15 août - 8 heures
Les cloches sonnaient à tout rompre et la foule était en effervescence. La fête de l'Assomption commençait à peine. L'après-midi serait faite de processions et de statues de la Vierge décorées de fleurs, on allait chanter dans les rues et danser dans les guinguettes.
Le soleil frappait fort et les filles de Madame Germaine s'abritaient sous leurs adorables ombrelles de dentelle. Les tenues étaient sobres, d'une blancheur immaculée. Le chignon de madame se tenait droit et fier au-dessus de la foule.
Le curé regardait entrer son troupeau avec un bon sourire, qui se figea devant les pensionnaires du One-Two-Two.
Madame Germaine hocha simplement la tête et poussa ses brebis vers le fond de l'église.
On s'assit et on se prépara à une messe mariale d'une solennité à couper le souffle. L'autel disparaissait sous des gerbes de lys blancs et de roses pâles. Des centaines de cierges illuminaient la nef et chaque chapelle étincelait d'or et d'argent. L'odeur de l'encens alourdissait l'atmosphère.
Madame se mit lourdement à genoux, ses filles autour d'elle et elle sortit son missel pour chanter l'Ave Maria en choeur. C'était une belle cérémonie et ces dames se comportaient bien.
Monsieur le curé se rasséréna, ce fut son erreur.
Les prières succédaient aux prières, la lecture de l'Evangile fut bien suivie, mais le saint homme leva les yeux et blanchit aussitôt.
Les filles du One-Two-Two étaient calmes et posées, le visage baissé sur leur missel, mais malgré tout, elles attiraient l'oeil. Surtout que les plus jeunes levaient le nez et lançaient des oeillades au public. Madame Germaine distribuaient des gifles aux alentours.
Cela faisait rire le public et l'esprit marial disparaissait peu à peu.
Le curé soupira et pria pour le salut de l'âme de ses brebis, même les plus jolies et les plus égarées.
Madame Germaine, fatiguée, poussa un coup de coude dans le côté de Margot :
" Si vous continuez vos singeries, je vous jure de vous priver d'eau de rose pour toute l'année.
- Mais ce n'est pas notre faute, madame, se plaignit Louison. C'est Suzy !
- Qu'est-ce qu'elle a encore fait cette gourde ?
- C'est शैतान (Śaitāna), madame, murmura Suzy. Il me chatouille.
- Il QUOI ?
- Il me chatouille, madame. Il n'aime pas être coincé sous ma jupe, il...
- Il est OU ?
- Sous ma jupe, madame."
Madame Germaine manqua de tomber en pâmoison, le curé ne quittait plus le groupe du One-Two-Two des yeux. Il s'inquiétait tellement le pauvre homme qu'il en oubliait des Virgo gloriosa et benedicta dans ses homélies.
Mathilde, horrifiée, se tourna vers Suzy et lui saisit violemment le bras :
" Ne nous dis pas que tu as amené le singe ici ?
- Ben si !, s'écria Suzy en se dégageant de la prise de sa collègue. Il a le droit aussi à la religion. Je sais que l'homme descend du singe, moi.
- Et certaines femmes en sont restées à ce stade, pauvre nouille," grogna Mathilde.
Suzy était prête à se jeter au visage de Mathilde, mais Louison la retint d'agir.
" Mon Dieu, murmura madame d'une petite voix craintive. Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ?
- NOM DE DIEU ! Il s'enfuit !," glapit Mathilde.
De fait, le curé s'agrippa violemment à sa chaire, il venait d'apercevoir une "queue poilue" sortir de la robe d'une des pensionnaires du fameux bordel. Il pria Dieu de l'aider à rester clair d'esprit.
Mais Suzy serra les cuisses, Mathilde saisit la queue du macaque et la retint, Margot soutint Madame et Gabrielle se redressa en souriant candidement à la cantonade. Louison chanta tellement fort qu'elle couvrit les cris outrés du singe.
Cette scène aurait pu devenir dramatique si un miracle n'avait pas eu lieu. Les portes de l'église s'ouvrirent brutalement et une petite foule entra, menée par Elvire en tenue de rani.
Accompagnée de ses suivantes et de ses esclaves, elle vint s'asseoir dans l'église. Elle sourit au curé qui en perdit son latin.
Le petit singe en profita pour rejoindre les Hindous et personne ne fut capable de dire d'où il venait.
La messe reprit après plusieurs minutes de chaos. La rani offrit une nouvelle couronne d'or et de grenat à la Sainte Vierge. Et la procession mariale commença.
Le curé remercia la rani et la soutint dans son oeuvre de missionnaire. Elvire lui expliqua que, grâce à elle, une église chrétienne catholique serait construite à Kapurthala en Inde.
La procession fut très belle, les chevaliers du Saint Sépulcre et les vicaires de Paris portèrent le pavois où la statue de la Vierge était déposée au-milieu d'un océan de fleurs blanches. Les femmes et les filles, toutes vêtues de blanc, encadraient la marche tout en la suivant.
Mais le clou du spectacle était l'éléphant de la rani, couvert de fleurs et de tapis dorés. Les passants le regardaient et l'animal levait haut sa trompe en poussant de terribles barrissements. शैतान (Śaitāna) se tenait sur son dos et mangeait un fruit exotique, en laissant tomber sur le sol les épluchures.
Elvire souriait en suivant la procession, Gabrielle à ses côtés.
" Mais tu es chrétienne, Elvire. Comment vas-tu faire en Inde ?
- Je n'irai quasiment jamais en Inde. Mais cela devrait bien se passer malgré tout. Mon Jagatjit Singh m'a expliqué que Jésus est un gourou pour les hindouistes, les hindouistes n'aiment pas les chrétiens, mais ils ne devraient pas me faire de mal.
- Mon Dieu, Elvire !, murmura Suzy, effrayée.
- Un gourou ?, interrogea Gabrielle, curieuse.
- Un maître à penser. Bah, ces histoires de religion ne me regardent pas. Nous devons aller bientôt à Monte-Carlo et peut-être cet hiver nous irons à Bombay puis à Kapurthala.
- Je connais, c'est un bel endroit."
Gabrielle se retourna et sourit, heureuse.
Etienne de Vaudreix se tenait là, tout près d'elle. Le beau chasseur de tigre était venu chercher la cocotte pour l'emmener pique-niquer dans le bois de Vincennes.
Gabrielle du Plessis hésita, songeant au général Epantchine.
Mais le sourire d'Etienne était irrésistible.

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