10 août - 20 heures

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C'était une incroyable réception que Madame Germaine avait organisée. Des fleurs, du champagne, des parfums... On ne cessait de s'extasier sur les lieux et la décoration.

Un orchestre de chambre jouait des valses enjouées et le salon ne désemplissait pas.

L'ouverture officielle du One-Two-Two avait attiré une foule riche et éclairée.

Madame tenait son salon, telle une madame Geoffrin du sexe. Assise sur son canapé, en plein milieu de la pièce, elle trônait en s'évatant d'un air hautain. Son ample robe rose s'étalait comme une corolle de fleurs et chacun devait faire attention à ne pas marcher sur ses rubans. Son chignon était artistiquement maintenu en l'air par un impressionnant échafaudage de pinces et d'aiguilles, piqué de plumes d'aigrette et de paon.

On pouvait presque s'imaginer face à la reine Marie-Antoinette avec sa coiffure à la Belle-Poule.

Madame accueillait chacun des invités d'un hochement de tête, très grande dame, et sa main avait été baisée par tout le monde.

Autour de Madame étaient postés ses pensionnaires. Chacun vêtu de son plus beau costume et le sourire de rigueur.

Suzy était magnifique, son teint hâlé la mettait si bien en valeur. Monsieur de Jussac ne la quittait pas des yeux, ni des mains. Comme Suzy, tout le monde devait sourire et paraître heureux, mais ce n'était qu'une gaieté de façade.

Romain et Antonin, déjà en tenue d'éphèbe, des grappes de raisin dans les cheveux, distribuaient les boissons aux invités.

Les femmes, Margot, Louison et Mathilde, soupiraient d'aise en écoutant les fadaises des clients.

Et Gabrielle ? Ha Gabrielle était la perle de ses dames. Elle avait revêtu sa plus belle robe et tous ses bijoux, dont ceux du général russe. Elle était éblouissante et tous les hommes venaient lui tourner autour.

Sauf monsieur de Jussac qui essayait en vain d'attirer Suzy dans la ferme du haut.

Un banquet était prévu le soir-même et le grand chef cuisinier Auguste Escoffier s'en était chargé. Du consommé aux nids d'hirondelle aux ortolans au jus d'ananas, en passant par la mousseline d'écrevisses et le suprême de caneton, c'était un repas sobre mais délicieux. Le caviar était à volonté, tout comme le melon cantaloup. De simples Pêches melba finissaient agréablement les agapes. Champagne et divers vins de qualité arrosaient les convives, qui très vite, n'avaient plus toute leur tête.

Madame était ravie, la party était une réussite.

Quand soudain, tout bascula dans l'incongru. Suzy, disparue un instant pour des raisons personnelles, revint en hurlant :

" MADAME ! Y A UN ELEPHANT DANS LA RUE !"

Chacun de se mettre à rire, mais madame Germaine ne rit pas, elle se releva tant bien que mal, son chignon glissait déjà sur le côté. On craignait pour les plumes de paon.

" Suzy ! Cessez de dire des stupidités !

- Mais madame, je vous jure, il y a un éléphant dans...

- Suzy ! Ne jurez pas !"

Soudainement, un cri terrible retentit dans le quartier. Un barrissement ? On se leva en faisant tomber les chaises sur le sol, on se jeta sur les fenêtres et on arracha des rideaux.

Pour voir un éléphant dans la rue, en effet. Entouré d'une foule de personnes vêtues de costumes bigarrées et de voilages.

" Mais qu'est-ce que c'est que ce cirque ?," s'exclama madame.

La police tentait de régler la circulation, mais un éléphant ne se déplace pas comme une voiture et tout était bloqué devant le One-Two-Two.

" Merveilleuse publicité, madame Germaine, lança un des convives, moqueur.

- Mais ce n'est pas moi, murmura la patronne.

- C'est moi," fit une voix déterminée à l'entrée du salon.

On resta subjugué. Elvire se tenait là, habillée d'un superbe sari de soie rouge, des bijoux étincelaient partout sur son corps. La cocotte levait haut le front, un jeune garçon noir la suivait, portant un singe dans ses bras.

" Mais que...," commença sans trop savoir comment continuer madame.

