuf, elle avait agrémenté son chignon de magnifiques plumes d'aigrette et elle essayait différentes tenues pour l'ouverture officielle du célèbre bordel de Ménilmontant.

Les travaux étaient terminés et c'était d'un luxe tapageur. Chaque chambre avait été refaite, chacune sur un thème précis.

Gabrielle ne savait pas si elle devait rire ou pleurer. Sa chambre était devenue une ode à la Rome antique. On l'appelait dorénavant "l'antre de Vénus".

Le lit était placé sur une estrade pour le surelever, on y accédait à l'aide d'un gradin. Il était fait de bois, orné de plaques de faux marbre. Sur le sol, des tapis précieux étouffaient les bruits. Des fourrures, des soieries et des coussins agrémentaient les lieux. Au centre, madame avait fait reproduire une mosaïque romaine, représentant des oiseaux et des poissons. Très naturaliste.

Sur les murs, des fresques à l'antique avaient été peintes. Madame, très fière, avait expliqué qu'il s'agissait de l'exacte reproduction des fresques d'une villa à Pompéi, récemment découverte. Des personnages se mouvaient sur un fond rouge, vibrant. Ici, une femme nue était flagellée, là une autre adorait un phallus recouvert d'un voile.

Gabrielle se demandait comment elle avait pouvoir se charger de ses clients avec un tel décor. Certains allaient perdre complétement leurs moyens. La cocotte devait dorénavant se pavaner en toge transparente avec le sein à l'air pour les accueillir dans cette chambre antique. Gabrielle s'attendait maintenant à ce que Madame lui demande d'apprendre à déclamer des vers en latin.

Des haïkus en latin, il ne manquait plus que ça.

Mais Gabrielle n'avait pas à se plaindre malgré tout. Elle était bien tombée avec sa chambre romaine.

Suzy devait accepter de vivre dans une ferme, sa chambre était la représentation la plus réaliste possible d'un grenier à foin, ballots de paille y compris. Mathilde était devenue une prêtresse égyptienne et sa chambre empestait l'encens et les parfums.

Les deux invertis, Antonin et Jérôme, disposaient chacun d'une chambre grecque, où ils jouaient les jeunes éphèbes. Les murs étaient recouverts de reproduction des sculptures du Parthénon. Ils devaient apprendre à user du tambourin et de la lyre.

La chambre de Louison était médievale, celle de Margot, baroque, celle de Frida, représentait une rue alsacienne avec une vasque et une statue de cigogne.

Elvire allait devoir connaître la danse du ventre, sa chambre était digne des "Mille et Une nuits".

La plus impressionnante était peut-être celle de Corine. On l'appelait "la grotte" et Corine y vivait nue, vêtue d'une simple peau de bête. Nulle pendule n'était visible mais les clients étaient prévenus. Seuls les plus courageux pouvaient se mesurer à la "Femme Sauvage".

Bref, Madame avait dépensé des sommes faramineuses pour rénover le One-Two-Two et le résultat était édifiant.

Gabrielle s'était enfuie du bordel cet après-midi-là, tellement elle en avait assez de l'ambiance trop lourde. Madame ne parlait que l'ouverture officielle du One-Two-Two, elle avait fait placarder des affiches partout et des encarts avaient même été publiés dans les journaux.

Une telle débauche de publicité effrayait la cocotte. La Russie lui semblait si loin, et la Normandie encore plus.

Une voix l'interpella en pleine rue et la fit se retourner :

" Gabrielle ? What are you doing here ?

- Ho Jim !

- Silly woman. It's hot, you need a drink.

- Avec plaisir."

Gabrielle accepta le bras de son ami, Jim Barnett. Ce dernier l'emmena dans un estaminet bien frais et bien sombre. Il commanda d'office deux verres de bière et ses yeux contemplèrent longuement la cocotte. Cela la fit sourire.

" Tu n'es pas parti en vacances, Jim ?

- " Holidays ? I don't have time to waste on that. Only lazy people go on holiday. I've had business to take care of.

- Pauvre Jim, le taquina Gabrielle.

- I went to Cannes...

- Tu vois ? Tu as été en vacances tout de même.

- To monitor an exhibition of gold Inca statues...

- Tu as réussi ?"

Jim Barnett ne répondit pas immédiatement, il leva un sourcil dédaigneux.

Gabrielle du Plessis se mit à rire :

" Evidemment que tu as réussi, Jim. Tu es Américain. Où avais-je la tête ?

- In Russian gold, I suppose."

Gabrielle se laissa tomber contre l'épaule de son Amerloque.

" Si tu savais, Jim..."

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