Quand une cocotte promène un singe...
"शैतान (Śaitāna) ! Reste assis !," hurla Gabrielle au petit singe près d'elle.
Peine perdue ! Le macaque se promenait dans la voiture, s'approchant trop près du bord et se balançant sur les sièges des passagers. Les chevaux hennirent et le singe cria très fort.
" Excellente publicité, ma Gaby, fit Elvire, amusée par les mimiques de l'animal.
- J'ai été obligée. Madame en a par-dessus la tête des bêtises de शैतान (Śaitāna).
- Il lui faut de l'espace. Peut-être n'est ce pas le cadeau idéal pour le One-Two-Two.
- Peut-être."
Le macaque n'accepta de s'asseoir près de la femme qu'attiré par le fruit qu'elle lui tendit. Il se colla tout contre Gabrielle et mangea tranquillement une pomme.
" Des nouvelles de tes hommes ?
- Je me demande toujours si tu fais tout ça pour m'aider, Elvire, ou si c'est une manière cruelle de te venger.
- Je suis choquée.
- Avoue que nous ne sommes pas amies.
- Nous le sommes aujourd'hui.
- Je l'espère, Elvire. Je ne souhaite de mal à personne, moi."
Le singe quitta encore une fois son siège et disparut près du cocher. Les chevaux hennirent furieusement et partirent au grand galop. Gabrielle se tint coite, pâle de peur. Le cocher sortit une bordée d'injures et le macaque revint se cacher dans les jupes de la cocotte.
" Là, il est calmé, affirma Elvire.
- Il est infernal. Il a élu domicile dans la chambre de Suzy, il adore les ballots de paille. Il se fait des nids dedans. Monsieur de Jussac en a les culottes pleines de foin.
- Pour une fois qu'il y a quelque chose dedans.
- Elvire," pouffa de rire Gabrielle.
Le cocher se tourna vers les deux femmes et lança, bourru :
" On est au Pré Catelan. Faut-il attendre ces dames ?
- Pourquoi ? Vous êtes pressé ?," rétorqua âprement Elvire.
Le cocher baissa la tête et murmura, ennuyé :
" C'est qu'il est bien tard, mesdames, et les chevaux sont fatigués."
Gabrielle, plus douce que sa compagne, sourit gentiment au vieil homme.
" Vous pouvez partir, monsieur. Nous trouverons bien un autre fiacre pour rentrer."
Mauvais, l'homme répondit :
" Tant que vous aurez vot'singe avec vous, personne ne voudra vous prendre.
- J'aurais dû garder mon éléphant, soupira Elvire. Il aurait été bath au Bois.
- Parce que vous avez aussi un éléphant ?, s'effraya le cocher.
- Oui, mais les roussins ne l'aiment pas. Ils l'ont cloîtré à Vincennes.
- A Vincennes ? Vous y avez d'autres bêtes, madame ?
- Un singe et deux faucons.
- Comme la reine Cléopâtre ? Je vais vous attendre dans ce cas, mesdames."
Elvire descendit du fiacre, telle une reine, dans ses soieries et ses fourrures. La nuit d'août était belle, douce et les lumières tamisées du Pré Catelan donnaient une vision magique aux choses et aux êtres. Elvire était la rani et Gabrielle sa suivante.
On accueillit les deux femmes avec empressement, on leur servit du champagne et quelques hors d'oeuvre à la Russe. En grignotant des oeufs brouillés aux pointes d'asperge, Gabrielle du Plessis contemplait les jardins derrière la vaste verrière. Il faisait si beau à Paris au mois d'août et elle était si seule.
Elvire posa ses beaux bras blancs, chargés de bracelets dorés, sur la table et sourit à la cocotte.
" Tu t'es décidée, Gaby ?
- J'hésite entre le sauté d'agneau Montfermeil et la truite de rivière meunière."
Elvire rit et secoua ses charmantes épaules, prenant soin d'attirer le regard des hommes par ce geste. Son maharadjah l'adorait lorsqu'elle faisait ça.
