11 août - 22 heures

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Gabrielle du Plessis ne savait plus à quel instant sa vie avait basculé, mais elle avait basculé. Aujourd'hui n'était pas hier et ne sera plus jamais demain.

Plus jamais !

La cocotte était assise en nombreuse compagnie chez Maxim's et on buvait avec effusion. A ses côtés, la nouvelle rani de Karputhala régalait son monde. On revenait de l'opéra, où on était arrivé en retard et on était parti avant la fin. C'était une première et elle avait fait un four. Gabrielle n'en revenait pas du culot d'Elvire.

La rani, vêtue de ses saris et accompagnée de ses compagnes du One-Two-Two, toutes plus belles les unes que les autres, avançait dédaigneusement et distribuait ses applaudissements avec parcimonie. Les hommes la regardait avec admiration, les femmes rêvaient de la brûler vive. N'est-ce pas les moeurs de ces sauvages ? Jules Verne l'a bien raconté dans son "Tour du monde en quatre-vingt jours."

Et Elvire lançait des oeillades aguichantes en riant à gorge déployée et Gabrielle souriait de son mieux. Elle ne comprenait pas pourquoi son ancienne collègue et rivale était venue ainsi les chercher dans la soirée.

Dans la loge du maharadjah, on avait placé du champagne et des petits fours. Les cocottes n'osèrent pas bouger, puis le rideau enfin fermé sur le monde. Elvire les avait toutes observées.

" Va falloir que ça change, les filles. Il ne m'a fallu que trois mois pour me caser avec un richard et vous traînez encore au bordel !?"

On se tut et Suzy avala de travers sa saucisse briochée.

" Toi, fit Elvire en désignant Mathilde, tu as l'âge d'avoir ton propre établissement, t'attends quoi ?"

Mathilde se redressa, outrée.

" T'en as de bonne, toi ! J'ai pas un richard dans mon lit."

Sans daigner relever la tirade, Elvire désigna toute la jeunesse. Margot, Louison, Corine et la nouvelle, Frida, et d'un index rageur, elle s'exclama :

" Et vous ? Vous êtes des manches ou quoi ? Avec vos jolis minois et vos belles cuisses, vous devriez déjà appartenir à un régulier."

On baissa la tête, dépitée. Elvire était méchante et cruelle de les agresser ainsi. Gabrielle fronça les sourcils et se leva, déterminée.

" Tais-toi donc, Elvire. N'oublie pas que tu as galéré avant d'avoir ton maharadjah. On n'a pas tous de la chance dans la vie."

Elvire se tourna vers Gabrielle, une vilaine lueur brillait dans ses yeux verts.

" Comme tu as raison de te faire remarquer. Tu es la plus stupide de toutes, ma grande.

- Mais je t'en prie !, hurla Mathilde. Je m'en vais te casser la gueule, moi, toute rani que tu sois. Attends !"

Mathilde se leva à son tour, menaçante, mais cela provoqua un éclat de rire chez Elvire. Les deux cocottes se regardèrent, héberluées.

" Que vous êtes gourdes, les filles. Allez, asseyez-vous et écoutez-moi. Je vais vous expliquer la vie.

- Après toutes tes insultes et tous tes vilains tours ? Tu nous prends vraiment pour des con..., commença Mathilde.
- Qu'est-ce que tu veux, Elvire ?, demanda simplement Gabrielle.

- Vous sortir de votre misère car je vous aime bien et vous avez été chiques avec moi. Même si tes hommes sont des cons, ma pauvre Gaby.

- Comment ça ?, murmura Suzy, inquiète.

- Tu veux te marier et quitter le One-Two-Two, ma Suzette ?, interrogea gentiment Elvire.

- Oui. Mais c'est pas possible. Je suis...je suis..."

Suzy passa une main sur ses yeux et Margot la prit dans ses bras. Gabrielle serra les poings.

" Explique-toi, Elvire, ou je me mets à déclamer un sonnet. Tu connais Corine ?"