Elvire vint s'asseoir à la table, le garçon resta debout derrière elle à la contempler avec des yeux très tendres.

" Voici mon esclave personnel. Jayan.

- Ton esclave ?, s'épouvanta Suzy.

- Façon de parler. Mon mari me l'a offert en cadeau, Jayan doit me suivre partout et veiller à tous mes besoins. Il est adorable, non ?

- Ton mari ?"

Elvire contempla tout le monde d'un regard de déesse. Elle haussa les épaules et répondit :

" Le maharadjah de Karputhala. Jagatjit Singh. Je suis devenue sa nouvelle rani."

On la regardait, on ne semblait pas comprendre. Puis, tout à coup, un tonnerre d'applaudissements retentit et chacun leva son verre en direction d'Elvire.

" Pour la rani ! Hourra !, hurla un des convives.

- Mais qu'est-ce que ça veut dire ?, murmura Suzy en direction de Gabrielle.

- Que votre compagne est devenue reine d'un petit état des Indes anglaises," expliqua quelqu'un.

A cette voix, Gabrielle se tourna et eut un éblouissant sourire.

" André ? Je n'espérais plus voir quelqu'un.

- Tu as tort ma Gabrielle. Je suis venu dès que possible. Tu m'as manqué, ma toute belle."

Et c'était reparti. Gabrielle rougit lorsqu'André Laroche lui embrassa la main et lui saisit la taille.

Elvire expliquait sa nouvelle vie et tout le monde était tout ouïe. Elle avait rencontré le maharadjah à Monte Carlo, elle avait eu le bonheur de lui plaire et il lui avait offert de l'épouser. Elle ne serait que la troisième épouse de ce mari polygame mais une vie passionnante aux Indes l'attendait. Elvire évoqua les jardins luxuriants, les palais aux mille chambres, les chasses aux tigres et les promenades à dos d'éléphants...

Suzy et Margot étaient sous le charme, Mathilde, seule, lança :

" Mais tu vas te faire souverainement chier en Inde. Ont-ils seulement l'électricité ?"

Elvire cligna d'un oeil et répondit :

" Mon Jagatjit est un homme moderne. Il passe sa vie en vacances à Biarritz et à Nice, il adore Paris et il a prévu de me construire un petit hôtel particulier dans le Bois de Boulogne. J'y ferai pousser du curcuma. C'est bon et c'est beau."

Le jeune page toucha doucement la robe d'Elvire et cette dernière sourit en se tournant vers lui.

" Assieds-toi près de moi, Jayan. Nous n'allons pas tarder."

Le page déposa le singe sur la table et ce dernier fila dans le salon. Madame le regardait agir avec crainte.

" C'est pour vous, madame. Il s'appelle शैतान (Śaitāna) Cela veut dire "espiègle" en Hindi.

- C'est trop gentil de votre part, Elvire, murmura madame.

- J'ai aussi quelques petites choses adorables."

Jayan sortit une petite bourse de sa poche et plusieurs bijoux magnifiques. Emeraude, diamant, rubis...

Elvire soupira, légèrement dédaigneuse :

" J'en ai des coffres pleins maintenant. C'est pour vous toutes. J'ai aussi des anneaux péniens en or pour Romain et Antonin."

On la remercia avec effusion. Elvire fit apporter des malles de robes, de chapeaux, de bijoux... La soirée était réellement une réussite.

André Laroche se tint toujours près de Gabrielle et lui glissa dans l'oreille :

" Elle a été une fine mouche. Le maharadjah de Karputhala est un ami, il est gentil et dépense sans compter. Jagatjit Singh est venu en avril pour une course aéronautique, il a été désolé de ne pas en ramener de femmes. Maintenant, c'est chose faite.

- J'espère qu'Elvire sera heureuse avec lui, murmura Gabrielle.

- Au pire, elle divorcera."

Gabrielle se mit à rire.

" Tu es vraiment romantique ce soir, André.

- A qui la faute ? Tu as disparu un mois sans m'envoyer la moindre lettre, ma toute belle.

- Je n'ai pas eu le temps d'écrire. Que crois-tu, André ?

- Rien, rien. La Russie est sans doute trop loin de Paris, je suppose."

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