" Non, je parle de ta vie.
- J'ai l'âge de prendre la direction du One-Two-Two, je vais attendre que madame parte à la retraite et je la remplacerai.
- Tu n'as rien compris, hein ma Gaby ?
- Peut-être. Eclaire ma lanterne dans ce cas.
- Avec plaisir. A partir de maintenant, tu ne vas plus chercher tes clients chez eux, tu ne te déplaces plus pour eux, tu les laisses venir à toi.
- Elvire... Si je ne fais pas ça, personne ne viendra pour moi.
- Mais que tu es cruche, ma pauvre fille. Evidemment qu'ils viendront pour toi."
Gabrielle ne répondit pas, le repas était agréable et il fallait aller à l'opéra. Encore. Puis terminer la nuit par un dîner chez Maxim's. Egalement.
La cocotte ne savait pas si elle tiendrait un tel rythme après le départ d'Elvire de sa vie. Elle était déjà fatiguée et lasse de ne vivre que pour être vue.
" Je suis du One-Two-Two, Elvire, je ne peux pas m'installer ailleurs.
- C'est là que tu fais erreur, Gabrielle.
- Comment ça ?"
Elvire rapprocha sa chaise de Gabrielle et lui montra du menton plusieurs tables.
" Ils nous regardent depuis tout à l'heure, tous ces mâles. Tu es la réclame parfaite pour le One-Two-Two. Madame Germaine m'en a parlé, si tu veux bien placer quelques bristols de son bordel et faire de la publicité, ce serait bon pour ses affaires.
- Mais je ne comprends pas, madame veut me renvoyer ?
- Non, surtout pas, mais elle veut t'utiliser."
Gabrielle du Plessis remonta ses fourrures sur ses épaules, l'éclat des boucles non rousses devenait couleur de feu sous les luminaires du restaurant. Les diamants de ses oreilles étincelaient, les perles autour de son cou prenaient vie et les escarboucles de ses doigts attiraient l'oeil.
" Que dois-je faire Elvire ?
- Ne sois plus là pour personne, mais disponible pour ceux qui te payent grassement. Fais leur cracher au bassinet tout leur oseille et pars avec tes enfants vivre une belle vie dès que tu auras de quoi.
- Mais...je les aime mes hommes..., avoua tout bas la femme.
- Alors qu'ils te prouvent qu'ils te méritent. Ca ne va plus ces balades en voiture pour aller voir untel ou untel. Tu es Gabrielle du Plessis et tes jambes sont parmi les plus belles de Paris. Tu devrais d'ailleurs les faire assurer, cela te ferait un sacré article !
- C'est ce que voudrait faire Mistinguett, se moqua gentiment Gabrielle.
- Elle a bien raison. Allons à l'opéra !"
Il était temps, le maître d'hôtel arrivait, la mine consternée. शैतान (Śaitāna) avait encore fait des siennes, volant des fruits dans les cuisines et effrayant plusieurs dames. Les messieurs n'avaient pas eu peur, bien entendu, ils s'étaient réfugiés dans les jardins armés de leur canne. On avait procédé à une battue générale et le petit macaque était venu se cacher dans les jupons de ses deux maîtresses.
A l'opéra, Elvire s'éclipsa sans mot dire, emportant avec elle le singe et les parfums d'Orient.
A sa place s'assit le général Epantchine et seule sa main sur l'épaule de Gabrielle la força à rester avec lui.
" Cette charmante Elvire m'a raconté vos déboires sentimentaux, mademoiselle du Plessis, commença le général.
- Elle ferait bien de s'occuper de son singe et de son éléphant, celle-là," claqua la cocotte.
Le général sourit et se pencha vers Gabrielle, séducteur.
" Alors dites-moi, lequel voulez-vous faire tomber ? Cela ne me dérange pas de jouer les amants de vaudeville si vous me laissez raconter partout que je suis votre protecteur."
Gabrielle sourit à son tour et répondit un seul mot :
" Tous !"

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