Elvire sourit toujours et sortit de son sac de soirée un journal plié bien proprement. Elle le tendit à Gabrielle. Cette dernière le lut et contempla Elvire sans comprendre. Chacune des filles le lut et personne ne savait quoi dire.

" Alors ? On est prêtes à grandir ?"

De fait, la soirée se passa à l'opéra, puis chez Maxim's. Les filles du One-Two-Two firent sensation et se retrouvèrent vite assaillies par des invitations venues de toutes parts.

Le maître d'hôtel, M. Hugo accueillit la rani en l'embrassant sur les deux joues, il lui trouva une table bien placée. On aimait les nouvelles venues chez Maxim's.

" Mon cher Hugo, permets-moi de te présenter la nouvelle reine de Paris, annonça Elvire en désignant Gabrielle, pâlissante.

- Vous m'en direz tant, votre Altesse, fit M. Hugo, goguenard.

- C'est Gabrielle du Plessis."

M. Hugo hocha la tête et ne dit rien de plus. La table se retrouva sous une montagne de nourriture luxueuse et de bouteilles de champagne. Elle devint le point de mire de toute la salle. On se répéta le nom de "Gabrielle du Plessis" et cette dernière ne sut plus où se mettre.

Elvire lui donna un léger coup de coude dans la taille.

" Redresse-toi et souris.

- Mais je ne suis pas Liane de Pougy, souffla Gabrielle. Je...

- Il ne tient qu'à toi de le devenir, Gabrielle. Ton règne a commencé à Saint Petersbourg.

- Si j'avais su que le général Epantchine était un tel bavard...

- Remercie-le. Avec ses bijoux, il a fait de toi la nouvelle courtisane en vue, tu vas voir les demandes affluer.

- Mais j'ai déjà trop d'amants...

- Des petits joueurs ! Imagine si un riche banquier t'installe enfin dans un bel hôtel particulier à ton nom ? Avec tes mômes ?

- Mon Dieu, Elvire. Tu ne te moques pas de moi, dis ?"

Elvire caressa la main de Gabrielle et lui répondit :

" Tu as besoin d'un petit coup de pouce pour quitter ta vie minable, Gabrielle. Et j'aimerais me venger de tes imbéciles d'amants."

Gabrielle rit, mais elle ne savait pas si elle devait pleurer.

Il lui sembla reconnaître la silhouette du général Epantchine dans le fond de la salle. Illusion ?

" LA NOUVELLE REINE DE PARIS EST NEE !

Aéronaute, automobiliste, artiste, muse. Belle, charmante, cultivée, sensuelle. En tous points merveilleuse ! Il n'y a pas de mot pour désigner Gabrielle du Plessis.

A l'instar de la Belle Otéro, la beauté de Gabrielle du Plessis a déjà provoqué des drames. Des riches princes russes se sont battus pour elle à Saint Petersbourg. Alexei Sernine et Ivan Epantchine.

On raconte que la belle s'est tenue dans un balcon au-dessus des deux combattants et qu'elle attendit le vainqueur sans faiblir pour s'offrir à lui dans un grand élan de générosité.

On raconte aussi que la belle, inaccessible, a refusé la main du prince Sernine, le poussant au bord du suicide.

Pour le plaisir de Paris ! Pour ses dorures et ses bals ! La courtisane est revenue sous nos latitudes, le coeur libre et le corps couvert de bijoux.

Gageons que la belle Gabrielle du Plessis fera encore des malheureux et provoquera des drames.

Gloire à Gabrielle du Plessis !"

L'article parut le 7 août dans "l'Echo de Paris", mais également dans "le Petit Journal" et dans toutes les revues mondaines de Paris et d'ailleurs, accompagné d'une image en couleur, assez imaginaire, de la célèbre femme aux boucles non rousses.

Devant l'air effaré de Gabrielle, Elvire expliqua en souriant comment Liane de Pougy avait oeuvré pour elle depuis sa lointaine Alger.

" On ne peut pas dire, mais Lianou est vraiment une chique fille et elle ne t'a pas oubliée, Gaby chérie."

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