14 août - 11 heures
Madame Germaine regardait Gabrielle du Plessis avec un sourire approbateur. Ce matin, madame était contente et son chignon était décoré d'adorables pâquerettes.
Gabrielle du Plessis portait une magnifique robe de tulle et de dentelle, entièrement doublée de satin de soie. Une large ceinture passait sous la poitrine et un joli chapeau piqué de plumes d'aigrette agrémentait le tout.
Suzy paraissait très triste, elle était assise sur le canapé, au côté de Margot et de Louison. Les plus jeunes pensionnaires du One-Two-Two attendaient le déjeuner.
Madame prêta même ses rangs de perles à Gabrielle, ravie de la voir ainsi vêtue.
" Pour une fois que vous avez une chance de vous trouver un protecteur, ma chère, soupira la patronne, légèrement jalouse.
- Je ne fais pas de bêtise en acceptant le général, vous croyez madame ?
- Mais non voyons ! Croyez Elvire, elle sait y faire ! Elle a été éduquée par mon amie, Valtesse de la Bigne.
- Et si cela ne marche pas ?
- Arrêtez d'être si pusillanime, Gabrielle ! Je vous ai connu plus sûre de vous !
- Oui, madame.
- Et quand vous rentrerez, racontez-moi tout !
- Madame ! Je n'oserai pas."
Gabrielle se mit à rire et madame avec elle.
" Il n'est pas beau, votre Russkof, mais il est gentil et il paie rubis sur l'ongle. Il a déjà pris toute votre collection de jetons sans discuter.
- Celle en argent ?, s'intéressa Gabrielle.
- Celle en argent, celle en or et même celle en alexandrite. Voyez-vous ça, Gabrielle ? Cela a remboursé tous les frais de construction des chambres à l'étage.
- Le général Epantchine est un homme riche.
- Ca ! Il a moins de classe que votre Sernine mais il est présent, lui, au moins. Il vous sort et vous fait des cadeaux.
- Il n'écrit pas de haïkus...
- Ah ça ! Parlons-en de vos haïkus ! Celui d'hier était terrible. Vous nous avez habitués à bien mieux, ma chère.
- Il y a des jours avec et des jours sans, madame.
- Hé bien, espérons qu'il y ait plus de jours avec, Gabrielle. Nous avons un recueil à publier, nous. Il est attendu avec impatience par nos pensionnaires. M. Laroche, par exemple, m'en a reparlé avec entrain.
- Cela ne m'étonne pas de lui.
- Et figurez-vous que l'ambassadeur du Japon vous a adressé ses plus sincères félicitations, son Excellence Shinichiro Kurino (栗野慎一郎) a été très impressionné.
- L'ambassadeur du Japon ? J'ai dû le rencontrer à l'ambassade de Russie. Certainement, après le 11 avril, lorsque fut fondé le comité de Kharbine, le prince Sernine m'a quelques fois emmenée dîner."
Madame Germaine se tut, impressionnée par les relations de sa meilleure pensionnaire. Gabrielle du Plessis méritait une autre vie que celle du One-Two-Two.
" Hé bien, ma chère, je vous souhaite de réussir, mais n'oubliez pas de parler du One-Two-Two.
- Je ne risque pas de l'oublier, madame. Je sais ce que je vous dois."
Madame se rengorgea et son chignon se redressa de plus belle. La domestique vint frapper timidement à la porte pour annoncer l'arrivée d'un fiacre pour Gabrielle.
" Le général est aussi un homme ponctuel, fit fièrement la patronne.
- Ce cher Yvan est un excellent homme en tout," ajouta Gabrielle.
Mais les yeux de la cocotte ne brillaient pas, elle paraissait éteinte. Elle saisit son ombrelle et s'apprêta à partir.
Suzy se dressa à cet instant et vint précipitamment vers sa collègue.
" Tu es sûre, Gabrielle ? Tu es vraiment vraiment sûre ?
- Je le suis, ma Suzy.
- Et...Et M. Lenormand ? Ou le prince Sernine ?
- Ou M. Laroche ? Ou M. Perenna ? Ou M. Barnett ? Ou M. de Vaudreix ? Ou M. d'Andrézy ?"
Gabrielle s'échauffait et la lumière revint dans ses yeux d'ambre.
" Pourquoi pas Javert aussi ? J'ai besoin d'un protecteur, Elvire a raison, alors pourquoi pas Epantchine ? Lui au moins s'est proposé.
- Oui, Gaby.
- Les autres aiment beaucoup s'amuser avec moi et régler quelques factures, mais sans plus.
- Tu exagères, Gabrielle.
- Ca suffit, Suzy !, claqua Madame Germaine. Laisse partir Gabrielle."
La jeune femme s'assit et resta silencieuse. Venimeuse, madame se tourna vers elle et éclata :
" D'ailleurs, il faudra qu'on parle, Suzy. Vous avez drôlement profité de votre séjour balnéaire, vous êtes plus ronde qu'une barrique. On m'a même fait la réflexion que vous pourriez être enceinte, j'espère que ce n'est pas le cas."
Suzy rougit et murmura :
" La nourriture est riche dans le Sud, madame."

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